Quo­tas lai­tiers : la nou­velle ligne Ma­gi­not

La Tribune Hebdomadaire - - TERRITOIRE­S / INTERNATIO­NAL -

C’est l’his­toire d’une idée simple qui se ré­vèle fausse, d’un pays tel­le­ment plein de son amour de la politique qu’il en ou­blie les lois de l’éco­no­mie. L’his­toire d’une ca­tas­trophe an­non­cée. Celle des quo­tas lai­tiers. 1984. L’EU­ROPE CROULE SOUS SES STOCKS DE LAIT SUB­VEN­TION­NÉ. Elle dé­cide de pla­fon­ner la pro­duc­tion, ex­ploi­ta­tion par ex­ploi­ta­tion, pour sou­te­nir les prix et évi­ter le sto­ckage. Vingt ans plus tard, Bruxelles se ra­vise : les quo­tas de­puis long­temps ne pro­tègent plus une fi­lière où les marges sont faibles et de nom­breux pro­duc­teurs à l’ago­nie. En 2012, la fin des quo­tas lai­tiers est dé­ci­dée, mal­gré les ré­ti­cences de Pa­ris, qui cherche, de­puis, tous les moyens de main­te­nir d’une ma­nière ou d’une autre cet ou­til qui donne au monde politique l’im­pres­sion ras­su­rante de pou­voir ad­mi­nis­trer le mar­ché. La thèse du mi­nis­tère de l’Agri­cul­ture est simple : pour sou­te­nir les prix, il faut ra­tion­ner la pro­duc­tion et or­ga­ni­ser la « contrac­tua­li­sa­tion » des re­la­tions entre pro­duc­teurs et in­dus­triels. Aux quo­tas bruxel­lois de­vraient ain­si suc­cé­der des « quo­tas pri­vés » cen­sés pro­té­ger les éle­veurs. Der­nier ava­tar de cette stra­té­gie : le 18 avril der­nier, Ma­ti­gnon – ex­cu­sez du peu – pu­blie un sur­pre­nant com­mu­ni­qué. Le Pre­mier mi­nistre en per­sonne de­mande aux in­dus­triels au­près des­quels les éle­veurs écoulent leur pro­duc­tion de « re­va­lo­ri­ser d’au moins 25 eu­ros les mille litres le prix du lait payé aux pro­duc­teurs », soit un peu moins de 10!% du prix. PA­RIS A LA FIBRE ÉCO­NO­MIQUE NOS­TAL­GIQUE. Ce com­mu­ni­qué en forme d’im­plo­ra­tion rap­pelle les an­nées"1950, quand la France consen­tait à faire la Com­mu­nau­té eu­ro­péenne du char­bon et de l’acier (Ceca) contre la pro­messe d’un ra­tion­ne­ment de la pro­duc­tion. Elle était con­vain­cue que l’« Eu­rope » al­lait ma­ter le mar­ché. Dans un pre­mier temps, la Ceca fut la con­ti­nua­tion de l’éco­no­mie de guerre, un sys­tème de pla­ni­fi­ca­tion des quan­ti­tés et des prix. Ce­la ras­su­rait beau­coup l’in­dus­trie lor­raine, qui y voyait un rem­part contre la concur­rence al­le­mande. Mais ça n’a pas du­ré. L’Eu­rope est de­ve­nue bien autre chose qu’un com­mis­sa­riat au Plan puis­sance dix. On sait ce qu’est de­ve­nue l’in­dus­trie al­le­mande. La politique lai­tière fran­çaise ex­prime le même amer re­gret. Elle pré­pare le même amer échec. En 2013, mal­gré la sous-réa­li­sa­tion des quo­tas, le prix de l’hec­to­litre était écou­lé par les éle­veurs fran­çais à 30,90 eu­ros, soit 9!% de moins que la moyenne eu­ro­péenne et 11!% de moins qu’en Al­le­magne, qui, elle, est dans une lo­gique de l’o#re. De client de la fi­lière fran­çaise, elle est en train de de­ve­nir concur­rente. La réa­li­té est que le main­tien des quo­tas em­pêche la fi­lière de s’adap­ter à la de­mande et de se trou­ver de nou­veaux dé­bou­chés, et la place sous la dé­pen­dance de ses clients, les Lac­ta­lis, Bon­grain, Bel… qui eux­mêmes se glo­ba­lisent et main­tiennent les prix au plan­cher en France, en al­lant de plus en plus s’ap­pro­vi­sion­ner à l’étran­ger. Pour la seule Bre­tagne, les quo­tas lai­tiers non a#ec­tés re­pré­sen­te­ront pour la cam­pagne com­men­cée le 1er avril 2013 un manque à ga­gner de 53 mil­lions d’eu­ros et une perte de bé­né­fice d’au­tant plus sub­stan­tielle que cette pro­duc­tion ad­di­tion­nelle se fait à un coût faible. AU LIEU D’AI­DER LES PRO­DUC­TEURS DE LAIT À SE PRO­JE­TER DANS L’APRÈS-2015 et à sai­sir les op­por­tu­ni­tés du mar­ché eu­ro­péen et mon­dial, la politique fran­çaise consiste à les en pro­té­ger (mal) et à les main­te­nir dans le rôle de vic­time de la dé­ré­gu­la­tion bruxel­loise. Mais chan­ger de stra­té­gie sup­po­se­rait de trai­ter les agri­cul­teurs en grandes per­sonnes, au­tre­ment dit en chefs d’en­tre­prise res­pon­sables, au lieu de conti­nuer à les ins­tru­men­ta­li­ser au nom de l’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, du pres­tige fran­çais (le pays du Ro­que­fort, des sacs Vuit­ton, du feu Con­corde) et de la pré­ten­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion à faire plier la rai­son éco­no­mique de­vant le mi­rage de la pla­ni­fi­ca­tion.

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