UN GRAND TOUR­NANT, À DÉ­COU­PER SUI­VANT LES POIN­TILLÉS…

L’époque n’est pas aux ré­jouis­sances. Une suc­ces­sion in­in­ter­rom­pue de scan­dales fi­nan­ciers et de cor­rup­tion, de san­té pu­blique, en­vi­ron­ne­men­taux ou ali­men­taires sus­cite un ma­laise et une dé­fiance qui s’étendent. Les conflits so­ciaux prennent l’as­pect de l

La Tribune Hebdomadaire - - LES IDÉES -

La crise n’est pas seule­ment fi­nan­cière, elle est de­ve­nue glo­bale dans ses ma­ni­fes­ta­tions comme dans sa per­cep­tion. Les banques ne sont pas dé­si­gnées seules cou­pables, l’État ne joue plus le rôle qui lui est al­loué face à une éco­no­mie de mar­ché por­teuse de dys­fonc­tion­ne­ments à ré­pé­ti­tion, avec tou­jours la même ori­gine : l’ar­gent, dont l’ac­cu­mu­la­tion prend le pas sur toute autre consi­dé­ra­tion. Le sen­ti­ment d’in­sé­cu­ri­té s’est en consé­quence élar­gi à de nou­veaux do­maines de la vie, ren­dant la so­cié­té an­xio­gène. Le constat est par­ta­gé : l’ave­nir a ces­sé d’être por­teur de pro­messes, aux ver­tus du pro­grès a suc­cé­dé la prise de conscience de dés­équi­libres me­na­çants de toutes na­tures, qui s’ac­cen­tuent : des­truc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, dis­pro­por­tion de la sphère fi­nan­cière par rap­port à l’éco­no­mie, dis­tri­bu­tion in­égale de la ri­chesse.

LE DÉ­PHA­SAGE ENTRE LES INS­TI­TU­TIONS RI­GI­DI­FIÉES ET L’IN­NO­VA­TION SO­CIÉ­TALE

Au be­soin de chan­ge­ment, il n’est pas ap­por­té de ré­ponse sa­tis­fai­sante. Dans la pra­tique, l’im­puis­sance des di­ri­geants do­mine et leurs dis­cours sont res­sen­tis comme vel­léi­taires. Par­tout, leurs in­dices de confiance chutent, tan­dis que des dé­ci­sions ma­jeures sont prises par des ins­tances hors de por­tée et sans man­dat élec­tif.

La Banque cen­trale eu­ro­péenne, dont le rôle est dé­ter­mi­nant et l’in­dé­pen­dance ab­so­lue éri­gée en prin­cipe, est le sym­bole de cette si­tua­tion mal­saine. Faut-il le rap­pe­ler, celle-ci ré­sulte de la constatati­on que l’on ne peut pas faire confiance aux gou­ver­ne­ments!! La crise est dé­sor­mais pro­mise comme al­lant en­core du­rer dix"ans, mais la pen­sée éco­no­mique do­mi­nante reste cris­pée sur ses re­cettes dogmatique­s qui la pro­longent jus­qu’à on ne sait quand.

Il y a ma­laise : les me­sures li­bé­rales qui sont pré­co­ni­sées s’ins­crivent dans la conti­nui­té de celles qui ont sus­ci­té une crise aux ori­gines ou­bliées, comme s’il ne fal­lait pas s’y ar­rê­ter. Les me­sures de ré­gu­la­tion, tou­jours en chan­tier, n’ont comme ob­jec­tif que de mieux maî­tri­ser le pro­chain épi­sode, consi­dé­ré comme in­évi­table, des ré­gu­la­teurs de plus en plus nom­breux dou­tant que ce­la soit même pos­sible.

La so­cié­té est en­trée dans une phase de re­cherche et d’in­no­va­tions. De nou­velles lo­giques éco­no­miques sont éla­bo­rées (col­la­bo­ra­tive, cir­cu­laire, contri­bu­tive…) afin de prendre à bras-le-corps les dys­fonc­tion­ne­ments consta­tés. Des pra­tiques so­ciales no­va­trices ap­pa­raissent, qui s’en ins­pirent ou les pré­fi­gurent : mu­tua­li­sa­tions de moyens, prêts, échanges, re­cy­clages, cir­cuits courts de dis­tri­bu­tion, ate­liers de pro­duc­tion 3D…

Sur In­ter­net et avec le mou­ve­ment des li­cences libres la sphère des rap­ports non mar­chands s’est élar­gie, abo­lis­sant le prin­cipe sa­cré de la pro­prié­té. Cha­cun à leur ma­nière, les ré­seaux so­ciaux et la vie as­so­cia­tive tra­duisent le be­soin de re­créer un lien so­cial et une convi­via­li­té ra­ré­fiés. Un cou­rant pro­fond mais nais­sant par­court la so­cié­té, ébau­chant les contours flous d’un nou­veau pa­ra­digme et té­moi­gnant d’as­pi­ra­tions par­ta­gées qui ne se re­con­naissent pas dans une so­cié­té dont le dé­clin est en­ta­mé. C’est tou­jours ain­si que les grands tour­nants s’an­noncent, par pe­tites touches an­non­cia­trices – ou pas – d’un chan­ge­ment d’am­pleur.

Pa­ral­lè­le­ment, des ré­flexions sont ap­pro­fon­dies, des mé­ca­nismes sont dé­mon­tés pour être re­mon­tés au­tre­ment, dans les do­maines les plus va­riés : éner­gie et en­vi­ron­ne­ment, san­té et édu­ca­tion, fis­ca­li­té, ou en­core chô­mage, re­traites et par­tage du tra­vail en gé­né­ral… à chaque fois qu’il est fait état de contrainte­s in­con­tour­nables pour jus­ti­fier un choix qui ne peut être re­fu­sé. Des me­sures « non convention­nelles » se pré­cisent, à l’image de celles que prennent les banques cen­trales quand toutes les autres ont échoué. Elles s’ap­puient sur les connais­sances et les ex­pé­riences ac­quises au sein de la so­cié­té ci­vile, qui trouve ain­si une voie exem­plaire pour s’ex­pri­mer – ni en tant qu’élec­teur, ni comme consom­ma­teur – re­fon­dant cette ci­toyen­ne­té dont il est fait grand cas mais en dé­fi­ni­tive peu d’usage. Ins­ti­tuant les pré­mices d’une sorte de ver­sion mo­derne et in­for­melle des États Gé­né­raux. Il n’est op­po­sé à cette pers­pec­tive créa­trice qu’une pauvre théo­rie, dont l’image la plus proche est celle du cul­bu­to, se­lon la­quelle tout re­de­vien­dra comme avant. Mais le réa­lisme a chan­gé de camp, l’uto­pie est pas­sée dans ce­lui du conser­va­tisme.

LE MAR­CHÉ N’AS­SURE PAS LA MEILLEURE AL­LO­CA­TION POS­SIBLE DES RES­SOURCES

Dé­ran­geante, une même ques­tion tra­verse toutes les pro­blé­ma­tiques : celle de la ra­re­té, et donc celle du par­tage. Le par­tage des res­sources de la pla­nète, dont nous me­su­rons mieux la fi­ni­tude et qui est por­teuse de conflits an­non­cés, ce­lui du tra­vail, dans nos so­cié­tés au chô­mage « struc­tu­rel » éta­bli et aux em­plois per­dus que l’on ne re­trou­ve­ra pas en rai­son des pro­grès tech­no­lo­giques, et en­fin ce­lui d’une ri­chesse qui ne cesse d’être de plus en plus in­éga­le­ment dis­tri­buée. C’est le moins que l’on puisse dire : dans au­cun de ces trois cas de fi­gure le mar­ché ne se ré­vèle être à l’ori­gine de la meilleure al­lo­ca­tion pos­sible des res­sources, celle qui a pour but de fa­vo­ri­ser le bien-être, la seule rai­son d’être de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique.

Le pro­cès de l’État et de ses vices n’étant plus à faire, par quels autres mé­ca­nismes pour­rait-elle être op­ti­mi­sée!? L’en­jeu sous-ja­cent est de don­ner à la dé­mo­cra­tie – la sou­ve­rai­ne­té du peuple – un moyen de s’exer­cer en ac­cord avec l’époque, ses exi­gences et sa com­plexi­té. En dé­pro­fes­sion­na­li­sant la politique, qui est de­ve­nue une ca­ri­ca­ture, en l’élar­gis­sant là où elle n’a pas eu jus­qu’à main­te­nant droit de ci­té : le fonc­tion­ne­ment de l’éco­no­mie. En la gé­né­ra­li­sant au ni­veau lo­cal comme à l’échelle mon­diale, plu­tôt qu’en se re­met­tant à l’État ou au mar­ché, ces dé­miurges aux­quels il a été don­né leur chance, avec les ré­sul­tats que l’on sait. Une nou­velle gé­né­ra­tion d’ins­ti­tu­tions dé­mo­cra­tiques se­rait ap­pe­lée à suc­cé­der à celles qui ont été créées aux len­de­mains des Pre­mière et Se­conde Guerres mon­diales. Pour ne pas s’ar­rê­ter en si bon che­min, une ré­forme d’un sys­tème mo­né­taire in­ter­na­tio­nal – qui n’est pas da­van­tage im­muable – pour­rait l’ac­com­pa­gner, ain­si qu’une ré­flexion ap­pro­fon­die sur les mo­dèles de dé­ve­lop­pe­ment, afin de gé­né­ra­li­ser les ré­flexions en­ga­gées, puis in­ter­rom­pues, sur la me­sure de la ri­chesse et par voie de consé­quence sur la crois­sance. Le luxe qui consis­te­rait à en faire l’éco­no­mie est-il dans nos moyens!?"

[MISSMEDIA/FO­TO­LIA]

Dans nos so­cié­tés an­xio­gènes, l’ave­nir n’est plus per­çu comme por­teur d’es­pé­rance.

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