LA TER­REUR DES BAN­QUIERS

In­ter­net et les ser­vices mo­biles bou­le­versent la banque de dé­tail, dont la ren­ta­bi­li­té chute. Ré­sul­tat, des sup­pres­sions d’em­plois sont an­non­cées, des fer­me­tures d’agences pro­gram­mées… Tout un mo­dèle à ré­in­ven­ter.

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - CH­RIS­TINE LE­JOUX

Pen­dant qu’on se mo­bi­lise pour 630! em­plois in­dus­triels dans l’Est de la France [une al­lu­sion au site Ar­ce­lorMit­tal de Flo­range, ndlr], des mil­liers d’em­plois sont dé­truits en si­lence dans les banques"! » Ce 8 jan­vier 2013, Thier­ry Pier­ret, syn­di­ca­liste CFDT à la So­cié­té gé­né­rale, crie sa co­lère. Ce jour-là, fait ra­ris­sime dans le très po­li­cé sec­teur ban­caire, les syn­di­cats de la banque ont ap­pe­lé à la grève, re­dou­tant des fer­me­tures d’agences et des sup­pres­sions de postes. À juste titre. Quatre mois plus tard, le 7 mai, lors de la pu­bli­ca­tion des ré­sul­tats tri­mes­triels de la So­cié­té gé­né­rale, Jean-Fran­çois Sam­mar­cel­li, di­rec­teur gé­né­ral dé­lé­gué de la banque, confirme sur l’an­tenne de BFM Bu­si­ness son in­ten­tion de fer­mer « quelques di­zaines » d’agences en France, en 2013 et en 2014. Avec, à la clé, « des ré­duc­tions d’em­plois dans les ré­seaux », ad­met-il.

Plus si­byl­lin, Jean-Laurent Bon­na­fé, di­rec­teur gé­né­ral de BNP Pa­ri­bas, avait évo­qué, quelques se­maines plus tôt, « l’im­pact du fac­teur tech­no­lo­gique, c’est-à-dire la banque di­gi­tale, sur la dis­po­si­tion des ré­seaux d'agences » . Et la pre­mière banque fran­çaise a d’ailleurs dé­ci­dé de prendre pied elle-même sur ce mar­ché en crois­sance en lan­çant à la mi-mai Hel­lo Bank, une banque 100!% di­gi­tale, en France, en Bel­gique, en Ita­lie et en Al­le­magne (lire page 6).

LE PRO­DUIT NET BAN­CAIRE EN RÉ­GRES­SION DE­PUIS 2012

Après des an­nées d’ex­pan­sion conti­nue de leurs ré­seaux, les banques ont bri­sé le ta­bou des fer­me­tures d’agences. Un ta­bou parce que c’est dans les agences que tra­vaillent près de 70!% des 373!000 sa­la­riés du sec­teur ban­caire fran­çais. Et que, jus­qu’à pré­sent, les sup­pres­sions de postes dans le sec­teur ban­caire se can­ton­naient aux tra­ders de la banque de fi­nan­ce­ment et d’in­ves­tis­se­ment (BFI), ces ac­ti­vi­tés de mar­chés aux re­ve­nus aléa­toires. La banque de dé­tail, qui col­lecte les dé­pôts et dis­tri­bue des cré­dits, brillait au contraire par la ré­gu­la­ri­té de ses ré­sul­tats fi­nan­ciers et ses sa­la­riés sem­blaient in­tou­chables.

83!% en 2020, contre 93!% en 2012, c’est la part des agences dans le pro­duit net ban­caire, se­lon l’as­so­cia­tion pro­fes­sion­nelle Ef­ma.

Pour­tant, un signe ne trompe pas : ce tra­di­tion­nel gros re­cru­teur qu’est le sec­teur ban­caire n’a em­bau­ché que 23!000"per­sonnes en 2012, se­lon la Fé­dé­ra­tion ban­caire fran­çaise (FBF), au lieu du contin­gent ha­bi­tuel de 30!000. Et 2013 prend le même che­min : BNP Pa­ri­bas re­cru­te­ra au mieux 1!000" col­la­bo­ra­teurs, contre 1!850 en 2012, et BPCE em­bau­che­ra 3!000" per­sonnes seule­ment, alors que le groupe, qui ras­semble les Caisses d’épargne, les Banques po­pu­laires et Na­tixis, avait pro­cé­dé à 4!000"em­bauches l’an der­nier.

La banque de dé­tail se­rait-elle donc en passe de de­ve­nir « la si­dé­rur­gie de de­main » , avec ses fer­me­tures de sites et ses plans de li­cen­cie­ments à ré­pé­ti­tion, comme le pré­ten­dait le rap­port No­ra-Minc de 1978 sur l’in­for­ma­ti­sa­tion de la so­cié­té!?

Force est de consta­ter qu’il existe des si­mi­li­tudes entre la si­dé­rur­gie des an­nées 1970 et la banque de dé­tail de 2013. À com­men­cer par la per­sis­tance d’une crise éco­no­mique qui, dans le pre­mier cas, avait por­té un rude coup à la de­mande d’acier, et, dans le se­cond, n’in­cite guère les par­ti­cu­liers et les en­tre­prises à sol­li­ci­ter des cré­dits ban­caires. « Les re­ve­nus de la banque de dé­tail sont étroi­te­ment cor­ré­lés au PIB no­mi­nal » , rap­pelle l’an­cien pa­tron du Cré­dit agri­cole

Georges Pau­get sur son blog (www.geor­ges­pau­get.com).

Or, le PIB fran­çais a stag­né l’an der­nier. Le ré­sul­tat ne s’est pas fait at­tendre : pour la pre­mière fois dans l’his­toire de la banque de dé­tail en France, celle-ci a vu son PNB (pro­duit net ban­caire, l’équi­valent du chi!re d’a!aires) re­cu­ler. De 1"%, à 54 mil­liards d’eu­ros, pré­cise le ca­bi­net de conseil Ro­land Ber­ger, qui es­time que les re­ve­nus de la banque de dé­tail en France tom­be­ront à 52 mil­liards d’eu­ros en 2015.

D’ores et dé­jà, au pre­mier tri­mestre 2013, le PNB de la banque de dé­tail de la So­cié­té gé­né­rale a re­cu­lé de 1,5"%, en France, à 2,01 mil­liards d’eu­ros, et ce­lui de BNP Pa­ri­bas a flé­chi de 2"%, à 1,77 mil­liard d’eu­ros. Il faut dire que la mau­vaise conjonctur­e se double d’un en­vi­ron­ne­ment de taux très bas, qui pèse sur les re­ve­nus d’in­té­rêt de la banque de dé­tail. À quoi s’ajoute la pres­sion à la baisse sur les ta­rifs ban­caires, exer­cée par les pou­voirs pu­blics et les as­so­cia­tions de consom­ma­teurs. Sans ou­blier la concur­rence à la­quelle se livrent les banques en ma­tière de ré­mu­né­ra­tion des dé­pôts, dé­pôts qu’elles cherchent à at­ti­rer à tout prix afin de ren­for­cer leurs fonds propres, comme l’exige la fu­ture ré­gle­men­ta­tion dite de Bâle#III.

LES CLIENTS DÉ­LAISSENT LES AGENCES «!EN DUR!»

Autre point com­mun entre la banque de 2013 et la si­dé­rur­gie des an­nées 1970, la banque de dé­tail se trouve au­jourd’hui en butte à un pro­blème de com­pé­ti­ti­vi­té, comme ce­la a été le cas, il y a une qua­ran­taine d’an­nées, pour la mi­nette lor­raine, concur­ren­cée par les mi­ne­rais de fer bré­si­lien et aus­tra­lien, à bien meilleur mar­ché.

Dans le cas de la banque, la concur­rence n’est pas étran­gère, mais tech­no­lo­gique. La banque «à la pa­pa », avec l’agence comme pas­sage obli­gé pour la qua­si-to­ta­li­té des opé­ra­tions ban­caires, a vé­cu. Avec la gé­né­ra­li­sa­tion de l’usage d’In­ter­net et des smartphone­s, les agences « en dur » sont dé­lais­sées par un nombre crois­sant de clients, au pro­fit des ser­vices ban­caires en ligne. En 2006, 40"% des clients se ren­daient dans leur agence ban­caire au moins une fois par mois, se­lon le ca­bi­net McKin­sey. En 2011, cette pro­por­tion n’était plus que de 28"%.

« Nos clients passent pro­gres­si­ve­ment du ca­nal de l’agence au ca­nal nu­mé­rique », confir­mait Jean-Fran­çois Sam­mar­cel­li le 7 mai. Et d’ajou­ter : « Si cette tran­si­tion des clients vers le di­gi­tal s’ac­cé­lère, nous de­vrons peu­têtre al­ler plus vite dans les fer­me­tures d’agences, que nous pré­voyons pour le mo­ment de réa­li­ser à doses ho­méo­pa­thiques. »

Pour l’Ef­ma, une as­so­cia­tion

Si cette tran­si­tion des clients vers le di­gi­tal s’ac­cé­lère, nous de­vrons peu­têtre al­ler plus vite dans les fer­me­tures d’agences.!» JEAN-FRAN­ÇOIS SAM­MAR­CEL­LI, DI­REC­TEUR GÉ­NÉ­RAL DÉ­LÉ­GUÉ DE LA SO­CIÉ­TÉ GÉ­NÉ­RALE

char­gée de pro­mou­voir l’in­no­va­tion dans le sec­teur ban­caire, l’ac­cé­lé­ra­tion de la mi­gra­tion des clients vers les ser­vices ban­caires sur In­ter­net ne fait pas de doute. Elle es­time que la part des agences dans le PNB des banques ne se­ra plus que de 83"% en 2020, contre 93"% en 2012, la part de la banque dite di­recte pas­sant dans le même temps de 6"% à 15"%.

Il est en­core di$cile de sa­voir si le mou­ve­ment va ra­pi­de­ment s’ac­cé­lé­rer : pour l’ins­tant, la banque en ligne s’adresse sur­tout à une clien­tèle jeune et mo­bile, tan­dis que la clien­tèle tra­di­tion­nelle et plus âgée reste at­ta­chée à la re­la­tion avec son conseiller clien­tèle en agence.

Mais si c’est le cas, ce­la pè­se­ra for­te­ment sur le mar­ché fran­çais où les agences ban­caires en dur sont par­ti­cu­liè­re­ment nom­breuses, plus que par­tout ailleurs en Eu­rope, avec près de 600#agences par mil­lion d’ha­bi­tants, contre une moyenne eu­ro- péenne de 450. « Au dé­but des an­nées 2000, la plu­part des banques fran­çaises ont ou­vert un nombre consé­quent de nou­velles agences. L’échec des pre­miers “pure players” de la banque en ligne ren­for­çait alors l’idée que les agences étaient le fer de lance de l ’ac­tion com­mer­ciale des banques » , rap­pelle le ca­bi­net de consul­tants Score Ad­vi­sor.

« En France, la So­cié­té gé­né­rale et sa fi­liale Cré­dit du Nord comptent 3!200"agences, au to­tal. Si bien que, dans les zones ur­baines, cer­taines agences se trouvent à 100 ou 200" mètres l’une de l’autre », re­con­naît JeanF­ran­çois Sam­mar­cel­li.

«!UNE BRANCHE MA­LADE DE SA CROIS­SANCE PAS­SÉE!»

Or, la fré­quen­ta­tion de ces agences plé­tho­riques chute d’ores et dé­jà de 5"%à 7"% par an, toutes en­seignes confon­dues… Pour les pa­trons des grandes banques de dé­tail fran­çaises, la cause est donc en­ten­due : neuf sur dix re­con­naissent que les re­ve­nus gé­né­rés par les agences ne per­met­tront plus d’en as­su­mer toutes les charges opé­ra­tion­nelles au cours des pro­chaines an­nées, in­dique une étude de l’Ef­ma, pu­bliée à la fin de 2012.

D’ores et dé­jà, 15"% des quelque 38"000# agences ban­caires que compte la France ne sont plus ren­tables, a$rme Score Ad­vi­sor. Comme l’écri­vaient dé­jà, voi­ci plus de trente# ans, les éco­no­mistes Mi­chel Go­det et JeanPierre Plas, dans Le Monde du 22 fé­vrier 1979, « la banque est au ter­tiaire ce que la si­dé­rur­gie est à l’in­dus­trie : une branche ma­lade de sa crois­sance pas­sée. »

Une ma­la­die qui s’est tra­duite en 2012 par un ré­sul­tat avant im­pôts en chute de près de 9"%, à 15,5 mil­liards d’eu­ros, pour l’ac­ti­vi­té de banque de dé­tail en France, toutes banques confon­dues, cal­cule Ro­land Ber­ger.

« Cette si­tua­tion est d’au­tant plus pré­oc­cu­pante que la banque de dé­tail est le coeur du mo­dèle de la banque uni­ver­selle. La banque de dé­tail va-t-elle conti­nuer à jouer un rôle de sta­bi­li­sa­teur pour les ré­sul­tats des banques [face aux

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