Jean-Da­vid Cham­bo­re­don

« Ré­orien­ter l’as­su­rance-vie vers les PME. »

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PER­RINE CRÉ­QUY ET FA­BIEN PI­LIU

LA TRI­BUNE – Vous avez ac­com­pa­gné les pion­niers du Web, vé­cu avec eux la bulle In­ter­net des an­nées 2000, et sui­vez au­jourd’hui plu­sieurs jeunes en­tre­pre­neurs du Web 2.0!; qu’est-ce qui ca­rac­té­rise cette nou­velle gé­né­ra­tion!? JEAN-DA­VID CHAM­BO­RE­DON – Pour faire croître une en­tre­prise au­jourd’hui, il faut al­ler vite, sur­tout dans le nu­mé­rique. Le cycle de vie des pro­duits dans ce sec­teur ne dé­passe pas six ans : voyez Fa­ce­book et l’iP­hone qui s’es­sou!ent ac­tuel­le­ment. Face à ce dé­fi du temps, les jeunes en­tre­pre­neurs s’as­so­cient, par­fois à trois ou quatre, pour fon­der leur en­tre­prise. Pour ga­gner en ré­ac­ti­vi­té, ils bâ­tissent des équipes avec peu de hié­rar­chie, fa­vo­risent l’ini­tia­tive et les dé­ci­sions col­lé­giales. Les en­tre­pre­neurs de cette gé­né­ra­tion échangent beau­coup entre eux pour iden­ti­fier les bonnes pra­tiques, et ap­prendre des er­reurs des autres. Ils nouent leurs pre­miers contrats avec d’autres « pure players » du Web, plu­tôt que de cher­cher à tout prix à sé­duire les grands comptes. Et, pour se don­ner les moyens d’une crois­sance ra­pide, ils ac­ceptent sans com­plexe d’ou­vrir leur ca­pi­tal. En somme, ils sont loin du « self-ma­de­man » des an­nées 1970, om­ni­po­tent et in­ca­pable de faire confiance, e"rayé à l’idée d’être di­lué.

L’es­sor de la créa­tion d’en­tre­prises, le mou­ve­ment des Pi­geons que vous avez lan­cé, les As­sises de l’en­tre­pre­neu­riat, etc., ont don­né lieu à des me­sures sou­te­nues par le pré­sident de la Ré­pu­blique en fa­veur des start-up. La France vit-elle une ré­vo­lu­tion cultu­relle!?

L’échec est dé­sor­mais pos­sible en France : c’est bel et bien une ré­vo­lu­tion dans notre pays. Il était temps#! De­puis trente$ ans, la France est gou­ver­née par les ba­by-boo­mers qui dé­tiennent 80#% du pa­tri­moine et qui ont ver­rouillé l’éco­no­mie dans une vi­sion « sans risque ». Leur bi­lan est ac­ca­blant. À force de ré­pé­ter que l’ar­gent était soit sale, soit ta­bou, ils n’ont pas su as­su­rer l’ave­nir de leurs en­fants, qui ont des condi­tions de vie moins bonnes que les leurs. Mais les nou­velles gé­né­ra­tions sont mieux for­mées. Et ain­si, d’an­née en an­née, la po­pu­la­tion com­prend mieux les en­jeux éco­no­miques et la prise de risque s’ac­croît. Pa­ral­lè­le­ment, l’in­fluence des aî­nés se ré­duit.

Jus­qu’à quel point les sphères politique et ad­mi­nis­tra­tive ont-elles com­pris les en­tre­pre­neurs!?

Les As­sises de l’en­tre­pre­neu­riat ont per­mis d’ou­vrir un dia­logue in­édit et construc­tif entre des par­le­men­taires, membres des ca­bi­nets mi­nis­té­riels, hauts fonc­tion­naires et les en­tre­pre­neurs. À part quelques ta­bous, comme l’ISF, tous les su­jets ont été abor­dés, et pas seule­ment dans le do­maine fis­cal. L’Ély­sée et Ma­ti­gnon ont dé­sor­mais une vi­sion plus claire de l’en­tre­pre­neu­riat, de ses pro­blé­ma­tiques. À Ber­cy, je ne suis pas cer­tain que ce soit le cas de tout le monde. Ar­naud Mon­te­bourg a tout de même in­ter­dit à grand bruit le ra­chat de Dai­ly­mo­tion par Ya­hoo trois jours après la clô­ture des As­sises#! C’est un si­gnal dé­plo­rable. Certes, le ré­gime des plus-va­lues de ces­sion a été mo­di­fié, et les Pi­geons ont ob­te­nu gain de cause. La France est re­de­ve­nue un pays «$nor­mal$» dans le do­maine de la fis­ca­li­té des plus-va­lues, qui est peu ou prou com­pa­rable à la moyenne eu­ro­péenne. Mais tous les obs­tacles ne sont pas le­vés. La mo­bi­li­sa­tion reste donc forte au­tour de ceux qui portent des re­ven­di­ca­tions pré­cises et vi­tales pour leur com­mu­nau­té, comme les Pous­sins, qui dé­fendent l’au­to-en­tre­pre­neu­riat, et que j’ai sou­te­nus pu­bli­que­ment.

Les Pi­geons s’ap­prê­te­raient-ils à re­prendre la plume!?

Les Pi­geons se sont bat­tus sur un point pré­cis au­jourd’hui ré­so­lu. Mais le manque de fi­nan­ce­ment pour les start-up qui gran­dissent de­meure. Du fait de la crise, de­puis 2008-2009, les ca­pa­ci­tés en ca­pi­tal in­ves­tis­se­ment ont fon­du de moi­tié : on tourne dé­sor­mais à 5$mil­liards d’eu­ros le­vés par an, les stocks sont épui­sés, et l’an­née 2013 s’an­nonce très mau­vaise. Or, ces 5 mil­liards d’eu­ros man­quants re­pré­sentent un le­vier pour la créa­tion de cen­taines de mil­liers em­plois.

L’ap­pel à l’épargne des Fran­çais via le fu­tur PEA-PME, pré­vu pour 2014, et l’ac­tion de la Banque pu­blique d’in­ves­tis­se­ment ne peu­ven­tils pas cor­ri­ger cette la­cune!?

La BPI, avec 1$mil­liard d’eu­ros de ca­pa­ci­té an­nuelle d’in­ves­tis­se­ment n’au­ra pas de ca­pa­ci­tés su%santes. Le PEA-PME est un dis­po­si­tif in­té­res­sant, mais les banques ne sont pas in­ci­tées à le mettre en avant. La col­lecte risque donc d’être anec­do­tique. En re­vanche, flé­cher une par­tie des 1#400 mil­liards d’eu­ros pla­cés dans l’as­su­ran­ce­vie vers le fi­nan­ce­ment des PME et ETI, comme le re­com­mande le rap­port Ber­ger-Le­febvre, est une ex­cel­lente idée#! Si l’on di­rige 1#% de cet en­cours vers le ca­pi­tal-in­ves­tis­se­ment, on re­trouve sur cinq ans son ni­veau d’avant crise.

N’est-il pas ris­qué d’in­ves­tir une part de cette épargne de pré­cau­tion sur de pe­tites so­cié­tés, plus jeunes et plus fra­giles!?

Aux Pays-Bas, le fonds de pen­sion néer­lan­dais APG gère 40#% des ac­tifs du ré­gime re­traite du pays. Il n’a « que » 340 mil­liards d’eu­ros sous ges­tion et pour­tant il in­ves­tit à lui seul plus en ca­pi­tal dans les PME que toutes les banques et tous les as­su­reurs fran­çais réunis. Pour les contrats de plus de 500#000 eu­ros, quel dan­ger y a-t-il à en consa­crer une pe­tite par­tie au « ca­pi­tal pro­duc­tif »#? France Di­gi­tale, dont je suis ad­mi­nis­tra­teur, et l’As­so­cia­tion fran­çaise des in­ves­tis­seurs pour la crois­sance (Afic) sont en­ga­gés sur ce su­jet. J’es­père que des dis­po­si­tions en ce sens se­ront in­té­grées dans le pro­jet de loi de fi­nances 2014.

Quel est l’im­pact des dis­po­si­tifs pu­blics pour l’in­no­va­tion!?

Pour les en­tre­prises In­ter­net, ob­te­nir ou non le cré­dit im­pôt re­cherche (CIR) ou le sta­tut Jeune en­tre­prise in­no­vante (JEI) peut chan­ger du tout au tout le be­soin de fi­nan­ce­ment. Que les bé­né­fi­ciaires de ces dis­po­si­tifs soient con­trô­lés, soit. Mais les ser­vices fis­caux ne com­prennent pas ce qu’est l’in­no­va­tion dans notre sec­teur. Se­lon la Di­rec­tion gé­né­rale de la com­pé­ti­ti­vi­té, de l’in­dus­trie et des ser­vices (DGCIS), une in­no­va­tion doit «!faire évo­luer

l’état de l’art! » . Fa­ce­book, par exemple, n’au­rait sans doute ja­mais ob­te­nu le sta­tut de JEI. Or, dans le nu­mé­rique, l’état de l’art évo­lue toutes les se­maines, et l’in­no­va­tion d’usage est aus­si cru­ciale que la tech­no­lo­gie qui évo­lue de fa­çon in­cré­men­tielle et in­ter­ac­tive.

L’éco­sys­tème fran­çais des start-up est-il me­na­cé par la crois­sance ful­gu­rante de la Te­chCi­ty de Londres, ou la concur­rence de Ber­lin!?

Pa­ris compte bien plus de jeunes pousses au pre­mier stade de fi­nan­ce­ment que Ber­lin et Londres. En re­vanche, quand il ne s’agit plus de trou­ver quelques di­zaines de mil­liers d’eu­ros mais plu­sieurs mil­lions, vous le­vez deux fois plus de fonds à Londres, deux fois plus vite. En France, faute de moyens, on exige trop tôt des en­tre­prises qu’elles de­viennent ren­tables, ce qui brise leur po­ten­tiel de dé­ve­lop­pe­ment. C’est pour ce­la que de jeunes en­tre­pre­neurs fran­çais, bu­si­ness plan en poche, tra­versent la Manche, ou partent à New York, Sin­ga­pour ou Tel-Aviv pour fon­der leur en­tre­prise. Ceux qui ont dé­jà em­bau­ché des sa­la­riés en France ne peuvent pas for­cé­ment par­tir… Jus­qu’au stade de l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion, où la ques­tion se pose de nou­veau. C’est le cas pour Cri­teo, le lea­der mon­dial de la pu­bli­ci­té en ligne re­ci­blée : il a le­vé 30 mil­lions d’eu­ros à la fin de 2012, es­sen­tiel­le­ment au Ja­pon et aux États-Unis, et pour­rait par exemple trans­fé­rer son siège de Pa­ris à Londres. Or, cette start-up af­fiche l’une des crois­sances les plus ra­pides en Eu­rope, avec plus de 300 mil­lions d’eu­ros de chi"re d’a ffai­re­sen 2012, 800$ sa­la­riés et 250$re­cru­te­ments pré­vus cette an­née.

In­ter­view du pré­sident du Fonds Isai et porte-pa­role du mou­ve­ment des « Pi­geons ».

[DR]

Se­lon Jean-Da­vid Cham­bo­re­don, dans le sec­teur nu­mé­rique, « l’in­no­va­tion d’usage est aus­si cru­ciale que [celle de] la tech­no­lo­gie ».

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