La le­çon de Londres

La Tribune Hebdomadaire - - TERRITOIRE­S / INTERNATIO­NAL -

Le temps où la di­plo­ma­tie était le der­nier re­fuge d’une cer­taine élé­gance fa­çon an­cien ré­gime est hé­las ré­vo­lu. Ou presque. Il y a quelques an­nées dé­jà, le pré­dé­ces­seur de l’ac­tuel am­bas­sa­deur fran­çais au­près de l’Union eu­ro­péenne avait aban­don­né l’énorme ré­si­dence si­tuée dans un loin­tain et très chic fau­bourg de Bruxelles pour un ap­par­te­ment mo­derne et cen­tral, proche de la ca­thé­drale. Le sou­ci d’éco­no­mie au­tant que la com­mo­di­té mo­ti­vaient ce dé­mé­na­ge­ment. De leur cô­té, les di­plo­mates al­le­mands, sourds aux si­rènes de l’os­ten­ta­tion, se laissent de­puis long­temps gui­der par la plus stricte fonc­tion­na­li­té. Heu­reu­se­ment, il y a les Bri­tan­niques. À BRUXELLES, LA RÉ­SI­DENCE DE SIR JON CUN­LIFFE, re­pré­sen­tant du gou­ver­ne­ment de Sa Ma­jes­té au­près de l’Union eu­ro­péenne, est un pe­tit bi­jou XVIIIe, un hô­tel par­ti­cu­lier à la blan­cheur im­ma­cu­lée don­nant sur le ma­jes­tueux parc royal. Les sa­lons abritent des tables dres­sées où brillent des verres en cris­tal. De vieux vo­lumes re­liés plein cuir s’alignent dans les bi­blio­thèques, et sous les stucs pendent des ta­pis­se­ries aux cou­leurs fa­nées évo­quant l’em­pire des Indes.

Le dé­cor est aus­si char­mant que désuet, mais la pa­role qu’on y dé­livre n’en est pas moins d’une brû­lante ac­tua- li­té. Car de­puis cette an­née, Londres a un mes­sage. Il est clair et mor­dant de lu­ci­di­té. Il n’est pas to­ta­le­ment nou­veau. Ce qui est nou­veau, ce sont les cir­cons­tances. Plus graves que ja­mais. Le scep­ti­cisme na­tu­rel bri­tan­nique n’a ja­mais été aus­si grand quant à la ma­nière dont le conti­nent en­tre­prend « l’union tou­jours plus étroite des peuples eu­ro­péens ». Pour Londres, il ne fait au­cun doute que le pro­jet eu­ro­péen a chan­gé de na­ture avec les dé­ci­sions suc­ces­sives dans la zone eu­ro, qu’il a pris un che­min fé­dé­ral et que ces chan­ge­ments ap­pellent des ré­formes et une « re­lé­gi­ti­ma­tion » par les peuples.

Nulle per­sonne sen­sée ne peut en dou­ter, ce qui n’em­pêche pas cer­tains de le taire. L’im­po­pu­la­ri­té de l’Eu­rope est à son comble, parce qu’elle est étroi­te­ment (et de plus en plus) as­so­ciée aux prin­ci­paux su­jets d’in­quié­tude et de res­sen­ti­ment des ci­toyens : l’in­sé­cu­ri­té éco­no­mique et l’im­mi­gra­tion. Londres table sur un tiers de dé­pu­tés eu­ro­péens eu­ros­cep­tiques à l’is­sue des élec­tions de 2014. « Vous au­rez une large frange de gens qui ne fe­ront rien, qui par­le­ront beau­coup et qui ado­re­ront l’ar­gent (qu’ils gagnent en tant que par­le­men­taires) parce que c’est ain­si qu’ils fi­nancent leur par­ti », ex­plique un su­jet de Sa Ma­jes­té.

Le pro­gramme du par­ti conser­va­teur en 2015 com­pren­dra un man­dat de re­né­go­cia­tion de la place du Royaume-Uni dans l’Union. Ca­me­ron fait le pa­ri que les autres pays aus­si se met­tront à plan­cher au même mo­ment sur un nou­veau rè­gle­ment in­té­rieur de la mai­son Eu­rope. S’ils ne s’y ré­sol­vaient pas, Ca­me­ron pro­met de po­ser uni­la­té­ra­le­ment la ques­tion à ses conci­toyens… après avoir ten­té de re­né­go­cier avec les autres pays du club un nou­veau « deal » com­pre­nant le re­tour de cer­tains pou­voirs de Bruxelles vers sa ca­pi­tale, en par­ti­cu­lier en ma­tière de jus­tice et d’im­mi­gra­tion. EN AN­NON­ÇANT UN RÉ­FÉ­REN­DUM « IN/OUT », Ca­me­ron se donne un in­croyable le­vier dans ces né­go­cia­tions au cas où les gou­ver­ne­ments eu­ro­péens se lan­ce­raient e!ec­ti­ve­ment dans la né­go­cia­tion d’un nou­veau trai­té. Le risque du « non » existe, mais il reste mal­gré tout li­mi­té tant les ar­gu­ments sont forts pour main­te­nir le Royaume-Uni dans l’Union.

Londres pra­tique un ma­gis­tral mou­ve­ment tac­tique et ad­mi­nistre en même temps une le­çon de dé­mo­cra­tie. Il est le seul à pou­voir le faire. Le jour où les Fran­çais éli­ront un (ou une) pré­sident(e) pro­po­sant un ré­fé­ren­dum sur l’ap­par­te­nance à l’Union eu­ro­péenne, la crise mo­né­taire se­ra sur le point de de­ve­nir in­gé­rable. D’où l’in­té­rêt d’en­tendre le constat im­pla­cable de Ca­me­ron sur la mon­tée du po­pu­lisme et de l’an­ti­eu­ro­péa­nisme et de ré­flé­chir sé­rieu­se­ment à des so­lu­tions pour ré­pa­rer la fa­brique de l’Union, à dé­faut d’em­bras­ser le goût dé­li­cieux pour les dé­cors su­ran­nés.

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