« Xi Jin­ping veut pas­ser du rêve chi­nois au rêve de la Chine »

Membre du co­mi­té exé­cu­tif du groupe in­ter­na­tio­nal de conseil Ro­land Ber­ger Stra­te­gy Consul­tants, et pré­sident de la ré­gion Asie, Charles-édouard Bouée vit à Shan­ghai de­puis 2006. Il vient de pu­blier Comment la Chine change le monde (Édi­tions Dia­logues). C

La Tribune Hebdomadaire - - L’INTERVIEW - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PHI­LIPPE MA­BILLE

LA TRI­BUNE – Comment ex­pli­quez-vous la fai­blesse des ( re­la­tions com­mer­ciales de la France avec la Chine, dont on a eu une nou­velle dé­mons­tra­tion lors du ré­cent voyage éclair de Fran­çois Hol­lande à Pé­kin!? CHARLES-ÉDOUARD BOUÉE –

N’exa­gé­rons pas. Les en­tre­prises fran­çaises ont une longue ex­pé­rience de la Chine et les di­ri­geants chi­nois se sou­viennent que la France du gé­né­ral de Gaulle a été la pre­mière à re­con­naître la Chine po­pu­laire de Mao. Pour Fran­çois Hol­lande, se­lon le mot de l’am­bas­sa­deur de Chine en France, ce­la a été « un voya­ge­dé­cou­verte » puisque le pré­sident de la Ré­pu­blique n’y était en­core ja­mais al­lé. C’est vrai que lorsque An­ge­la Mer­kel va en Chine, elle y reste plus long­temps. Mais on peut ga­ger que Fran­çois Hol­lande y re­tour­ne­ra, il l’a d’ailleurs pro­mis. La France a pé­né­tré le mar­ché chi­nois plus tar­di­ve­ment que l’Al­le­magne, ce qui ex­plique la di!érence de per­for­mances com­mer­ciales entre les deux pays. Mais il faut bien com­prendre que la Chine est le pays le plus com­pé­ti­tif au monde, dans tous les sec­teurs. C’est un peuple de com­mer­çants : tant qu’il reste un ren­min­bi de marge, ils se battent. Y com­pris entre eux. La ques­tion que les en­tre­prises fran­çaises doivent donc se po­ser pour réus­sir en Chine, c’est : «"Est-ce que la Chine a be­soin de moi#?"» On le voit dans l’au­to­mo­bile où les grands construc­teurs fran­çais ont tar­dé à se plier aux de­mandes du client chi­nois. Ils l’ont en­fin com­pris, comme on l’a re­mar­qué au ré­cent sa­lon de Shan­ghai. Ce n’est pas le sur­feur qui fait la vague, mais bien l’in­verse.

Pour l’opi­nion fran­çaise, l’idée do­mi­nante, sou­vent re­prise ( par les res­pon­sables po­li­tiques, de­meure que la Chine nous me­nace par sa puis­sance et son dum­ping mo­né­taire et so­cial…

C’est une idée du pas­sé. La ba­taille du low cost a été per­due de­puis long­temps, avec toutes les consé­quences né­ga­tives sur l’in­dus­trie oc­ci­den­tale. La vraie nou­veau­té, c’est que la Chine est me­na­cée à son tour. Ain­si, la so­cié­té Fox­conn, qui as­semble les iP­hone d’Apple et em­ploie 1,2 mil­lion d’ou­vriers chi­nois, vient de com­man­der 1 mil­lion de ro­bots#! C’est un dé­fi aus­si pour les four­nis­seurs tra­di­tion­nels de la Chine, États-Unis et Al­le­magne, parce que la Chine, en pas­sant des ma­chines-ou­tils aux ro­bots, va chan­ger de mo­dèle. Les Chi­nois savent qu’ils vont perdre leur avan­tage concur­ren­tiel avec des sa­laires et une mon­naie faible en ac­cé­dant au sta­tut de su­per­puis­sance. C’est pour ce­la que dans leur nou­veau plan dé­cen­nal, ils veulent de­ve­nir une éco­no­mie de ser­vices et dé­ve­lop­per le com­merce, les ser­vices de san­té, la banque et le nu­mé­rique. On voit même ap­pa­raître une éco­no­mie qua­ter­naire#! En Chine, il y a plus de té­lé­phones mo­biles que d’or­di­na­teurs. Comme les Chi­nois aiment beau­coup jouer, on em­ploie des joueurs pro­fes­sion­nels pour ani­mer les jeux en ligne 24 heures sur 24. De nou­veaux mé­tiers sont en train de naître.

En fait, la Chine va connaître les mêmes pro­blèmes que nous!! (

Que veulent les nou­veaux di­ri­geants chi­nois, qui semblent ( en­core énig­ma­tiques sur leurs in­ten­tions!?

Exac­te­ment. Elle va de­voir faire face à l’énorme dé­fi du vieillis­se­ment ac­cé­lé­ré dû à la politique de l’en­fant unique. Et les di­ri­geants chi­nois savent qu’ils vont de­voir gé­rer à marche for­cée l’at­ter­ris­sage vers une éco­no­mie mo­derne, avec toutes les consé­quences so­ciales et po­li­tiques que ce­la im­plique. Les vingt pro­chaines an­nées vont être mar­quées par le dé­pla­ce­ment mas­sif des pay­sans vers les villes, le dé­ve­lop­pe­ment d’une agri­cul­ture in­ten­sive pour ap­por­ter l’au­to­su$sance ali­men­taire, la trans­for­ma­tion de l’in­dus­trie vers l’in­no­va­tion et le ter­tiaire, avec l’ap­pa­ri­tion de nou­veaux mé­tiers et ser­vices. C’est pour ce­la qu’ils ont tel­le­ment be­soin de ré­équi­li­brer leur dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique, de lut­ter contre la cor­rup­tion des élites qui se sont en­ri­chies pen­dant des an­nées, afin de faire émer­ger une classe moyenne qui doit de­ve­nir le nou­veau pi­vot de la so­cié­té. Ils vont de­voir in­ven­ter une sé­cu­ri­té so­ciale, un sys­tème de re­traite et de re­dis­tri­bu­tion. Ils ne sont pas si énig­ma­tiques que ce­la. Au contraire. En Chine, tout est sur la table, ou plu­tôt dans le Plan. La di­rec­tion chi­noise a dé­fi­ni une stra­té­gie très claire pour l’ho­ri­zon 2030, date à la­quelle elle veut bou­cler un cycle vieux de 200" ans, et re­nouer avec la si­tua­tion de 1830, où elle était la pre­mière puis­sance éco­no­mique du monde. Ce qui ne veut pas dire que la Chine a une vo­lon­té hé­gé­mo­nique. Elle veut être do­mi­nante chez elle, dans sa zone d’in­fluence, en Asie, mais au ni­veau mon­dial, elle re­cherche un équi­libre dans son face-à-face avec les ÉtatsU­nis. Mal­heu­reu­se­ment, la fai­blesse et la désor­ga­ni­sa­tion de l’Eu­rope ne lui per­mettent pas en­core de jouer un rôle de contre-pou­voir. La théo­rie de l’em­pire du Mi­lieu, c’est que tous ceux qui sont sur les bords sont des vassaux. C’est ce que j’ap­pelle la « Glo-si­ni­sa­tion ». La Chine se pense comme la der­nière na­tion-ci­vi­li­sa­tion. C’est une force par rap­port à nous et aux États-Unis qui sommes sur le dé­clin. Les di­ri­geants chi­nois savent où ils veulent al­ler mais ils savent aus­si que ce­la va pas­ser par quelques frot­te­ments. Pour com­prendre où va la Chine, il su$t d’écou­ter ce que dit le pré­sident Xi Jin­ping. Il veut pas­ser du rêve chi­nois au « rêve de la Chine ». C’est très ex­pli­cite et di­verge du mo­dèle de l’«"Ame­ri­can Dream"». Ce n’est pas le «" Chi­nese Dream" », mais bien le «"Chi­na Dream"»qu’am­bi­tionne la nou­velle équipe. Ne pas en te­nir compte est s’ex­po­ser à une in­com­pré­hen­sion mu­tuelle. Ce rêve de la Chine re­pose sur trois am­bi­tions : re­trou­ver sa place his­to­rique de pre­mière grande puis­sance#; pas­ser d’un mo­dèle in­di­vi­dua­liste à l’amé­ri­caine à un mo­dèle plus al­truiste. Il ne peut pas y avoir 1,3 mil­liard de mil­lion­naires en Chine#! En­fin, ré­soudre les dé­fis du dé­ve­lop­pe­ment et de l’ur­ba­ni­sa­tion.

Et si la Chine échouait!? La crois­sance dé­jà s’es­sou"e et les ( risques de cré­dit s’ac­cu­mulent dans les banques…

C’est le grand dan­ger. L’équi­libre mon­dial s’est rom­pu de­puis la crise de 2008. L’Oc­ci­dent est en crise et sans la de­mande des pays dé­ve­lop­pés, la Chine sou!re à son tour. Nous sommes donc in­ter­dé­pen­dants et nous avons tous in­té­rêt à ce que la Chine réus­sisse. Vous con­nais­sez la for­mule : « Si tu dois 10!000 eu­ros à ton ban­quier, tu dors mal, si tu lui dois 10 mil­lions, c’est lui qui dort mal. » La Chine, c’est une banque de plu­sieurs mil­liers de mil­liards de dol­lars…"

[CGPME]

Pour Charles-Édouard Bouée, « il faut bien com­prendre que la Chine est le pays le plus com­pé­ti­tif au monde, dans tous les sec­teurs. C’est un peuple de com­mer­çants : tant qu’il reste un ren­min­bi de marge, ils se battent. Y com­pris entre eux » .

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