POUR­QUOI LE DROIT À LA PRO­PRIÉ­TÉ NE FAIT PLUS DÉ­BAT

La pro­prié­té a été mise en dé­bat de­puis l’an­ti­qui­té, comme le montre un ou­vrage de Pe­ter Garn­sey, qui ra­conte com­bien la France a été à la pointe de la dé­fense de ce « droit na­tu­rel ».

La Tribune Hebdomadaire - - LES LIVRES - RO­MA­RIC GO­DIN

La ques­tion de la pro­prié­té, qui a si long­temps oc­cu­pé les es­prits, semble ne plus in­té­res­ser les in­tel­lec­tuels. Comme si cette no­tion al­lait dé­sor­mais de soi. Un ou­vrage, pa­ru en dé­but d’an­née aux édi­tions Les Belles Lettres, Pen­ser la Pro­prié­té, de Pe­ter Garn­sey, pro­fes­seur à Cam­bridge, rap­pelle pour­tant que la ques­tion de la lé­gi­ti­mi­té de la pro­prié­té tra­verse l’his­toire des idées de­puis l’An­ti­qui­té. C’est à une com­pré­hen­sion de la « pré­his­toire » du dé­bat sur la pro­prié­té du XIXe siècle –!ce­lui qui op­po­sa Marx, Proud­hon et Thiers!– qu’in­vite l’au­teur. Une pré­his­toire qui se di­vise en trois « époques » prin­ci­pales qui se che­vauchent : l’in­fluence de Pla­ton, le dé­bat au coeur de la pen­sée chré­tienne et la place de la pro­prié­té dans la phi­lo­so­phie du droit.

La pen­sée pla­to­ni­cienne a long­temps été per­çue comme l’ori­gine des pen­sées « com­mu­nistes » qui cher­chaient à dis­soudre la pro­prié­té. Pe­ter Garn­sey in­siste sur l’équi­voque des textes du phi­lo­sophe grec et sur le fait que ce sont sur­tout ses lec­teurs, à com­men­cer par Aris­tote, qui ont com­pris sa pen­sée comme une vo­lon­té de sup­pri­mer la pro­prié­té et d’or­ga­ni­ser un par­tage des biens. Une ten­dance qui s’est ac­crue avec le temps, no­tam­ment à la Re­nais­sance, où Pla­ton est de­ve­nu le hé­ros des uto­pistes comme Tho­mas More. Ce der­nier, in­siste l’au­teur, dé­ve­loppe ain­si cette « idée ri­di­cule qui fait de Pla­ton un cham­pion de l’éga­li­té » . À ce mo­ment, la pen­sée pla­to­ni­cienne s’ar­rache en­tiè­re­ment de sa réa­li­té grecque, de son in­fluence py­tha­go­ri­cienne pour de­ve­nir, « une arme ou une vic­time dans la guerre idéo­lo­gique que se li­vre­ront la gauche et la droite!» .

Deuxième « époque », celle du chris­tia­nisme. La pro­prié­té po­sait d’em­blée un pro­blème à une pen­sée mar­quée par l’amour d’au­trui et le par­tage. La dé­ci­sion de l’en­cy­clique de Léon!XIII, Re­rum No­va­rum, en 1891, qui consi­dé­rait que la pro­prié­té pri­vée est « na­tu­relle et bé­nie par Dieu », n’est en réa­li­té qu’une des pé­ri­pé­ties de ce dé­bat in­terne au chris­tia­nisme dé­bu­tant dès les pre­miers temps de l’Église. L’his­toire de la pen­sée de la pro­prié­té au sein du chris­tia­nisme pri­mi­tif et mé­dié­val re­couvre le dé­bat cen­tral de cette re­li­gion, d’où dé­cou­le­ront ses pro­jets de ré­formes et qui l’oc­cupe en­core au­jourd’hui : choi­sir entre le « re­jet ra­di­cal du monde et la vo­lon­té de puis­sance tem­po­relle » .

Pe­ter Garn­sey aborde en­suite un su­jet qui a oc­cu­pé la plu­part des pen­seurs mo­dernes : ce­lui de l’ori­gine et de la lé­gi­ti­mi­té de la pro­prié­té. D’où dé­coule ce­lui de la pro­prié­té comme droit de l’homme. Les pre­miers pen­seurs des Lu­mières, no­tam­ment Gro­tius et Locke, ins­tau­rèrent la pro­prié­té comme droit na­tu­rel is­su de l’état de na­ture. Pe­ter Garn­sey montre comment ils ont pu contour­ner la tra­di­tion an­tique et chré­tienne de l’éga­li­té na­tu­relle, no­tam­ment en voyant dans la pro­prié­té une ré­ponse ra­tion­nelle aux dé­fis de l’hu­ma­ni­té. C’est ain­si que s’éta­blit la théo­rie lo­ckienne d’une pro­prié­té lé­gi­ti­mée par le tra­vail des biens dé­te­nus. Une po­si­tion à la­quelle s’op­posent Hume, Rousseau et Kant.

DROIT DE L’HOMME EN FRANCE… MAIS PAS AUX ÉTATS-UNIS

C’est sur cette pen­sée de Locke que se fonde la dé­fi­ni­tion de la pro­prié­té comme droit de l’homme, et qu’ont mis en avant les ré­vo­lu­tion­naires fran­çais. Au­cune des dé­cla­ra­tions des droits de l’homme de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, pas même celle de 1793, n’ou­blie la pro­prié­té comme droit in­alié­nable. La sur­prise, c’est que ce que les Fran­çais osèrent, les Amé­ri­cains le re­fu­sèrent. La dé­cla­ra­tion des droits amé­ri­cains ré­di­gée par Tho­mas Je"er­son l’ou­blie dé­li­bé­ré­ment. Et Je"er­son lui-même conseilla à La Fayette en 1789 de ne pas la comp­ter dans les droits de l’homme. « Jef­fer­son omit la pro­prié­té parce qu’il pen­sait que la si­gna­ler comme un droit in­alié­nable de l’homme était phi­lo­so­phi­que­ment in­fon­dé et po­li­ti­que­ment ris­qué » , ex­plique Pe­ter Garn­sey.

Les ques­tions de l’es­cla­vage et des terres in­diennes ont ici au­tant joué que celle de l’état de na­ture. Les ré­vo­lu­tion­naires fran­çais, qui lut­taient pour la dé­fense de leurs biens contre l’ar­bi­traire royal, n’avaient pas à se sou­cier de ces dé­tails. La France, mal ju­gée au­jourd’hui par les li­bé­raux, était le pays phare de la dé­fense de la pro­prié­té et elle le res­ta du­rant tout le XIXe siècle au cours du­quel les hé­ri­tiers des Consti­tuants dé­fen­dirent, jusque dans le sang, l’idée que les pro­prié­taires étaient les « dé­fen­seurs na­tu­rels de la so­cié­té » .

Pour le phi­lo­sophe an­glais John Locke (1632-1704), la pro­prié­té est un droit is­su de l’état de na­ture.

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