« FACE À LA CHINE, PRIO­RI­TÉ AU PRO­DUC­TEUR »

Pour Jean-louis Be!a, pré­sident d’hon­neur de Saint-go­bain et chair­man de La­zard pour l’asie, au­teur avec Ge­rhard Cromme d’un rap­port re­mar­qué sur la politique in­dus­trielle, l’eu­rope doit chan­ger de politique de concur­rence et faire de l’éner­gie une prio­ri

La Tribune Hebdomadaire - - LES IDÉES - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PHI­LIPPE MA­BILLE ET AN­TOINE PA­TI­NET

C’est l’un des der­niers « par­rains » du ca­pi­ta­lisme fran­çais. On le dit col­ber­tiste, il se pré­sente lui­même comme saint­si­mo­nien. L’an­cien PDG de Saint-Go­bain de 1986 à 2007, vi­si­teur du soir de Fran­çois Hol­lande et d’Ar­naud Mon­te­bourg, était l’in­vi­té du club La Tri­bune- CCIP ven­dre­di 7 juin, quelques heures avant de rendre vi­site à Pierre Mos­co­vi­ci à Ber­cy pour lui par­ler com­pé­ti­ti­vi­té et in­dus­trie. La se­maine pré­cé­dente, il ren­dait au pré­sident de la Ré­pu­blique ain­si qu’à An­ge­la Mer­kel un rap­port in­ti­tu­lé « Pour une nou­velle politique in­dus­trielle », co­écrit avec son com­plice Ge­rhard Cromme, le pré­sident du conseil de sur­veillance du mas­to­donte al­le­mand Thys­sen­Krupp. Un texte court dans le­quel ils étrillent une fois de plus la politique de concur­rence telle qu’elle est mise en oeuvre par la Com­mis­sion eu­ro­péenne et ap­pellent l’Eu­rope à un sur­saut pour bais­ser les coûts de l’éner­gie pour les en­tre­prises. Ver­ba­tim.

Vous dites qu’il faut ré­orien­ter les po­li­tiques eu­ro­péennes pour amé­lio­rer la com­pé­ti­ti­vi­té et la crois­sance. Dans quelle di­rec­tion!?

Les po­li­tiques doivent se fo­ca­li­ser sur le com­merce ex­té­rieur Je suis pour un mo­dèle « in­dus­triel com­mer­cial ». Ce ne sont pas les mé­tiers « ré­gio­naux » qui sont le plus tou­chés par la mon­dia­li­sa­tion, mais les mé­tiers mon­diaux. La mon­tée des en­tre­prises asia­tiques re­pré­sente une réelle me­nace pour notre com­pé­ti­ti­vi­té. Chez Saint-Go­bain, j’ai choi­si de me concen­trer sur les sec­teurs où nous pou­vions être lea­der, des mé­tiers que ni In­ter­net ni la mon­tée des mar­chés chi­nois ne pour­raient ve­nir bou­le­ver­ser. La re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment en Chine n’est pas moins bonne qu’en France ou qu’aux États-Unis, leurs in­gé­nieurs tra­vaillent aus­si bien que les nôtres. Sim­ple­ment, la dif­fé­rence de sa­laire est co­los­sale, quand les en­tre­prises eu­ro­péennes croulent sous les contrainte­s de pro­tec­tion du consom­ma­teur. Il faut in­ver­ser la ten­dance, re­don­ner la prio­ri­té au pro­duc­teur, à l’en­tre­prise.

Les sanc­tions prises sur le pho­to­vol­taïque chi­nois marquent-elles le dé­but d’un chan­ge­ment de la politique com­mer­ciale de la Com­mis­sion eu­ro­péenne!?

Le pro­tec­tion­nisme amène tou­jours les re­pré­sailles, c’est donc une arme à uti­li­ser avec la plus grande pru­dence. La so­lu­tion, c’est la com­pé­ti­ti­vi­té. Bruxelles pense que nous sommes en­core dans un monde dans le­quel les so­cié­tés se battent avec des règles du jeu sem­blables, mais nous sommes dans une concur­rence entre États, et chaque pays pos­sède comme force de frappe ses cham­pions nationaux. L’Eu­rope et les États doivent sou­te­nir leurs cham­pions, des en­tre­prises pri­vées qu’il faut in­ci­ter à in­no­ver, des en­tre­prises so­lides qu’il faut ré­orien­ter vers les mé­tiers du fu­tur, par exemple par des ac­cords de re­cherche avec les start-up et les PME, plus créa­tives et in­no­vantes, pour dé­ve­lop­per des pro­jets cré­dibles à des­ti­na­tion de l’ex­por­ta­tion.

L’État de­vrait donc in­ter­ve­nir da­van­tage dans les dé­ci­sions des en­tre­prises!?

L’État ne sait pas gé­rer les en­tre­prises, il doit avoir pour unique but d’être un État stra­tège, et fixer les condi­tions dans trois do­maines es­sen­tiels. D’abord, la gou­ver­nance, en met­tant en place un mo­dèle qui fa­vo­rise l’ac­tion­na­riat et les stra­té­gies sur le long terme, pour ne pas lais­ser libre cours à la spé­cu­la­tion fi­nan­cière, qui fra­gi­lise les en­tre­prises. En­suite, l’in­no­va­tion – avec le cré­dit im­pôt re­cherche, bien en­ten­du –, mais aus­si de grands pro­grammes am­bi­tieux pour les grosses en­tre­prises. En­fin, il faut fa­vo­ri­ser le dia­logue so­cial en in­vi­tant les syn­di­cats au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion. Les tra­vailleurs de l’en­tre­prise doivent connaître les réa­li­tés vé­cues de la concur­rence. D’ailleurs, l’ac­cord entre les syn­di­cats ré­for­mistes et le pa­tro­nat qui re­place le dia­logue so­cial au sein de l’en­tre­prise est la meilleure chose que ce gou­ver­ne­ment ait faite.

Quels«grand­spro­grammes»d’in­no­va­tion!? L’in­no­va­tion n’a pas été pla­cée par la banque pu­blique d’in­ves­tis­se­ment au même ni­veau que l’in­ves­tis­se­ment, et c’est par­ti­cu­liè­re­ment in­quié­tant, alors qu’elle in­tègre les fonc­tions de l’Agence de l’in­no­va­tion in­dus­trielle, que j’ai di­ri­gée. Il ne faut pas avoir d’a prio­ri dans le do­maine de l’in­no­va­tion, je ne crois pas au mo­dèle de la start-up qui va de­ve­nir Google, l’af­faire Dai­ly­mo­tion nous en a d’ailleurs mon­tré les li­mites. Si la créa­ti­vi­té est chez les start-up, le dé­ve­lop­pe­ment com­mer­cial – et donc l’ex­por­ta­tion – de­meure la force des grands groupes. Ils doivent donc mettre en place des ac­cords avec les PME et les star­tup, qui pro­fitent à la crois­sance du grand groupe mais aus­si au dé­ve­lop­pe­ment des struc­tures plus pe­tites.

L’éner­gie est l’un des en­jeux de la com­pé­ti­ti­vi­té in­dus­trielle. Que faire pour la dy­na­mi­ser!?

Il y a deux choses à faire en ma­tière d’éner­gie, moins coû­teuses et plus e"caces que ce que pro­pose le mi­nis­tère de Del­phine Ba­tho ac­tuel­le­ment. Il faut main­te­nir le dé­ve­lop­pe­ment de l’éner­gie nu­cléaire et dé­ve­lop­per non pas le gaz de schiste, comme on l’en­tend sou­vent, mais l’huile de schiste, dont le prix de re­vient – comme pour le pé­trole – laisse es­pé­rer une marge po­ten­tielle beau­coup plus im­por­tante que dans le do­maine du gaz. Il faut d’ur­gence mettre en place un dé­mons­tra­teur pour dé­ci­der si l’on peut ex­ploi­ter cette huile dans des condi­tions conve­nables. Je suis très ré­ti­cent aux éner­gies in­ter­mit­tentes, qui de­mandent des struc­tures de sub­ven­tion ex­ces­si­ve­ment chères. Les Al­le­mands peuvent se le per­mettre, mais la France n’en a pas les moyens.

Quel rôle peut jouer l’Al­le­magne dans la re­prise de la crois­sance fran­çaise!?

La France, seule, est dé­pas­sée. Mais l’Al­le­magne, seule, ne se su"t pas, c’est pour ce­la qu’elle paie­ra pour l’Eu­rope. Alors bien sûr, ce n’est ja­mais drôle de faire des choses com­munes avec les Al­le­mands. On s’en­nuie ter­ri­ble­ment avec eux, et nous sommes condam­nés à être d’ac­cord à la fin. Avec les An­glais, on s’amuse, mais en dé­fi­ni­tive on ne trouve ja­mais de ter­rain d’en­tente. Alors lais­sons les An­glais ai­der les riches de la pla­nète, et concen­trons-nous sur la re­la­tion avec l’Al­le­magne. Il est né­ces­saire que la France et l’Al­le­magne har­mo­nisent leur fis­ca­li­té et leur droit du tra­vail, ain­si les er­reurs fran­çaises se­ront li­mi­tées. L’Al­le­magne est un ins­tru­ment de ré­gu­la­tion de la rai­son fran­çaise.

Qu’ap­por­te­rait un ac­cord de li­breé­change UE!-!États-Unis!?

L’in­té­rêt de la France y est faible. Le com­merce entre l’Union eu­ro­péenne et les ÉtatsU­nis est dé­jà vif, et cet ac­cord n’a d’in­té­rêt que pour les États-Unis, pour at­ta­quer les dis­po­si­tions fran­çaises dans les do­maines agri­cole et cultu­rel. La France et l’Union eu­ro­péenne fe­raient mieux de ten­ter de fran­chir les bar­rières du pro­tec­tion­nisme asia­tique, c’est là que pour­rait se trou­ver la crois­sance…

[GUY BREHINIER]

Jean-Louis Be!a, pré­sident d’hon­neur et ad­mi­nis­tra­teur de Saint-Go­bain, consi­dère que l’ac­cord de libre-échange UE-USA « n’a d’in­té­rêt que pour les États-Unis ».

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