Zor­ro ou Don Qui­chotte?

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE -

Il faut re­con­naître une chose à Ar­naud Mon­te­bourg. Au moins, il tente quelque chose. Le troi­sième homme de la pri­maire so­cia­liste s’af­firme en tout cas comme l’homme de l’été, si­non de l’an­née, et peut-être, s’il réus­sit dans son en­tre­prise, se­ra-t-il l’homme du quin­quen­nat. Confron­té à la plus grande ava­lanche de plans so­ciaux de­puis la crise de 2009, à la pre­mière fer­me­ture d’une usine au­to­mo­bile en France de­puis Billan­court il y a tout juste vingt ans, le hé­raut de la dé­mon­dia­li­sa­tion est sur tous les fronts. Il af­fronte une réa­li­té que la ma­jo­ri­té pré­cé­dente n’a pas su dé­jouer, mal­gré un « in­dus­tria­lisme » tout aus­si vi­gou­reux du pré­cé­dent pré­sident de la Ré­pu­blique. Si Ni­co­las Sar­ko­zy avait été ré­élu, nul doute que lui aus­si au­rait dé­cla­ré le plan de fer­me­ture de l’usine d’Aul­nay-sous-Bois « in­ac­cep­table en l’état » . Et ré­cla­mé, comme Fran­çois Hol­lande, de tout ten­ter pour sau­ver un maxi­mum d’em­plois, à dé­faut de l’usine elle-même. Le pa­tron de PSA, Philippe Va­rin, au­rait été convo­qué, une fois de plus, à l’Ély­sée. Et l’État n’au­rait, sans doute, rien pu faire pour em­pê­cher cette en­tre­prise pri­vée de pro­cé­der à une ré­duc­tion de ca­pa­ci­té si long­temps re­tar­dée. Avec le nou­veau pou­voir, la mé­thode change : c’est à Ber­cy que Philippe Va­rin est ve­nu dé­fendre son plan ; et c’est Ar­naud Mon­te­bourg qui monte en pre­mière ligne pour « in­vi­ter l’ac­tion­naire » , la fa­mille Peu­geot, à s’ex­pli­quer. Faut-il s’en plaindre, dé­non­cer une in­ac­cep­table in­tru­sion de l’État dans la ges­tion d’une en­tre­prise pri­vée ? Sans doute, avec les cri­tères clas­siques de la li­ber­té d’en­tre­prendre. Les dé­cla­ra­tions in­tem­pes­tives du pou­voir so­cia­liste ont d’ailleurs été im­mé­dia­te­ment sanc­tion­nées par les in­ves­tis­seurs in­ter­na­tio­naux, cho­qués de voir mise à mal la li­ber­té de li­cen­cier. L’ac­tion PSA, qui vaut 10 fois moins cher qu’il y a cinq ans, en a été en­core plus fra­gi­li­sée, ce qui a fait dire à un grand fi­nan­cier de la place que pour un peu c’est Ta­ta, et pas l’État, qui sau­ve­ra PSA ! On ima­gine sans peine la tête du mi­nistre du Re­dres­se­ment pro­duc­tif si le conglo­mé­rat in­dien lan­çait une OPA hos­tile sur le fleu­ron de l’au­to­mo­bile na­tio­nale. Ce­la étant, il y a lieu de s’in­ter­ro­ger sur la stra­té­gie in­dus­trielle et sur le com­por­te­ment de l’ac­tion­naire. La fa­mille Peu­geot porte une res­pon­sa­bi­li­té ma­jeure dans les mal­heurs du groupe, pour avoir trop tar­dé à trou­ver une alliance ca­pi­ta­lis­tique dans un monde en crise. L’in­dus­trie au­to­mo­bile n’échap­pe­ra pas à une nou­velle vague de concen­tra­tion. Évi­dem­ment, celle-ci fa­vo­ri­se­ra les forts et pé­na­li­se­ra les faibles, c’est la dure loi du ca­pi­ta­lisme. La sé­quence de 2012 – an­nonce sur­prise d’une alliance avec l’amé­ri­cain se lan­cer dans une vague de na­tio­na­li­sa­tions­sau­ve­tages de l’in­dus­trie na­tio­nale à la mode 1981. Le dis­cours du don­nant-don­nant a ses li­mites : re­ti­rer des aides pu­bliques à des en­tre­prises en mau­vaise san­té est aus­si ab­surde que d’ap­pli­quer les sanc­tions du trai­té de Maas­tricht à des pays en pleine ré­ces­sion. Quant aux re­lo­ca­li­sa­tions, il ne faut pas s’at­tendre à des mi­racles, même si le consom­ma­teur de­vient un peu plus pa­triote. Pour échap­per au syn­drome de l’im­puis­sance sur le­quel se sont épui­sés nombre de gou­ver­ne­ments, Ar­naud Mon­te­bourg va donc, c’est la bonne nou­velle, for­cé­ment de­voir évo­luer. Tout dé­pend quelle éco­no­mie on veut. Dans le monde dé­ve­lop­pé, la part de l’in­dus­trie re­cule, inexo­ra­ble­ment. C’est ce que les éco­no­mistes ap­pellent le hol­lo­wing out, que l’on pour­rait tra­duire par « éco­no­mie éva­nes­cente » : au Ja­pon, aux États-Unis, on entre dans une ère post­in­dus­trielle où la va­leur ajou­tée ré­side dans les bre­vets, la R&D. De plus en plus fa­bless (sans usines), les pays oc­ci­den­taux de­viennent des éco­no­mies de rente, qui dé­lèguent la fa­bri­ca­tion et l’as­sem­blage aux pays où le coût du tra­vail est le moins cher. Évi­dem­ment, ce­la pose quelques pe­tits pro­blèmes : une forte concen­tra­tion des ri­chesses, entre les mains de ceux qui pos­sèdent les bre­vets, à la­quelle la fis­ca­li­té peut ré­pondre ; et un pro­blème mas­sif de re­con­ver­sion des em­plois qui dis­pa­raissent, qui pose un dé­fi au sys­tème de for­ma­tion et d’en­sei­gne­ment su­pé­rieur. Comment pro­té­ger mieux les per­sonnes, à dé­faut des em­plois : voi­là le vé­ri­table dé­fi des an­nées à ve­nir et l’en­jeu des grandes ré­formes so­ciales en ges­ta­tion.&

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