Dès 1997, en cam­pagne en Saô­neet-loire, il me­sure les pre­miers ra­vages de la mon­dia­li­sa­tion et en­tend la peur des élec­teurs.

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE -

Il me rap­pelle Mit­ter­rand, jeune. » Pierre Joxe est gé­né­ra­le­ment peu pro­digue de com­pli­ments. Mais c’est ain­si qu’il a ex­pli­qué à Claude An­ge­li, ré­dac­teur en chef du Ca­nard En­chaî­né, pour­quoi il lais­sait sa cir­cons­crip­tion de Saô­neet-Loire à Ar­naud Mon­te­bourg. Le com­pli­ment n’était pas mince. Claude An­ge­li, de son cô­té, voyait par­tir ce­lui qui a pro­ba­ble­ment été l’un des meilleurs avo­cats qu’ait connus l e pal­mi­pède. « Hy­per­bos­seur, il sa­vait tou­jours trou­ver la faille chez l’ad­ver­saire. Il pou­vait me ré­veiller à une heure du ma­tin pour un point de dos­sier, se rap­pelle un jour­na­liste de l’heb­do­ma­daire. Je le re­gar­dais plai­der avec bon­heur. Et, juste au mo­ment où je me di­sais qu’il com­men­çait à en faire trop, il s’ar­rê­tait. Il était vrai­ment bon ! »

Ar­naud Mon­te­bourg n’est pas le di­let­tante ta­len­tueux que l’on ima­gine par­fois. C’est un bos­seur, ta­len­tueux. Ain­si, lors­qu’un de ses amis s’in­quié­tait ré­cem­ment de son si­lence sur le plan so­cial d’Air France, en quelques mi­nutes, le tout nou­veau mi­nistre lui a par­fai­te­ment dé­mon­té les ra­tés de la stra­té­gie de la compagnie aé­rienne, mon­tré les la­cunes du plan so­cial, et, en prime, li­vré ses ré­ti­cences visà-vis du PDG, Alexandre de Ju­niac. Le dos­sier était par­fai­te­ment maî­tri­sé, il était juste dans l’im­pos­si­bi­li­té po­li­tique d’en par­ler pu­bli­que­ment.

En revanche, le bos­seur est bien l’in­tui­tif que l’on pense. C’est d’ailleurs sa force. En 1997, en cam­pagne pour ga­gner la 6e cir­cons­crip­tion de Saône-et-Loire, il me­sure les pre­miers ra­vages de la mon­dia­li­sa­tion et en­tend la peur des élec­teurs. Même sur le mar­ché du lun­di à Lou­hans, sous­pré­fec­ture de Saône-et-Loire, il se rap­pelle avoir ren­con­tré des gens qui avaient « peur de l’étran­ger » .

La Saône-et-Loire a tou­jours été un dé­par­te­ment très for­te­ment in­dus­tria­li­sé, mais elle s’est pris de plein fouet des re­struc­tu­ra­tions in­dus­trielles et des fer­me­tures à tout va : Schneider, Creu­sot-Loire, les forges de Gueu­gnon, l e c har­bon à Mont­ceau, etc., tout s’est dé­li­té, écrou­lé. Il me­sure alors l’am­pleur du gouffre entre les di­ri­geants so­cia­listes et les ci­toyens.

Dès 2001, per­sua­dé que la mon­dia­li­sa­tion est un en­jeu po­li­tique consi­dé­rable, il est l’un des rares à com­prendre que Lio­nel Jos­pin va à l’échec. Jean-Ma­rie Le Pen est pour lui un dan­ger bien plus grand que ne l’ima­gine une rue de Sol­fe­ri­no qui ne sent pas la ­déses­pé­rance so­ciale. Ar­naud Mon­te­bourg a gran­di po­li­ti­que­ment dans un ter­ri­toire où l’in­dus­trie tra­di­tion­nelle tom­bait en mor­ceaux, où les chefs d’in­dus­trie lais­saient fi­ler, face à la concur­rence eu­ro­péenne puis asia­tique, et où les fer­me­tures d’usines étaient dé­ci­dées à Paris ou à Bruxelles. Il en a ac­quis l’ab­so­lue cer­ti­tude que seule la po­li­tique pou­vait chan­ger l’éco­no­mie. Il le dit par­fois de ma­nière sur­pre­nante : le com­bat qu’il a me­né pour une vie Ré­pu­blique était aus­si un com­bat éco­no­mique. Le dé­pu­té de Saône-et- Loire, fon­da­teur du Nou­veau Par­ti So­cia­liste, pen­sait, pense tou­jours, que la gou­ver­nance po­li­tique de la ve Ré­pu­blique ne per­met pas de lut­ter contre cette mon­dia­li­sa­tion.

Pour sai­sir Ar­naud Mon­te­bourg, il faut s’en­le­ver de l’idée que sa cam­pagne pour la dé­mon­dia­li­sa­tion lors des pri­maires so­cia­listes n’était qu’un « coup de com’ », qu’un simple po­si­tion­ne­ment. Bien sûr, le Bour­gui­gnon sait com­mu­ni­quer. Bien sûr, il adore les mé­dias et s’en sert à mer­veille. Mais il faut ima­gi­ner Monte­bourg sin­cère : il a mis une quin­zaine d’an­nées à « théo­ri­ser » son in­tui­tion. Il a beau­coup em­prun­té à droite et à gauche et son dis­cours, au grand dam de ses amis éco­no­mistes, est par­fois ban­cal. Mais l’in­tui­tion n’a pas chan­gé. Elle s’est même rer la crois­sance. Il a to­ta­le­ment in­té­gré que l’in­dus­trie est l’élé­ment es­sen­tiel de la puis­sance éco­no­mique. En fait, il sait de­puis long­temps que les so­cia­listes qui né­gligent l’im­por­tance de l’en­tre­pre­na­riat et brident les créa­teurs d’en­tre­prise ont tout faux, ex­plique l’un de ses amis. C’est, je pense, l’une des rai­sons de l’in­com­pré­hen­sion entre lui et Pierre Mos­co­vi­ci. »

Il est vrai qu’Ar­naud Mon­te­bourg a une re­la­tion par­fois poé­tique avec l’éco­no­mie. L’un de ses cô­tés mit­ter­ran­diens ! Il a ra­té l’ENA pour un 4 sur 20 en éco­no­mie. Mais, de toute fa­çon, il n’était pas for­ma­té pour l’Ad­mi­nis­tra­tion. Fon­da­mentalemen­t, il est avo­cat. Or, un avo­cat dé­fend le faible, et, chose peu cou­rante chez un élu so­cia­liste, le pe­tit pa­tron tout au­tant que le sa­la­rié. Il ne s’em­bar­rasse guère de business plan, mais sou­tient ceux qui ont des idées.

Di­dier Gen­court, par exemple. Ce j eune pa­tron d’une toute pe­tite boîte de nu­mé­rique, Broad­cast News, à Chalon-sur-Saône, a réus­si fin 2011 à ren­con­trer Mon­te­bourg pour lui ex­pli­quer son business, des tech­niques gra­phiques pour l’ha­billage des émis­sions de té­lé­vi­sion. Sur­tout, il lui a dit pour­quoi sa pe­tite en­tre­prise al­lait mou­rir, sans aide pour as­su­rer le dé­ve­lop­pe­ment de son pro­duit. « Il a été im­pres­sion­nant, ra­conte Di­dier Gen­court. Il s’est ren­sei­gné sur mon en­tre­prise, mais il a eu un pre­mier re­tour pas très po­si­tif. Il en­ri­chie d’un rap­port à l’in­dus­trie très rare chez les so­cia­listes : « Il ne s’est ja­mais sa­tis­fait de l’idée que la seule puis­sance pu­blique puisse as­su­rer la pros­pé­ri­té. Il ne pense pas qu’il suf­fit d’avoir des fonc­tion­naires bien for­més et un État fort pour as­su­ est alors re­ve­nu vers moi ; je lui ai sug­gé­ré d’ap­pe­ler les gens de Ca­nal+, qui avaient testé mes so­lu­tions. Il l’a fait ! J’étais éba­hi. Ca­nal l’a convain­cu qu’on avait un bon pro­duit mais que l’on man­quait de cash pour te­nir jus­qu’aux grilles de ren­trée de 2012. Il a alors ap­pe­lé tout le monde, boos­té Oseo, boos­té la ré­gion… Il m’a re­don­né confiance dans la pa­role po­li­tique. Il a fait ce qu’il avait dit. »

Le business plan de Broad­cast News ? Il est pos­sible qu’Ar­naud Mon­te­bourg ne l’ait pas lu. Si la start-up se crashe, il au­ra quand même fait ce qu’il es­time être le rôle d’un po­li­tique. Idem avec Ama­zon. Lors­qu’il monte dans le TGV de Chalon-sur-Saône pour pro­mou­voir l’im­plan­ta­tion d’une base lo­gis­tique du géant amé­ri­cain de la vente, il sait par­fai­te­ment que l’on a dé­rou­lé le ta­pis rouge à une mul­ti­na­tio­nale qui ne paie pas d’im­pôts en France et em­ploie des ma­nu­ten­tion­naires au smic. Mais c’est de l’em­ploi. Et, comme beau­coup de Bour­gui­gnons, il en a sou­pé des ca­tas­trophes in­dus­trielles.

Chalon a connu le coup de grâce avec la fer­me­ture de Ko­dak il y a cinq ans : « Près de 3 000 per­sonnes sur le car­reau d’un coup, dans une zone qui avait dé­jà été bou­le­ver­sée par Creu­sot-Loire, ça a été un choc énorme, pour Ar­naud comme pour nous tous, ex­plique un élu de Chalon. Il n’y a même pas eu un seul jour de grève car l’en­tre­prise a ver­sé de grosses in­dem­ni­tés. Mais l’in­ca­pa­ci­té de Ko­dak à s’adap­ter au

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