L’ÉCO­NO­MIE POUR LES 7 À 77!ANS

Les bons ou­vrages de vul­ga­ri­sa­tion en éco­no­mie sont as­sez rares pour être re­le­vés. BD best-sel­ler aux États-Unis, Eco­no­mix, du jour­na­liste amé­ri­cain Mi­chael Good­win, doit son suc­cès au ta­lent du des­si­na­teur Dan E. Burr et au choix de la chro­no­lo­gie his­tor

La Tribune Hebdomadaire - - LES IDÉES - Good­win montre que der­rière le dis­cours po­li­cé de l’éco­no­mie se trouve l’his­toire faite de “bruit et de fu­reur” des hommes.!» RO­BERT JULES

Trou­ver de bons ou­vrages de vul­ga­ri­sa­tion pour une ma­tière comme l’éco­no­mie n’est pas chose fa­cile, tant le su­jet est po­lé­mique aux yeux du grand pu­blic. Ce­lui ou celle qui vou­drait dé­pendre moins des pro­phètes de l’éco­no­mie et ac­qué­rir les ru­di­ments de ce sa­voir au jar­gon in­ti­mi­dant peut se plon­ger sans crainte dans l’ou­vrage du jour­na­liste et écri­vain amé­ri­cain Mi­chael Good­win, in­ti­tu­lé Eco­no­mix. L’au­teur, frus­tré de ne pas sai­sir les en­jeux d’une ma­tière qui guide une part pré­pon­dé­rante de nos vies quo­ti­diennes, a ré­di­gé son livre – qui lui a pris quelques an­nées de tra­vail – pour y voir plus clair. Com­ment s’ex­plique la créa­tion de ri­chesse, pour­quoi les uns pos­sèdent tant et les autres presque rien!? Quelles causes conduisent à des crises qui peuvent se trans­for­mer en vé­ri­tables ca­tas­trophes, par exemple des guerres!?

À toutes ces in­ter­ro­ga­tions et bien d’autres, l’ou­vrage ré­pond et tient ses pro­messes, pour au moins deux rai­sons. D’abord, il y a la vo­lon­té pé­da­go­gique, qui passe no­tam­ment par le re­cours à la bande des­si­née – re­mar­quable tra­vail en noir et blanc de l’illus­tra­teur Dan E. Burr –, et la né­ces­si­té de syn­thé­ti­ser le texte –"clair, sans jar­gon"– sous la forme de bulles, grâce à un bon équi­libre entre texte et images.

UNE «!SCIENCE!» GUI­DÉE PAR DES DÉ­SI­RS IN­DI­VI­DUELS

La deuxième rai­son, plus fon­da­men­tale, est le re­cours à la chro­no­lo­gie. Comme le sou­ligne Good­win en guise de jus­ti­fi­ca­tion mé­tho­do­lo­gique : « Nous ne pou­vons pas com­prendre où nous nous trou­vons si nous ne sa­vons pas com­ment nous y sommes ar­ri­vés. » Or, loin d’être éla­bo­rée in vi­tro, l’évo­lu­tion des éco­no­mies ne suit en au­cun cas une théo­rie, mais ré­sulte de l’ac­tion et des dé­ci­sions prises au jour le jour par des in­di­vi­dus gui­dés par leurs propres dé­si­rs dans des condi­tions po­li­tiques, cultu­relles, tech­no­lo­giques don­nées. Bref, com­prendre l’éco­no­mie passe par un dé­tour his­to­rique, et non pas seu­le­ment, di­sons, par la maî­trise des ma­thé­ma­tiques.

L’au­teur sou­ligne d’ailleurs com­bien le scien­tisme est l’un des maux de l’éco­no­mie. Ain­si, l’oeuvre maî­tresse d’Adam Smith, La Ri­chesse des na­tions (1776), est d’abord le ré­sul­tat d’ob­ser­va­tions em­pi­riques, comme l’illustre cette ci­ta­tion, qui pour­rait en éton­ner plus d’un tant Adam Smith est de­ve­nu le sym­bole de l’hy­per­li­bé-- ra­lisme : « La pro­po­si­tion de toute nou­velle loi ou rè­gle­ment de com­merce qui part des [ca­pi­ta­listes] doit tou­jours être écou­tée avec beau­coup de pré­cau­tion, et ne doit ja­mais être adop­tée qu’après avoir été long­temps et sé­rieu­se­ment exa­mi­née, non seu­le­ment avec le plus grand scru­pule, mais avec la plus grande dé­fiance, elle vient d’un ordre d’hommes dont l’in­té­rêt n’est ja­mais exac­te­ment le même que ce­lui du pu­blic, qui gé­né­ra­le­ment est in­té­res­sé à trom­per et même à op­pri­mer le pu­blic, et qui, dans bien des oc­ca­sions, n’a pas man­qué de le trom­per et de l’op­pri­mer. »

En re­vanche, des au­teurs comme Mal­thus et ses théo­ries sur la po­pu­la­tion, ou en­core Da­vid Ri­car­do, et son livre Des prin­cipes de l’éco­no­mie po­li­tique et de l’im­pôt pa­ru en 1817 illus­trent –"brillam­ment – le biais qui guette les théo­ri­ciens : confondre une lo­gique abs­traite avec la réa­li­té. Ain­si, en est-il du fa­meux « avan­tage com­pa­ra­tif », une ma­chine de guerre théo­rique contre le pro­tec­tion­nisme, illus­trée par le fa­meux exemple de la pro­duc­tion de vins et de draps en An­gle­terre et au Por­tu­gal, qui dé­montre que chaque pays doit se spé­cia­li­ser dans la pro­duc­tion la plus e#cace pour pour­voir op­ti­mi­ser ses échanges. Le pro­blème est que la théo­rie de Da­vid Ri­car­do pré­sup­pose que le tra­vail est mo­bile et le ca­pi­tal im­mo­bile. Or, dans la réa­li­té, et les exemples des dé­lo­ca­li­sa­tions le montrent, le ca­pi­tal est plus mo­bile que le tra­vail, li­mi­tant la por­tée gé­né­rale de l’ar­gu­ment.

En mon­trant com­bien le dé­ve­lop­pe­ment his­to­rique mo­di­fie le fonc­tion­ne­ment des so­cié­tés – ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, guerres mon­diales, co­lo­nia­lisme, ré­vo­lu­tions, fonc­tion­ne­ment des États, mon­tée en puis­sance du sa­la­riat, in­fluence des mul­ti­na­tio­nales…"– Good­win montre de ma­nière convain­cante que der­rière le dis­cours po­li­cé de l’éco­no­mie se trouve en pre­mier lieu l’his­toire faite « de bruit et de fu­reur » des hommes.

Il montre com­ment l’État a été ame­né à jouer au fil de l’his­toire ré­cente un rôle de plus en plus cen­tral dans l’or­ga­ni­sa­tion so­ciale et dans l’éco­no­mie à tra­vers des in­ter­ven­tions – po­li­tique mo­né­taire, fis­cale, dé­penses pu­bliques (loin d’être uni­que­ment so­ciales), re­dis­tri­bu­tion – sou­vent in­fluen­cées par les ac­teurs so­ciaux. « Marxistes et néo­li­bé­raux s’in­té­res­saient les uns comme les autres à la ma­nière dont une éco­no­mie idéale de­vrait fonc­tion­ner, et non à celle dont une éco­no­mie réelle fonc­tionne!; ils pen­saient éga­le­ment les uns comme les autres que leur idéal pou­vait être at­teint en sup­pri­mant l’État » , sou­ligne l’au­teur, qui pointe com­bien cette idéa­li­sa­tion dé­cou­lant de la théo­rie cor­res­pond de moins en moins à la réa­li­té.

Ce rôle pré­pon­dé­rant de l’État s’est d’ailleurs ac­com­pa­gné d’une concen­tra­tion de plus en plus im­por­tante des in­té­rêts pri­vés et du ca­pi­tal sous la forme des grandes com­pa­gnies. Good­win dé­crit cette émer­gence des pre­miers trusts aux États-Unis (che­mins de fer, mines, pé­trole), tou­jours plus concen­trés, no­tam­ment via l’ac­ti­vi­té ban­caire, sous la hou­lette dé­ci­sive d’un cer­tain JP Mor­gan dont l’en­seigne est tou­jours une ré­fé­rence en ma­tière de banque d’a$aires à Wall Street.

À CHAQUE NOU­VEAU PRO­BLÈME, SA SO­LU­TION

Face aux in­té­rêts pri­vés, l’État peut jouer un rôle ma­jeur comme ce fut le cas en 1901 avec le pré­sident ré­pu­bli­cain Ted­dy Roo­se­velt, et son « big stick », qui mit au pas les « riches »!; ou en­core avec un autre Roo­se­velt (Frank­lin De­la­no) qui sui­vit ses in­tui­tions contre ses conseiller­s en éco­no­mie pour éla­bo­rer son « new deal » à coup de dé­penses pu­bliques et re­lan­cer ain­si, avec suc­cès, l’éco­no­mie après la crise de 1929.

Le re­cours à la chro­no­lo­gie per­met éga­le­ment de re­pla­cer les « in­ter­ven­tions » des grands éco­no­mistes mo­ti­vées par la vo­lon­té de ré­pondre à des pro­blèmes qui se posent à un mo­ment don­né de l’his­toire. Ce fut le cas de Karl Marx, de John Mey­nard Keynes ou en­core de Frie­drich Hayek. De même, l’ap­pa­ri­tion de pro­blèmes nou­veaux fa­vo­rise la re­cherche éco­no­mique, comme ce­lui de l’im­pact de la des­truc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment qui a don­né lieu à une riche ré­flexion sur les « ex­ter­na­li­tés », dans ce cas né­ga­tives, où les ac­ti­vi­tés des uns peuvent pro­cu­rer un bé­né­fice ou in­duire un coût pour tous les autres in­di­vi­dus.

Au fi­nal, l’ou­vrage réus­sit la ga­geure de four­nir en quelques heures de lec­ture éru­dite et plai­sante une mise en pers­pec­tive his­to­rique du fonc­tion­ne­ment de l’éco­no­mie. Cha­cun pour­ra en­suite ap­pro­fon­dir tel ou tel point par de nou­velles lec­tures. C’est ce à quoi in­vite d’ailleurs Mi­chael Good­win.

[ÉD. LES ARÈNES]

L’une des pages illus­trant l’ac­tion de Col­bert contre la do­mi­na­tion com­mer­ciale hol­lan­daise, au XVIIe siècle.

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