Le mar­ché ne sait pas com­bler les be­soins des po­pu­la­tions pauvres. »

La Tribune Hebdomadaire - - PORTRAIT -

Au­jourd’hui âgé de 60 ans, ce professeur du pres­ti­gieux Ins­ti­tut in­dien de ma­na­ge­ment si­tué à Ah­me­da­bad (Gu­ja­rat), la Mecque du ma­na­ge­ment de la ré­gion AsiePa­ci­fique, a tout du sage in­dien : re­gard noir pro­fond et pé­tillant, longue barbe blanche et tu­nique tra­di­tion­nelle. « Un pape de l’in­no­va­tion » , se­lon les termes de Marc Gi­get, créa­teur de l’Ins­ti­tut eu­ro­péen de stra­té­gies créa­tives et d’in­no­va­tion, qui or­ga­nise chaque an­née les ren­contres des di­rec­teurs de l’in­no­va­tion. L’édi­tion 2012 a ré­com­pen­sé Ho­ney Bee Net­work d’un « Her­mès de l’in­no­va­tion », un prix ins­pi­ré des hu­ma­nistes de la re­nais­sance.

En 1984, jeune consul­tant, Anil K. Gup­ta ef­fec­tue une mis­sion au Ban­gla­desh pour le compte de l’Ins­ti­tut de re­cherche agro­no­mique. « Les pay­sans avaient par­ta­gé leur sa­voir avec moi et je ne pou­vais rien leur don­ner en re­tour, pas même mes rap­ports, ré­di­gés en an­glais, re­grette-t-il. J’avais le sen­ti­ment de les ex­ploi­ter. Cette asy­mé­trie de la connais­sance en­tre­tient l’asy­mé­trie so­ciale » , dé­nonce-t-il.

L’image de l’abeille lui vient, alors qu’il ima­gine un sys­tème per­met­tant de res­ti­tuer aux vil­la­geois le fruit d’un sa­voir qu’ils par­tagent bien vo­lon­tiers. « Les abeilles connectent les fleurs entre elles grâce à la pol­li­ni­sa­tion et en ex­traient le nec­tar sans leur cau­ser de tort, ex­plique-t-il. C’est la même chose avec Ho­ney Bee Net­work, qui va cher­cher les idées dans les cam­pagnes sans vo­ler les pay­sans. »

À l’aube des an­nées 1990, « à une époque où il est beau­coup ques­tion d’aide au dé­ve­lop­pe­ment dé­ver­sée de haut en bas » , Anil K. Gup­ta, ac­com­pa­gné de ses étu­diants, en­tre­prend de par­cou­rir les cam­pagnes in­diennes. Son ob­jec­tif : dé­ni­cher les in­ven­tions de tout poil, bri­co­lées par les vil­la­geois en ré­ponse à leurs pro­blèmes quo­ti­diens, sor­tir les in­ven­teurs de l’ano­ny­mat, les connec­ter entre eux et avec les uti­li­sa­teurs, éva­luer les in­ven­tions à l’aune de l’exis­tant, par­ta­ger les bé­né­fices com­mer- ciaux et res­pec­ter les prin­cipes de la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle. « Il s’agit de ré­duire au mi­ni­mum les coûts de tran­sac­tion entre in­no­va­tion, in­ves­tis­se­ment et en­tre­prise » , ré­sume Anil K. Gup­ta. Si rien ne doit frei­ner l’uti­li­sa­tion d’une in­ven­tion par des in­di­vi­dus, dès lors qu’une en­tre­prise s’y in­té­resse, une li­cence est mise en place. Des bre­vets sont par­fois dé­po­sés. De 1998 à 2009, le nombre d’in­ven­tions ré­per­to­riées par Ho­ney Bee Net­work passe de 10 000 à 120 000, dans l’éner­gie, les trans- ports, l’agri­cul­ture, l’ali­men­ta­tion, les mé­di­ca­ments et les pro­duits vé­té­ri­naires. Sou­vent ins­pi­rées de la na­ture, elles mi­ni­misent la consom­ma­tion de res­sources et d’éner­gie.

« Au­cune po­li­tique pu­blique n’a four­ni d’ou­tils pour ex­ploi­ter ces in­ven­tions ve­nues d’en bas, re­grette Anil K. Gup­ta. Et le mar­ché ne sait pas com­bler les be­soins des po­pu­la­tions pauvres. » Sans doute pour cette rai­son, le « cas Ho­ney Bee » est en­sei­gné dans les meilleures écoles de ma­na­ge­ment du monde. La news­let­ter est dif­fu­sée dans 75 pays, et cer­tains grands (Bré­sil, Afrique du Sud, Chine) ont com­men­cé à re­pro­duire l’ex­pé­rience.

Au fil des an­nées, d’autres struc­tures sont ve­nues ren­for­cer les moyens du ré­seau ; en plus d’une en­ti­té dé­diée qui com­mer­cia­lise les in­ven­tions et né­go­cie des li­cences, un in­cu­ba­teur et un fonds d’in­ves­tis­se­ment ont vu le jour.

Cer­taines in­no­va­tions sont ex­ploi­tées très loin du vil­lage où elles ont été ima­gi­nées : la pompe à eau ali­men­tée par une éo­lienne a été adop­tée dans des mines de sel en Inde avant de pro­duire de l ’é ner­gie dans l ’A r c t i que ca­na­dien.

Les com­mu­nau­tés ou in­di­vi­dus à l’ori­gine d’une in­ven­tion fi­gurent sur les em­bal­lages des pro­duits ven­dus, par­mi les­quels de nom­breux pro­duits à base de plantes, des­ti­nés à l’agri­cul­ture, à la mé­de­cine. Outre la re­con­nais­sance des in­ven­teurs, ce mes­sage a vo­ca­tion

Pour Anil K. Gup­ta, il faut ces­ser de consi­dé­rer les po­pu­la­tions des ré­gions pauvres comme des éponges à sub­ven­tions, et les re­con­naître comme une source d’in­no­va­tions. « Mas­low [et son clas­se­ment des be­soins des plus fon­da­men­taux aux plus so­phis­ti­qués sous la forme d’une py­ra­mide, ndlr] se trompe lors­qu’il af­firme qu’on doit avoir le ventre plein pour avoir des idées. » Dans la même veine que Ho­ney Bee, l’in­cu­ba­teur vir­tuel Tech­pe­dia re­groupe de­puis 2009 quelque 300 000 étu­diants en tech­no­lo­gie de 500 uni­ver­si­tés, ain­si que des PME, qui planchent en­semble sur des pro­blèmes du quo­ti­dien, no­tam­ment dans l’éco­no­mie so­ciale. Ils ont ain­si ima­gi­né un ré­fri­gé­ra­teur au GPL, un sys­tème trans­for­mant la cha­leur d’un pot d’échap­pe­ment au­to­mo­bile en air condi­tion­né, une chaise rou­lante ca­pable de mon­ter les es­ca­liers…

Anil K. Gup­ta ai­me­rait que les en­tre­prises s’in­té­ressent un peu plus à ces in­no­va­tions. Il a no­tam­ment pris langue avec Das­sault Sys­tèmes, dont les so­lu­tions de vir­tua­li­sa­tion se­raient pré­cieuses pour pas­ser des idées aux pro­duits…

Avec quelques an­nées d’avance, ses ini­tia­tives illus­trent très con­crè­te­ment cer­tains concepts dans l’air du temps. « Grass­roots in­no­va­tion », c’est l’in­no­va­tion ve­nue d’en bas – par ceux qui n’ont que leur ima­gi­na­tion pour sur­mon­ter­la ra­re­té des res­sources fi­nan­cières, ma­té­rielles et éner­gé­tiques –, dé­ve­lop­pée par ceux qui en se­ront les uti­li­sa­teurs. Et ce­la semble un bon moyen de bâ­tir une éco­no­mie qui n’ex­clue per­sonne, se­lon le pré­cepte de l’«I nclu­sive De­ve­lop­ment » très en vogue dans les théo­ries du dé­ve­lop­pe­ment.&

[DR]

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