Son bap­tême du feu, il le re­çoit en dé­cembre 1996 à Du­blin : Hel­mut Kohl et Jacques Chi­rac « s’en­gueulent » sur le Pacte de sta­bi­li­té.

La Tribune Hebdomadaire - - DÉCRYPTAGE -

, ra­conte une source bien in­for­mée. Blo­qué par le ve­to de Ber­lin, le Luxem­bour­geois « déso­béit » à Paris. Ni­co­las Sar­ko­zy prend alors les de­vants et « in­vite » tout ce pe­tit monde à l’Ély­sée. Mais il ne par­donne pas son in­dé­pen­dance à Jean-Claude Jun­cker et mul­ti­plie­ra les al­lu­sions à son sup­po­sé manque d’ini­tia­tive. En 2009, il ne s’op­pose tou­te­fois pas à sa re­con­duc­tion… tout en pré­ci­sant qu’à l’avenir le job de­vrait être à temps plein. Une ten­ta­tive de le faire choi­sir entre le grand-du­ché et la zone eu­ro. Cette ques­tion du non­cu­mul à l’eu­ro­péenne reste en sus­pens. Elle de­vrait être tran­chée pour le suc­ces­seur du Luxem­bour­geois.

Pour lui, l’ar­ri­vée de Hol­lande au­ra été un sou­la­ge­ment. Les ré­seaux de ce so­cial-chré­tien, dont le par­ti oc­cupe le centre-gauche de l’échi­quier po­li­tique luxem­bour­geois, sont très denses, au­tant à gauche qu’à droite. Il connaît tout le monde, s’en­tre­tient chaque se­maine avec les prin­ci­paux membres du Con­seil eu­ro­péen, d’An­ge­la Mer­kel à Ma­rio Mon­ti. « Il té­lé­phone plu­sieurs heures par jour » , in­dique son porte-pa­role de­puis dix-sept ans, Guy Schül­ler, qui le cré­dite de jour­nées « de quinze à dix-sept heures » . « Seule­ment dix heures le di­manche » , pré­cise-t-il. On ne lui connaît guère de hob­by, si­non un goût pour la poé­sie ro­man­tique al­le­mande, qu’il par­ta­geait avec l’an­cien chan­ce­lier Ge­rhardt Schrö­der.

Fi­dèle aux an­ciens, il est aus­si à l’écoute des « nou­veaux ». Fran­çois Hol­lande n’est pas en­core can­di­dat à la pri­maire so­cia­liste quand, non content de le re­ce­voir, il le garde à dé­jeu­ner. Avec Mar­tine Au­bry et son père Jacques De­lors ou Lio­nel Jos­pin, comme avec le sé­na­teur cen­triste Jean Ar­thuis, il en­tre­tient des re­la­tions ami­cales. Des noeuds fran­co-al­le­mands, Jun­cker en a dé­mê­lé plus d’un. à Du­blin, en dé­cembre 1996. Hel­mut Kohl et Jacques Chi­rac « s’en­gueulent » lit­té­ra­le­ment au su­jet du Pacte de sta­bi­li­té. Le mi­nistre belge des Fi­nances, Philippe Mays­tadt, consta­tant l’in­com­pré­hen­sion entre les mi­nistres des Fi­nances al­le­mand, Théo Wai­gel, et fran­çais, Jean Ar­thuis, met fi­na­le­ment au point un com­pro­mis sur le ré­gime de sur­veillance bud­gé­taire et le de­gré d’au­to­ma­ti­ci­té des sanc­tions (dé­jà à l’époque !) re­quis pour l’union mo­né­taire. Mais les mi­nistres boudent. Le pré­sident fran­çais a trai­té Wai­gel de « tech­no­crate » la veille de la ren­contre, pro­vo­quant une co­lère ven­ge­resse.

Jean-Claude Jun­cker, qui avait vé­cu la né­go­ciat i on du t r a i t é de Maas­tricht de l’in­té­rieur, comme mi­nistre des Fi­nances, et connaît bien la dif­fé­rence de phi­lo­so­phie fran­co-al­le­mande, va vendre à Kohl et Chi­rac le com­pro­mis belge, au Con­seil du len­de­main. « C’est lui qui Jeune Pre­mier mi­nistre, ar­ri­vé à la tête du gou­ver­ne­ment luxem­bour­geois à la suite de la no­mi­na­tion sur­prise de Jacques San­ter à la pré­si­dence de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, il re­çoit son bap­tême du feu a fait le go-bet­ween. Il al­lait phy­si­que­ment de l’un à l’autre car il connais­sait les sou­cis des deux » , se sou­vient Philippe Mays­tadt. Le Luxem­bour­geois quit­te­ra l’Ir­lande au­réo­lé du titre de « hé­ros de Du­blin ». De­puis, il n’a plus ja­mais lâ­ché le manche.

Sa double cas­quette eu­ro-luxem­bour­geoise est bien pra­tique lors­qu’il s’agit de pous­ser ses propres idées, fût-ce au risque de se fâ­cher avec ses puis­sants voi­sins. En 2010, il prend par­ti pour les eu­roo­bli­ga­tions, dans une tri­bune pu­bliée dans le Fi­nan­cial Times, au grand dam de Ber­lin. Ses prises de po­si­tion sont gui­dées par un eu­ro­péisme que per­sonne ne songe à dé­men­tir. Ré­cem­ment, dans les co­lonnes de l’heb­do­ma­daire Der Spie­gel, il abonde dans le sens des dé­mo­crates-chré­tiens al­le­mands, qui re­com­mandent l’élec­tion du pré­sident de l’UE au suf­frage uni­ver­sel, une idée peu en cours à Paris. Ja­mais il ne donne l’im­pres­sion de choi­sir entre Fran­çais et Al­le­mands, dont il maî­trise im­pec­ca­ble­ment les langues. « C’est un idéa­liste réa­liste

Le se­cret ban­caire et la fis­ca­li­té de l’épargne sont des lignes rouges ab­so­lues sur les­quelles ce­lui qui fut ac­cu­sé ja­dis par le jour­na­liste De­nis Ro­bert d’être à la tête du « plus grand pa­ra­dis fis­cal d’Eu­rope » n’a ja­mais tran­si­gé. Quand, dans le cadre de la sur­veillance éco­no­mique et bud­gé­taire qu’il a lui­même contri­bué à mettre en place, la Com­mis­sion de­mande au grand­du­ché de ré­for­mer le mar­ché du tra­vail et de re­voir sa po­li­tique d’in­dexa­tion des sa­laires, il s’in­digne des « mé­thodes de lou­bard » de l’exé­cu­tif bruxel­lois.

Avec la presse, ses re­la­tions sont em­preintes d’un mé­lange de sin­cé­ri­té et de ma­ni­pu­la­tion, d’em­pa­thie et de dis­tance, qu’il as­sume to­ta­le­ment. « Vous de­vez men­tir quand ce­la de­vient im­por­tant » , dit-il. Jun­cker n’est pas du genre à se plier aux dik­tats des conseiller­s en com­mu­ni­ca­tion. Maître dans leur art, il pré­fère s’en pas­ser.

Le 9 juillet, il a rem­pi­lé pour un troi­sième man­dat à la tête de ce « club » de mi­nistres des Fi­nances de­ve­nu une cel­lule de crise où se brassent des cen­taines de mil­liards d’eu­ros. Lui qui se plaint de cal­culs ré­naux as­sure avoir ac­cep­té à son corps dé­fen­dant. Mais a-t-on ja­mais vu un puis­sant quit­ter le pou­voir de bon coeur ? Pour qu’il puisse par­tir, Paris et Ber­lin de­vront se mettre d’ac­cord sur un suc­ces­seur. Lui plaide pour Schäuble, ce que Paris re­fuse. « Je dé­mis­sion­ne­rai avant la fin de cette an­née ou au dé­but de l’an­née pro­chaine » , a-t-il pro­mis lors d’une de ces confé­rences de presse noc­turnes comme il y en a eu des di­zaines de­puis le dé­but de la crise. Il y est ap­pa­ru l’air un peu las, dé­bi­tant à toute al­lure et d’un fi­let de voix fa­ti­gué des conclu­sions ci­se­lées, maître dans l’art de cap­ter l’at­ten­tion, sans rien dé­voi­ler de plus que ce qu’il veut, conscient en­fin, tout en sou­te­nant le contraire, qu’il reste pour l’ins­tant ir­rem­pla­çable.

[JEAN-CH­RIS­TOPHE VERHAEGEN/AFP]

Nom­mé à la tête de l’Eu­ro­groupe en 2004, Jean-Claude Juncker a été re­con­duit quatre fois.

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