AN­GE­LA MER­KEL EST-ELLE SI « ÉGOÏSTE » QUE ÇA!?

La chan­ce­lière a fait ac­cep­ter à son pays des ga­ran­ties im­por­tantes pour « sau­ver l’eu­ro » et elle s’est ex­po­sée à de vives cri­tiques outre-rhin. Mais sa po­si­tion ac­tuelle semble aus­si gui­dée d’abord par son in­té­rêt élec­to­ral et ce­lui de l’al­le­magne.

La Tribune Hebdomadaire - - LES ANALYSES - RO­MA­RIC GO­DIN RÉ­DAC­TEUR EN CHEF AD­JOINT SER­VICE ÉCO­NO­MIE

Sous la pres­sion de Jean-Marc Ay­rault au­teur du pre­mier tweet bi­lingue fran­çais-al­le­mand, le par­ti so­cia­liste a fi­na­le­ment dû re­non­cer à dé­non­cer « l’in­tran­si­geance égoïste » d’An­ge­la Mer­kel. Le gou­ver­ne­ment, en cette an­née de cé­lé­bra­tion du cin­quan­te­naire de la si­gna­ture du trai­té de l’Ély­sée, a re­fu­sé la confron­ta­tion avec l’Al­le­magne. Rien n’in­ter­dit pour­tant de s’in­ter­ro­ger sur la réa­li­té de cette « in­tran­si­geance égoïste » . Pre­mière constatati­on : An­ge­la Mer­kel n’est pas égoïste au point d’avoir re­fu­sé toute so­li­da­ri­té avec le reste de la zone eu­ro. Aus­si a-t-elle, de­puis 2010, ac­cep­té de ga­ran­tir à hau­teur de la par­ti­ci­pa­tion al­le­mande les prêts aux pays en di!culté. À la di"érence d’un pays comme la Fin­lande, Ber­lin n’a ja­mais de­man­dé de gages spé­ci­fiques à ses nou­veaux créan­ciers alors qu’elle n’avait au­cune obli­ga­tion à sou­te­nir des pays qui n’avaient pas res­pec­té le trai­té de Maas­tricht. Le risque pris par l’Al­le­magne est le plus éle­vé de tous les pays de la zone eu­ro (puisque son PIB est le pre­mier de la zone) et s’élève au­jourd’hui à plus de 100 mil­liards d’eu­ros. Et l’Al­le­magne a un po­ten­tiel de ga­ran­tie au MES de 120 mil­liards d’eu­ros sup­plé­men­taires.

DES EN­TORSES À LA TRA­DI­TION­NELLE OR­THO­DOXIE AL­LE­MANDE

An­ge­la Mer­kel est même al­lée plus loin en don­nant, dé­but août 2012, son feu vert au pré­sident de la BCE, Ma­rio Dra­ghi, pour qu’il lance un pro­gramme de ra­chat d’obli­ga­tions sou­ve­raines, le pro­gramme OMT, au dé­tri­ment de la tra­di­tion d’or­tho­doxie mo­né­taire al­le­mande. Pour sa politique de sau­ve­garde de l’eu­ro « à tout prix », la chan­ce­lière a, du reste, es­suyé les plus sé­vères cri­tiques de la part des éco­no­mistes li­bé­raux al­le­mands qui consi­dèrent que l’Al­le­magne ne doit pas mettre en jeu sa cré­di­bi­li­té pour sau­ver des pays qui ont « vé­cu au­des­sus de leurs moyens » et qu’on ne doit, sous au­cun pré­texte, mo­né­ti­ser la dette.

De ces cri­tiques est né un mou­ve­ment politique, Al­ter­na­tive für Deut­schland (AfD), fon­dé par un éco­no­miste, Bernd Lucke, qui cible sur­tout la politique eu­ro­péenne de la chan­ce­lière. Au­tre­ment dit, l’ac­cu­sa­tion d’égoïsme semble in­juste alors même qu’An­ge­la Mer­kel doit faire face ou­treR­hin aux ac­cu­sa­tions de ceux qui cri­tiquent sa so­li­da­ri­té avec le reste de l’Eu­rope. De même, le terme d’in­tran­si­geance semble ex­ces­sif : la chan­ce­lière a fait beau­coup de conces­sions, sur des élé­ments qu’elle- même au­rait en­core ju­gés in­ac­cep­tables voi­ci trois ans. Au­tre­ment dit, la chan­ce­lière a pris des risques pour te­nir sa doc­trine « si l’eu­ro échoue, l’Eu­rope échoue » .

Ce­ci étant dit, la politique eu­ro­péenne de l’Al­le­magne est gui­dée par ce risque même. An­ge­la Mer­kel a cher­ché à ne pas faire payer le contri­buable al­le­mand. Elle a, de ce fait, com­mis nombre d’er­reurs. La pre­mière a consis­té à consi­dé­rer qu’une conso­li­da­tion bud­gé­taire ra­pide per­met­trait de ré­ta­blir la cré­di­bi­li­té des pays pé­ri­phé­riques et leur com­pé­ti­ti­vi­té. C’était pour elle la meilleure fa­çon d’ob­te­nir le rem­bour­se­ment des créances contrac­tées par les contri­buables al­le­mands. Mau­vaise an­ti­ci­pa­tion puisque ces vio­lentes dé­va­lua­tions in­ternes ont plon­gé les pays dans des ré­ces­sions plus pro­fondes et plus longues que pré­vu, me­na­çant la co­hé­sion so­ciale et la crois­sance po­ten­tielle.

La deuxième er­reur, signe d’in­tran­si­geance, est de ne pas avoir pris la me­sure de cette pre­mière er­reur et d’avoir exi­gé la pour­suite de la même politique. En ce qui concerne les taux exi­gés par le FESF et le MES et les ca­len­driers de re­tour aux ob­jec­tifs, les conces­sions ont été mi­nimes : l’es­sen­tiel de la lo­gique de dé­va­lua­tions in­ternes est main­te­nu. En ne ces­sant de ré­pé­ter qu’il n’y a pas d’op­po­si­tion entre l’aus­té­ri­té et la crois­sance, le gou­ver­ne­ment al­le­mand a in­ci­té les agents éco­no­miques à an­ti­ci­per des an­nées d’aus­té­ri­té. Aus­si les consom­ma­teurs se gardent-ils bien de consom­mer et les in­ves­tis­seurs de s’en­ga­ger en zone eu­ro. Et la conjonctur­e ne peut, elle, que se dé­gra­der. Don­nant en­core da­van­tage tort à la lo­gique al­le­mande.

An­ge­la Mer­kel a com­mis une troi­sième er­reur, cette fois mar­quée d’un cer­tain « égoïsme. » Ce­lui de croire que son propre pays pou­vait échap­per à la ré­ces­sion cau­sée par les cor­rec­tions en cours dans les pays pé­ri­phé­riques. Et qu’ain­si, l’Al­le­magne pou­vait « im­pu­né­ment » im­po­ser la ri­gueur aux autres pays de la zone eu­ro. Son ar­gu­ment était fon­dé sur ce rai­son­ne­ment : l’es­sen­tiel de la crois­sance al­le­mande se fait dé­sor­mais en Asie. En conti­nuant à vendre en Chine des biens d’équi­pe­ment, l’Al­le­magne pou­vait se sou­cier bien peu des dé­boires grecs ou même es­pa­gnols. L’en­nui, c’est que ces dé­boires ont conduit à un ra­len­tis­se­ment en Asie et à un ré­équi­li­brage de la crois­sance chi­noise vers des ac­ti­vi­tés, comme le bâ­ti­ment, où les be­soins en pro­duits al­le­mands sont moins im­por­tants. Par ailleurs, la crise eu­ro­péenne a e"rayé les consom­ma­teurs al­le­mands. Avec une crois­sance pré­vue de 0,4#% en 2013, l’Al­le­magne ne se­ra pas épar­gnée par la crise.

À la di!érence de la Fin­lande, Ber­lin n’a ja­mais de­man­dé de gages spé­ci­fiques à ses nou­veaux créan­ciers."»

Au­cune de ces trois er­reurs n’a été re­con­nue par le gou­ver­ne­ment al­le­mand. Bien au contraire, de­puis quelques mois, sa po­si­tion semble se dur­cir. Ber­lin a ain­si re­fu­sé, en ac­cord avec Londres, de don­ner plus de moyens au bud­get eu­ro­péen, a ten­té de faire taire le dé­bat entre crois­sance et aus­té­ri­té, semble re­fu­ser toute aide di­recte de la BCE aux PME des pays pé­ri­phé­riques au­tant qu’une baisse des taux, et a im­po­sé une contri­bu­tion in­terne de Chypre à son propre sau­ve­tage.

UN RE­TOUR AU MARK RUI­NE­RAIT SA COM­PÉ­TI­TI­VI­TÉ

Pour­quoi#? À la fois par « égoïsme » et par réa­lisme. An­ge­la Mer­kel sait que l’in­té­rêt de l’Al­le­magne est de de­meu­rer dans la zone eu­ro, parce qu’un re­tour au mark rui­ne­rait sa com­pé­ti­ti­vi­té. Mais, à l’in­verse, elle ne veut pas qu’un eu­ro ré­ajus­té la pé­na­lise. Voi­là pour­quoi elle re­fuse toute so­lu­tion « fé­dé­ra­liste » qui so­cia­li­se­rait les dettes de la zone eu­ro ou toute re­lance in­terne de l’Al­le­magne qui nui­rait à sa com­pé­ti­ti­vi­té. Reste donc une seule voie : celle d’une Eu­rope consti­tuée de na­tions so­li­daires sous condi­tions. Cette so­lu­tion pré­sente un in­té­rêt non né­gli­geable pour An­ge­la Mer­kel : ce­lui de lui don­ner une po­si­tion forte dans sa cam­pagne élec­to­rale.

Grâce à sa politique, la chan­ce­lière a réus­si ce tour de force de faire à nou­veau ai­mer l’eu­ro aux Al­le­mands. Parce que, pré­ci­sé­ment, ils pou­vaient y voir un digne suc­ces­seur du deutsche mark et s’as­su­rer que les autres pays de­vaient faire des e"orts pour y avoir droit. Cette politique de l’eu­ro au mé­rite per­met à An­ge­la Mer­kel de se dis­tin­guer des so­ciaux-dé­mo­crates très fé­dé­ra­listes et des eu­ros­cep­tiques. Elle ôte à ces der­niers un ar­gu­ment de poids en se pré­sen­tant comme le dé­fen­seur le plus sûr des in­té­rêts al­le­mands en Eu­rope par son in­tran­si­geance mo­dé­rée. Et pour le mo­ment, cette stra­té­gie est ga­gnante sur le plan élec­to­ral. Même si, pen­dant ce temps, la zone eu­ro perd du temps et risque de s’en­fon­cer dans la ré­ces­sion… Al­le­magne com­prise.

[TI­MUR EMEK/ GET­TY IMAGES/AFP]

La chan­ce­lière a com­mis l’er­reur de croire que l’Al­le­magne pou­vait « im­pu­né­ment » im­po­ser la ri­gueur aux autres pays.

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