« Le ro­bot, c’est l’homme aug­men­té »

Pion­nier du jeu vidéo avec In­fo­grames, une en­tre­prise qu’il a créée en 1983, Bru­no Bon­nell, 55!ans, est au­jourd’hui l’un des hé­rauts de la ro­bo­ti­sa­tion. Sa so­cié­té Ro­bo­po­lis, ra­che­tée en 2006, inonde l’eu­rope de ma­chines à tout faire pour le grand pu­blic,

La Tribune Hebdomadaire - - L’INTERVIEW - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MA­RI­NA TORRE

LA TRI­BUNE – Se­lon vous, on n’échap­pe­ra pas à la ré­vo­lu­tion ( du ro­bot. Qu’est-ce qui vous fait dire ça!? BRU­NO BON­NELL –

Vous par­lez du ro­bot aspirateur Room­ba comme d’un «"che­val ( de Troie"» pour l’avè­ne­ment de la «"Ro­bo­lu­tion"». Pour­quoi!?

Ro­bo­po­lis dit s’at­ta­cher « à ré­pondre aux en­jeux et be­soins ( d’une so­cié­té qui tend à li­bé­rer l’homme des tâches quo­ti­diennes pé­nibles et peu va­lo­ri­santes"». La contre­par­tie, comme le crai­gnait la phi­lo­sophe Han­nah Arendt, ne se­rait-elle pas de rendre l’homme dé­pen­dant des ma­chines!?

La ro­bo­ti­sa­tion per­met de «"li­bé­rer du temps"». Mais comment ( gé­rer la ré­duc­tion des em­plois qu’elle in­duit!?

Vous an­non­cez donc la fin du tra­vail ma­nuel!? (

Le fait qu’en 2006 nous ven­dions 800!ro­bots as­pi­ra­teurs et qu’en 2012 nous en avons ven­du pra­ti­que­ment 150"000. Les gens prennent conscience que la ma­chine in­tel­li­gente fait par­tie de la vie. Nous sommes pas­sés d’un phé­no­mène de gad­get à un phé­no­mène de so­cié­té. En e#et, il entre de fa­çon as­sez na­tu­relle chez les par­ti­cu­liers. Ce que j’ap­pelle la «!Ro­bo­lu­tion!», c’est sur­tout un nou­veau rap­port à la ma­chine. Les gens dé­ve­loppent une re­la­tion de confiance. Nous ne sommes plus dans un rap­port à l’ou­til, mais dans une re­la­tion a#ec­tive avec quelque chose qui nous res­semble. Par exemple, 100"% de nos clients ont don­né un nom à leur ro­bot. Cer­tains l’ap­pellent «!Bru­no!». D’ailleurs, ça m’énerve un peu… Mais nous sommes dé­jà dé­pen­dants"! Est-ce qu’il faut re­fu­ser la tech­no­lo­gie au nom de cette dé­pen­dance"? Je ne le crois pas. Il faut sim­ple­ment les bons ou­tils pour le gé­rer. Nous avons com­men­cé avec les PC, puis les por­tables, In­ter­net, les smartphone­s qui sont tous de­ve­nus in­dis­pen­sables, comme un pro­lon­ge­ment de nous-mêmes. En­suite, il y au­ra les ro­bots. Nous sommes sur une même tra­jec­toire. Le ro­bot, c’est l’homme aug­men­té. La robotique ré­duit les em­plois di­rects et crée des em­plois in­di­rects. La ro­bo­ti­sa­tion per­met de re­qua­li­fier le tra­vail des gens. Aus­si, il faut que les gains de pro­duc­ti­vi­té ain­si dé­ga­gés soient, au moins ini­tia­le­ment, réuti­li­sés pour la for­ma­tion. L’homme était consi­dé­ré uni­que­ment pour sa va­leur tra­vail au sens mé­ca­nique, puis il a évo­lué vers des tra­vaux ano­blis et plus in­té­res­sants. Donc, en e#et, on a ten­dance à faire rem­pla­cer la par­tie la­bo­rieuse et ma­nuelle par un tra­vail plus in­tel­lec­tuel. Car les ma­chines ne per­mettent pas seule­ment d’a#ran­chir le tra­vailleur des tâches pé­nibles, elles per­mettent un tra­vail de pré­ci­sion lar­ge­ment su­pé­rieur à ce que pour­rait ac­com­plir l’être hu­main, en se sub­sti­tuant à sa gau­che­rie re­la­tive. Si l’on prend un exemple dans l’his­toire : avant l’ap­pa­ri­tion de la pho­to­gra­phie, un peintre était consi­dé­ré comme bon lors­qu’il par­ve­nait à rendre une bonne image de la réa­li­té. Puis l’art a évo­lué vers des formes plus fi­gu­ra­tives. De la même ma­nière, le geste utile d’un doc­teur n’est pas d’ou­vrir un pa­tient, mais d’être pré- cis dans son diag­nos­tic. Les ro­bots chi­rur­gi­caux lui per­met­tront de li­bé­rer du temps pour ce­la.

Avec le dé­ve­lop­pe­ment des ou­tils nu­mé­riques et bien­tôt des ( ro­bots, le temps semble s’ac­cé­lé­rer. Les en­tre­prises doivent-elles aus­si sa­voir al­ler plus vite que les autres pour se di#éren­cier!?

Pas du tout. Ce qu’il faut sa­voir faire avant tout, c’est gé­rer son temps. Al­ler quel­que­fois plus vite, et par­fois moins vite, et non pas croire qu’il faut rat­tra­per le temps per­du. Avant, nous étions dans une lo­gique de court terme. Il faut ap­prendre à gé­rer le long terme. Dans un monde d’in­cer­ti­tude, il faut au moins se don­ner la cer­ti­tude du temps.

L’in­no­va­tion pa­raît cru­ciale en cette pé­riode de crise. Quels sont ( les atouts des en­tre­pre­neurs fran­çais en la ma­tière!?

La France de­vrait se po­si­tion­ner comme la «!Ca­li­for­nie de l’Eu­rope!». Elle doit in­ves­tir dans son cô­té au­da­cieux, être plus confiante, dé­ve­lop­per sa créa­ti­vi­té, sor­tir d’un pa­trio­tisme nos­tal­gique et al­ler vers plus de par­te­na­riats avec les autres pays eu­ro­péens. Dans le même temps, il faut ar­rê­ter de croire que c’est plus fa­cile d’in­ves­tir à l’étran­ger. Je l’ai fait, ce n’est pas vrai. Je sais que notre fis­ca­li­té est ju­gée op­pres­sante, mais il ne faut pas seule­ment s’in­té­res­ser à cet as­pect.

Qu’at­ten­dez-vous du plan de 100 mil­lions d’eu­ros pro­mis ( par Ar­naud Mon­te­bourg pour dé­ve­lop­per le sec­teur du ro­bot!?

Je n’en at­tends rien si nous n’agis­sons pas de ma­nière res­pon­sable. Il ne s’agit d’ailleurs pas de 100 mil­lions d’eu­ros de sub­ven­tions, mais de 100 mil­lions à mo­bi­li­ser dans toute une fi­lière. La grande force de ce pro­jet, c’est de mo­bi­li­ser toutes les par­ties pre­nantes – as­so­cia­tions, État, cher­cheurs, en­tre­prises – au­tour de ce thème por­teur qu’est le ro­bot. Nous avons trop don­né dans la «!sub­ven­tion­nite!» à tous crins. Il vaut mieux un mo­dèle où l’État montre la route, et les en­tre­prises, pe­tites ou grandes, la suivent en­suite.

Vous évo­quez des su­jets très po­li­tiques, d’autres chefs d’en( tre­prises in­no­vantes l’ont fait plus di­rec­te­ment en­core, no­tam­ment dans le cadre du mou­ve­ment des «"Pi­geons"». Pen­sez-vous que les en­tre­pre­neurs de­vraient da­van­tage s’im­pli­quer!?

Les Ro­mains di­saient «!il y a un âge pour tout!» : un pour les a#aires et un pour la politique. Je com­prends que l’on soit ten­té. Mais li­mi­ter le politique à l’éco­no­mie est trop ré­duc­teur. Dans une en­tre­prise, l’as­pect qui prime, c’est lé­gi­ti­me­ment l’éco­no­mie puisque pour sur­vivre, elle doit gé­né­rer de l’ar­gent. Par contre la Ré­pu­blique au sens pre­mier de «!la chose pu­blique!» doit prendre en compte des pa­ra­mètres beau­coup plus com­plexes. En ce sens, la politique est bien su­pé­rieure à l’éco­no­mie. En politique, il faut avoir connu l’échec, ac­cu­mu­lé une ex­pé­rience et adop­ter une vi­sion bien plus com­plexe du monde que lors­qu’on se lance dans cette autre aven­ture hu­maine qu’est l’en­tre­prise.

Se­riez-vous ten­té de vous y im­pli­quer!? (

La France doit se po­si­tion­ner comme la “Ca­li­for­nie de l’Eu­rope”. In­ves­tir dans son cô­té au­da­cieux, dé­ve­lop­per sa créa­ti­vi­té.!»

Non. Je ne cache pas que je suis proche de la gauche [du maire de Lyon, Gé­rard Col­lomb, ndlr]. J’ai une vi­sion politique qui re­pose sur un con­trat so­cial – so­cié­tal, même – et éco­no­mique. On ne peut pas ré­duire la vie des gens à des théo­ries et des statistiqu­es. On ne peut pas non plus conti­nuer avec un État pro­vi­dence in­adap­té. Au­jourd’hui, si j’ai un re­proche à for­mu­ler, c’est que la com­mu­ni­ca­tion du gou­ver­ne­ment brouille la vi­sion. Plu­tôt qu’un constat à court terme qui ne pro­met que du sang et des larmes, il fau­drait un cap. L’État, comme les en­tre­prises, ne peut pas avoir seule­ment la crois­sance pour cap.!

[DR]

L’en­tre­pre­neur fran­çais Bru­no Bon­nell tient à le rap­pe­ler : « Il faut ar­rê­ter de croire qu’il est plus fa­cile d’in­ves­tir à l’étran­ger. Je l’ai fait, ce n’est pas vrai.!»

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