Et re­voi­là le grand mythe de l’union na­tio­nale

La Tribune Hebdomadaire - - LE BUZZ - RO­MA­RIC GO­DIN

Les Fran­çais vou­draient un gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale pour com­battre la crise. Mais un tel exé­cu­tif, dé­jà ex­pé­ri­men­té ailleurs, no­tam­ment en Al­le­magne, en Grèce et en Ita­lie, se­rait-il un gage d’e!ca­ci­té et de ré­formes"?

AIN­SI DONC, SI L’ON EN CROIT UN SON­DAGE pa­ru le 28 avril dans le JDD, 78!% des Fran­çais rê­ve­raient d’un gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale, avec no­tam­ment Fran­çois Bay­rou plé­bis­ci­té par­mi les per­son­na­li­tés les mieux à même de com­po­ser avec la gauche. Un re­cours de temps de crise, ju­gé seul ca­pable de trou­ver des so­lu­tions aux blo­cages qui minent la France. Car en met­tant fin aux que­relles par­ti­sanes, il se concen­tre­rait sur les « vrais » pro­blèmes sans a prio­ri idéo­lo­giques. Sauf que le bi­lan des ex­pé­riences eu­ro­péennes pas­sées ne va­lide pas cette théo­rie. Dans l’Eu­rope en crise, l’union na­tio­nale s’est im­po­sée dans deux pays : la Grèce et l’Ita­lie. Dans les deux cas, le bi­lan est très mi­ti­gé. Les ré­formes me­nées en Grèce ont été sou­vent qua­li­fiées par les rap­ports de la troï­ka d’in­su"sants et l’union na­tio­nale n’a pas amé­lio­ré la si­tua­tion. En réa­li­té, ce sont les pres­sions eu­ro­péennes qui ont conduit à l’adop­tion de ré­formes, alors que les par­tis, mal­gré la grande coa­li­tion, ne par­ve­naient pas à se mettre d’ac­cord. En Ita­lie, Ma­rio Mon­ti n’a pu im­po­ser que des de­mi-ré­formes. Là en­core, c’est la peur du « spread » qui a contraint les par­tis à agir, pas l’union na­tio­nale. Et, rap­pe­lons-le, la coa­li­tion Mon­ti n’a pas em­pê­ché l’Ita­lie d’être at­ta­quée par les mar­chés à l’été 2012. C’est plu­tôt le pro­gramme OMT de la BCE qui a per­mis l’apai­se­ment sur la dette tran­sal­pine. Du reste, des pays comme le Por­tu­gal et l’Ir­lande ont été for­te­ment ré­for­més avec des gou­ver­ne­ments « par­ti­sans#». Bref, l’union na­tio­nale n’est pas une ga­ran­tie d’e"ca­ci­té éco­no­mique.

Et dans les pays du Nord!? On pour­rait avan­cer le cas au­tri­chien, où la grande coa­li­tion entre conser­va­teurs et so­ciaux-dé­mo­crates est la norme de­puis la fin de la guerre et où le chô­mage est le plus faible d’Eu­rope. Mais ce faible taux de chô­mage s’ex­plique en grande par­tie par la cul­ture de concer­ta­tion so­ciale qui existe éga­le­ment dans d’autres pays n’ayant pas connu de gou­ver­ne­ments d’union na­tio­nale, comme la Suède ou le Da­ne­mark.

Par ailleurs, l’Au­triche, qui a per­du son triple#A, a un pro­blème de dé­fi­cit de ses comptes pu­blics que n’a pas la Suède. En Bel­gique ou aux Pays-Bas, les grandes coa­li­tions semblent in­ca­pables de re­le­ver les dé­fis de ces pays : dette pu­blique et faible crois­sance dans le pre­mier cas, en­det­te­ment pri­vé et ré­ces­sion dans le se­cond.

Reste évi­dem­ment l’exemple le plus fré­quem­ment ci­té en France : l’Al­le­magne, qui a connu par deux fois une « grande coa­li­tion » entre les chré­tiens-dé­mo­crates et les so­ciaux-dé­mo­crates : entre 1966 et 1969, puis entre 2005 et 2009. Sur le plan des ré­formes, le bi­lan de la pre­mière grande coa­li­tion est beau­coup plus convain­cant que ce­lui de la se­conde. Mais en dé­cembre 1966, le contexte était très fa­vo­rable. Le SPD avait ac­cep­té cette ex­pé­rience « tem­po­raire » pour ob­te­nir un bre­vet de res­pec­ta­bi­li­té et prou­ver sa ca­pa­ci­té à gou­ver­ner. Il fai­sait donc preuve d’une grande flexi­bi­li­té.

En 2005, la coa­li­tion d’An­ge­la Mer­kel avec le SPD a pour­sui­vi et ap­pli­qué les ré­formes en­ga­gées sous le gou­ver­ne­ment pré­cé­dent de Ge­rhard Schrö­der, gou­ver­ne­ment de centre-gauche. Pour le reste, les deux par­tis ont été sur la dé­fen­sive et ont sur­tout cher­ché à mé­na­ger leurs élec­to­rats sans prendre de risques.

Sur le plan politique, la « sus­pen­sion » du jeu politique du­rant l’union na­tio­nale pré­sente des risques cer­tains pour une e"ca­ci­té as­sez faible. Même les gou­ver­ne­ments d’union sa­crée pen­dant la pre­mière guerre mon­diale n’ont pas fait la preuve d’une réelle e"ca­ci­té. L’Al­le­magne et la France ont ac­quis un exé­cu­tif fort après l’écla­te­ment de cette union en 1917. Rap­pe­lons éga­le­ment que la France de la IVe Ré­pu­blique ou l’Ita­lie des an­nées 1970 et 1980 étaient di­ri­gées par des al­liances entre la gauche et la droite, sans convaincre, puisque l’on a mis en place dans ces pays des lois élec­to­rales vi­sant à « dé­ga­ger des ma­jo­ri­tés ».

LE REN­FOR­CE­MENT DES FORCES PO­PU­LISTES

Mais le prin­ci­pal dan­ger de ces coa­li­tions larges, c’est de faire le ter­reau des dé­ma­gogues qui se pré­sentent comme les seules op­po­si­tions et les seules al­ter­na­tives. Le ré­sul­tat en est un a$ai­blis­se­ment des par­tis d’union et un ren­for­ce­ment des forces po­pu­listes.

Les élec­tions allemandes de 2009 ont confir­mé cette ten­dance, avec une per­cée des li­bé­raux du FDP qui avaient fait cam­pagne sur des baisses d’im­pôts im­pro­bables. L’autre vain­queur du scru­tin avait été le par­ti de gauche de Die Linke. Pa­ral­lè­le­ment, les deux par­tis de la grande coa­li­tion re­cu­laient de 13,6#points, tan­dis que l’abs­ten­tion pro­gres­sait de 7#points!!

En 1969, après la pre­mière grande coa­li­tion, le par­ti néo­na­zi NPD avait at­teint son ni­veau re­cord de l’après-guerre avec 4,3!% des voix. Ce phé­no­mène se vé­ri­fie pra­ti­que­ment par­tout : l’es­sor de Sy­ri­za en Grèce et de Beppe Grillo en Ita­lie, alors qu’au Por­tu­gal, en Ir­lande et en Es­pagne, où il n’y a pas d’union na­tio­nale, les son­dages ne dé­notent pas de pous­sée po­pu­liste. En Au­triche, c’est le ré­gime de « grande coa­li­tion » qui a fait le ter­reau de l’ex­trême droite et des po­pu­listes eu­ros­cep­tiques, qui pèsent ac­tuel­le­ment pour près d’un tiers de l’élec­to­rat.

[BER­TRAND LAN­GLOIS/AFP]

Se­lon le JDD, 78!% des Fran­çais rê­ve­raient d’un gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale. À sa tête ? Fran­çois Bay­rou.

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