IL SE­RAIT TEMPS DE SOR­TIR DES FAUSSES PISTES

Les gou­ver­ne­ments et les ban­quiers cen­traux ou­blient d’ap­puyer leurs ana­lyses sur l’ori­gine même de cette crise dont cer­tains ex­perts pré­disent qu’elle va du­rer en­core dix ans. Consé­quence, de fausses so­lu­tions sont mises en oeuvre, comme les moyens don­né

La Tribune Hebdomadaire - - LES IDÉES -

Du­rant ces cinq der­nières an­nées, nous avons fré­quen­té à tâ­tons le monde com­plexe et per­tur­bé d’un sys­tème fi­nan­cier dont les mys­tères sont loin d’être élu­ci­dés. L’opa­ci­té y règne à ce point, tout aus­si bien dans sa par­tie ré­gu­lée que dans celle de la « fi­nance de l’ombre », que l’on en vient à croire qu’elle en est consub­stan­tielle. Ce qui in­cite, pour y voir clair, à pré­co­ni­ser de tout autres « ré­formes struc­tu­relles » que celles qui font ac­tuel­le­ment l’ob­jet d’une vente for­cée.

Si l’on en croit Jörg As­mus­sen de la BCE et Jens Weid­mann, pré­sident de la Bun­des­bank, la crise va donc en­core du­rer dix ans en Eu­rope. Or, pour y re­mé­dier, les po­li­tiques pré­co­ni­sées pour en sor­tir ne s’ap­puient pas sur l’ana­lyse de ce qui en a été à l’ori­gine – un dé­bat lar­ge­ment ou­blié – mais semblent s’ap­pa­ren­ter à une sa­vante théo­rie dont le cul­bu­to se­rait l’image : en rai­son de sa base ar­ron­die, il se re­dresse tou­jours!! À moins que ce ne soit à une im­pro­bable théo­rie des cycles, ce re­fuge qui per­met de tout ex­pli­quer en n’élu­ci­dant rien. Dans les deux cas, l’idée qui pré­vaut est que tout va re­com­men­cer comme avant, alors que la né­ces­si­té du contraire est la seule cer­ti­tude dont nous pen­sons pou­voir dis­po­ser.

LES BANQUES CEN­TRALES FACE À DES IM­PÉ­RA­TIFS CONTRA­DIC­TOIRES

De­puis le dé­but, des fausses pistes ont été em­prun­tées, té­moi­gnant de l’in­com­pré­hen­sion des mé­ca­nismes qui étaient à l’oeuvre. Les res­sources tant van­tées d’une « science éco­no­mique » qui n’avait rien vu ve­nir n’ont pas été d’un grand se­cours. De toute ur­gence, il a fal­lu im­pro­vi­ser, quitte à na­tio­na­li­ser, aux États-Unis comme au Royaume-Uni!!

Le dé­ni s’est en­suite ins­tal­lé, afin de ne pas avoir à mettre en oeuvre des so­lu­tions ra­di­cales. Il a ain­si été pré­ten­du, contre toute évi­dence, que nous connais­sions une crise de li­qui­di­té, par op­po­si­tion à sol­va­bi­li­té, jus­ti­fiant ain­si d’aug­men­ter consi­dé­ra­ble­ment la masse mo­né­taire, l’en­trée en jeu ré­cente de la Banque du Ja­pon ap­por­tant sa contri­bu­tion.

C’est la pre­mière fausse piste. Au lieu de re­ca­pi­ta­li­ser (ou de fer­mer) des banques qua­li­fiées de « zom­bies » par les plus pers­pi­caces des ana­lystes, il a été dé­ci­dé de leur don­ner les moyens de se ren­for­cer par elles-mêmes sur les mar­chés fi­nan­ciers, abou­tis­sant à la créa­tion d’une nou­velle bulle d’ac­tifs alors que la pré­cé­dente n’est pas en­core ré­sor­bée. Ce­la a créé une ad­dic­tion qui fait craindre les consé­quences de l’ar­rêt des pro­grammes des banques cen­trales. Après Ben Ber­nanke pour la Fed et sir Mer­vyn King pour la Banque d’An­gle­terre, c’est au tour de la Banque des rè­gle­ments in­ter­na­tio­naux (BRI) de s’in­quié­ter. Stop­per les achats de la dette sou­ve­raine abou­ti­rait à une hausse des taux obli­ga­taires, ac­crois­sant le coût de son ser­vice, re­strei­gnant les marges de ma­noeuvre bud­gé­taires et pe­sant sur la ré­duc­tion des dé­fi­cits. Les faits sont là : en rai­son même de leur in­ter­ven­tion, les banques cen­trales sont pla­cées de­vant des im­pé­ra­tifs contra­dic­toires entre les­quels elles ne par­viennent pas à tran­cher.

Quand il a été en­ga­gé, le désen­det­te­ment des États n’a pas été mieux trai­té que ce­lui des banques, et c’est la deuxième fausse piste qui conti­nue d’être sui­vie en Eu­rope. Est-il be­soin de s’at­tar­der sur les épi­sodes suc­ces­sifs du pro­ces­sus chao­tique dans le­quel la zone eu­ro reste plon­gée!? Est-il be­soin de consta­ter que le noeud me­na­çant qui lie la dette pu­blique à celle des banques n’a tou­jours pas été tran­ché!? Est-il be­soin de rap­pe­ler que la ré­ces­sion se pour­suit et que les ten­dances dé­fla­tion­nistes s’ac­cen­tuent!?

La sou­plesse qui vient d’être don­née au ca­len­drier de ré­duc­tion du dé­fi­cit n’est pas un choix mais une né­ces­si­té, et ce­la ne ré­gle­ra rien : en Eu­rope comme ailleurs, la dette pu­blique est trop grosse pour être rem­bour­sée!! Le prix qui va de­voir être payé, si l’on veut évi­ter sa re­struc­tu­ra­tion, va se ré­vé­ler en­core plus éle­vé que pré­vu, ex­pli­quant d’ailleurs que cette op­por­tu­ni­té com­mence à être, au cas où, évo­quée. Et pas par n’im­porte qui : d’abord par le FMI, au sein du­quel la ré­flexion en­ga­gée de longue date à ce su­jet se pour­suit!; et der­niè­re­ment par Jens Weid­mann.

UN TIS­SU ÉCO­NO­MIQUE ET SO­CIAL SOU­MIS À RUDE ÉPREUVE

Afin d’évi­ter le risque d’un nou­vel e"on­dre­ment du sys­tème fi­nan­cier, des me­sures de ré­gu­la­tion fi­nan­cière sont len­te­ment mises en place, au coeur des­quelles fi­gure le ren­for­ce­ment du sys­tème ban­caire. C’est la troi­sième fausse piste. La ré­gle­men­ta­tion du Co­mi­té de Bâle qui concré­tise ce der­nier s’ap­puie en e"et sur des me­sures de va­lo­ri­sa­tion des ac­tifs qui sont, dans leur prin­cipe même, mises en ques­tion par d’émi­nents ré­gu­la­teurs. Ceux-ci consi­dèrent comme non me­su­rable le risque sur le­quel les ra­tios de fonds propres prennent ap­pui, re­ti­rant par là même toute cré­di­bi­li­té à la ré­gle­men­ta­tion Bâle III avant même qu’elle soit ap­pli­quée!! En an­non­çant ré­cem­ment qu’elle al­lait étu­dier la va­lo­ri­sa­tion des ac­tifs des banques – e"ec­tuée par leurs propres soins… – pour « s’at­ta­quer aux in­quié­tudes qui de­meurent sur la qua- li­té des ac­tifs », l’Au­to­ri­té ban­caire eu­ro­péenne (EBA) s’ins­crit dans la même veine et pointe le doigt sur ce qui fait mal. Une autre pro­blé­ma­tique est biai­sée. Elle porte non plus sur l’apu­re­ment du pas­sé, c’est-à-dire de la dette, mais sur la pré­pa­ra­tion de l’ave­nir. Il s’agit des dés­équi­libres, qui sont de trois na­tures, alors que seul le pre­mier est re­con­nu.

Le pre­mier est com­mer­cial. Il est créé par la dis­tri­bu­tion de la ri­chesse ain­si que par l’hy­per­tro­phie du vo­lume des ac­tifs fi­nan­ciers en re­la­tion avec la taille de l’éco­no­mie. À ce pre­mier dés­équi­libre, il n’est trou­vé comme re­mède que des ré­ajus­te­ments mo­né­taires, alors qu’une pro­fonde re­fonte des mo­dèles de dé­ve­lop­pe­ment est né­ces­saire, que ce soit pour les pays « émer­gés » ou pour les « dé­ve­lop­pés ». La re­fonte ap­pli­que­rait comme prin­cipes l’op­ti­mi­sa­tion des res­sources en­vi­ron­ne­men­tales et la gé­né­ra­li­sa­tion du bien-être, et non l’op­ti­mi­sa­tion de la rente, ré­glant au pas­sage un se­cond dés­équi­libre, ce­lui de la ré­par­ti­tion de la ri­chesse.

L’Or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale du tra­vail (OIT) vient d’an­non­cer que ce dés­équi­libre-là s’ac­cen­tue, au dé­tri­ment no­tam­ment des classes moyennes. « Dans cer­tains pays eu­ro­péens en par­ti­cu­lier, la si­tua­tion com­mence à mettre à rude épreuve le tis­su éco­no­mique et so­cial », ex­plique éga­le­ment son rap­port. Une telle re­fonte re­met­trait l’éco­no­mie au ser­vice de la so­cié­té dans son en­semble et non pas de ce­lui d’une mi­nus­cule frac­tion pri­vi­lé­giée de celle-ci, les 1!%.

Quant à l’ac­ti­vi­té fi­nan­cière, troi­sième source de dés­équi­libre, son hy­per­tro­phie s’est ac­cé­lé­rée au fil des an­nées. Elle doit donc être stop­pée, puis ré­sor­bée, afin qu’elle cesse de vampiriser l’éco­no­mie. La re­struc­tu­ra­tion de la dette ac­com­pa­gnée de l’in­ter­dic­tion des pa­ris sur les fluc­tua­tions de prix en se­rait l’oc­ca­sion toute trou­vée.

[DEUTSCHE BUN­DES­BANK]

Même Jens Weid­mann, pré­sident de la Deutsche Bun­des­bank, a com­men­cé à évo­quer sot­to­voce l’idée que, en en Eu­rope comme ailleurs, la dette pu­blique est trop grosse pour être rem­bour­sée…

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