SAU­VÉS PAR LA HAUSSE DES SA­LAIRES AL­LE­MANDS!?

L’ac­cord sa­la­rial conclu mer­cre­di dans la mé­tal­lur­gie est plu­tôt gé­né­reux. Un en­jeu dé­ci­sif pour la com­pé­ti­ti­vi­té al­le­mande et la re­lance de la crois­sance en Eu­rope.

La Tribune Hebdomadaire - - LES ANALYSES -

La pres­sion se ren­force sur le pa­tro­nat al­le­mand. Avant de conclure, mer­cre­di 15!mai, la der­nière phase de né­go­cia­tions sa­la­riales dans la mé­tal­lur­gie, le syn­di­cat IG-Me­tall a fait dé­brayer près de 10"000! em­ployés dans les usines du sud de l’Al­le­magne. La mo­bi­li­sa­tion a été par­ti­cu­liè­re­ment forte dans les usines BMW de Mu­nich, mais aus­si chez Sie­mens. Le syn­di­cat ré­clame pour les 3,7 mil­lions de sa­la­riés concer­nés par ces né­go­cia­tions une hausse de 5,5"% des sa­laires sur douze mois. Le syn­di­cat pa­tro­nal, Ge­samt­me­tall, qui vou­lait se li­mi­ter à 2,3"% sur treize mois, a fi­ni par concé­der une hausse des sa­laires en deux temps : + 3,4"% à par­tir du 1er juillet, puis 2,2"% au 1er!mai 2014.

Ce type de luttes est certes tra­di­tion­nel mais, cette an­née, la si­tua­tion est un peu di#érente. D’abord, parce que le cli­mat so­cial se dé­grade outre-Rhin. Le nombre de sa­la­riés gré­vistes a plus que dou­blé en 2012, pas­sant de 14"259 à 35"702. Le nombre d’heures de tra­vail per­dues a aug­men­té d’un tiers. Les grèves qu’a connues la Luf­than­sa ces der­nières se­maines ont rap­pe­lé que les sa­la­riés al­le­mands pou­vaient aus­si lut­ter pour leurs sa­laires avec une cer­taine dé­ter­mi­na­tion. Le chef du co­mi­té d’en­tre­prise de Porsche, Uwe Hück, un des né­go­cia­teurs d’IG-Me­tall, a pro­mis dans les co­lonnes de la Bild-Zei­tung un été de grèves en Al­le­magne.

Le ton a chan­gé de­puis 2010. L’Al­le­magne sor­tait d’une des plus graves ré­ces­sions de son his­toire, avec un re­cul en 2009 du PIB de près de 5"%. IG-Me­tall avait alors dé­ci­dé de don­ner la prio­ri­té au main­tien de l’em­ploi et avait ac­cep­té une an­née « blanche », sui­vie d’une hausse mo­dé­rée en 2011. En 2012, le pa­tro­nat, for­te­ment en­cou­ra­gé par le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral, avait consen­ti à un « rat­tra­page » avec une hausse de 4,3"% des sa­laires, jus­ti­fiée par deux an­nées de forte crois­sance outre-Rhin. Cette fois, la si­tua­tion est plus com­plexe, pré­ci­sé­ment parce que la ré­ces­sion eu­ro­péenne et le ra­len­tis­se­ment al­le­mand peuvent être uti­li­sés par les deux camps.

LA CONSOM­MA­TION, UN DES PI­LIERS DE LA CROIS­SANCE QU’IL FAUT REN­FOR­CER

Du cô­té des syn­di­cats, on veut pour­suivre le ré­équi­li­brage du par­tage de la va­leur ajou­tée qui est loin d’être ache­vé. De­puis 2005, dans l’in­dus­trie ma­nu­fac­tu­rière, la pro­duc­ti­vi­té ho­raire a, se­lon Des­ta­tis, l’In­see al­le­mand, pro­gres­sé de 13"%, tan­dis que le sa­laire ho­raire n’a ga­gné que 4,8"%. À l’ap­pui de leurs ar­gu­ments, les syn­di­cats avancent que la consom­ma­tion est de­ve­nue un pi­lier de la conjonctur­e outre-Rhin et qu’il est di$cile à la pre­mière éco­no­mie eu­ro­péenne de s’en pas­ser. C’est donc le mo­ment de ren­for­cer cette com­po­sante de la crois­sance par des aug­men­ta­tions de sa­laires. En­fin, il y a l’ar­gu­ment eu­ro­péen : en pleine crise, une re­lance de la de­mande in­té­rieure al­le­mande se­rait un élé­ment pro­fi­table à tout le conti­nent.

Mais les em­ployeurs al­le­mands ne veulent pas s’en lais­ser conter. Le ra­len­tis­se­ment de la crois­sance al­le­mande cette an­née, qui pas­se­ra à 0,4"% se­lon Bruxelles, s’ex­plique par la dé­prime des in­ves­tis­se­ments et par la baisse des ex­por­ta­tions. En aug­men­tant trop les sa­laires, on risque d’ac­cé­lé­rer le re­port des in­ves­tis­se­ments et de dé­gra­der la com­pé­ti­ti­vi­té des pro­duits al­le­mands. Et au fi­nal, de dé­gra­der l’em­ploi. D’au­tant que les em­ployeurs savent que, pas­sées les élec­tions fé­dé­rales du 22 sep­tembre pro­chain, ils de­vront comp- ter avec un nou­veau sa­laire mi­ni­mum – soit unique, comme le dé­sire la SPD, soit par branches, comme le veut la CDU. Dans cer­tains sec­teurs, en fonc­tion des né­go­cia­tions po­li­tiques, la dé­ci­sion risque de pe­ser sur les coûts des en­tre­prises. Du coup, pour re­lan­cer la ma­chine in­dus­trielle, le pa­tro­nat ré­clame une aug­men­ta­tion des sa­laires moindre et plus di­luée dans le temps. Il es­time aus­si qu’une re­lance de la consom­ma­tion al­le­mande ne se­ra guère utile aux autres éco­no­mies eu­ro­péennes dont la politique de dé­va­lua­tion in­terne concerne peu les pro­duits de consom­ma­tion.

Les né­go­cia­tions se­ront ser­rées. Le gou­ver­ne­ment pour­rait être ten­té de dé­fendre les po­si­tions ex­té­rieures des en­tre­prises allemandes dans la me­sure où la consom­ma­tion de­vrait te­nir. Sans prô­ner une mo­dé­ra­tion sa­la­riale, comme dans les an­nées 2000, Ber­lin pour­rait sou­hai­ter mar­quer sym­bo­li­que­ment un coup d’ar­rêt aux exi­gences sa­la­riales. Par ailleurs, la pres­sion politique est moins vive : la SPD ne dé­colle pas et le par­ti de gauche Die Linke ne dé­pas­se­rait guère les 7"% des voix, contre 11"% en 2009. En­fin, l’ac­cep­ta­tion par la CDU – et peut-être dé­sor­mais les li­bé­raux – du prin­cipe d’un sa­laire mi­ni­mum doit per­mettre de faire ac­cep­ter une cer­taine mo­dé­ra­tion.

Pour­tant, une hausse des sa­laires al­le­mands se­rait na­tu­relle. Non pas parce qu’elle condui­rait à une hausse de la consom­ma­tion, mais bien parce qu’elle per­met­trait de rendre moins di$cile le rat­tra­page en­ga­gé par les pays du Sud. En e#et, une hausse des sa­laires, en pe­sant sur la com­pé­ti­ti­vi­té des en­tre­prises allemandes, fa­vo­ri­se­rait leurs concur­rents eu­ro­péens du Sud qui, eux, pra­tiquent la dé­va­lua­tion in­terne. Cha­cun se rap­pro­che­rait de l’autre. L’Al­le­magne n’y per­drait pas for­cé­ment en crois­sance, puisque la consom­ma­tion des mé­nages pour­rait prendre le re­lais et que sa com­pé­ti­ti­vi­té ne se­rait pas ré­duite à néant. Mais ce n’est pas là la lo­gique du gou­ver­ne­ment al­le­mand, qui es­time que les pays du Sud doivent faire des e#orts pour se dres­ser au ni­veau de com­pé­ti­ti­vi­té de l’Al­le­magne, sans que cel­le­ci ne re­nonce à sa po­si­tion. Au­tre­ment dit, il ré­clame là une tâche im­pos­sible car, si les Al­le­mands ne veulent pas perdre des parts de mar­ché en ré­équi­li­brant leur mo­dèle éco­no­mique, au­cun plan d’aus­té­ri­té ni au­cune ré­forme struc­tu­relle ne per­met­tront aux Ita­liens ou aux Es­pa­gnols de ri­va­li­ser avec les Al­le­mands par leurs propres forces. À moins d’ac­cep­ter un coût so­cial consi­dé­rable. L’évo­lu­tion des sa­laires en Al­le­magne se­ra une des clés de com­pré­hen­sion de l’Eu­rope de de­main. Et une des clés pour com­prendre l’en­ga­ge­ment réel de Ber­lin dans le ré­équi­li­brage de la zone eu­ro.!

[R. OR­LOWS­KI/GET­TY IMAGES/AFP]

Les der­niers mou­ve­ments de grèves à la Luf­than­sa ont été par­ti­cu­liè­re­ment sui­vis.

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