Pour­quoi la gauche a en­core du mal avec l’en­tre­prise

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PHI­LIPPE MA­BILLE

Oli­vier Ma­thiot, l’un des fon­da­teurs de Price Mi­nis­ter (ra­che­té par le ja­po­nais Ra­ku­ten), a été l’un des porte-pa­role du mou­ve­ment des « Pi­geons » ex­pri­mant la ré­volte des pa­trons de start-up, lan­cé il y a un an pour pro­tes­ter contre le coup de bam­bou sur la fis­ca­li­té des plus-va­lues de ces­sion. Se pré­sen­tant lui-même comme un « #Geon­pi de gauche » – il a vo­té Fran­çois Hol­lande en 2012 –, il pu­blie cette se­maine chez Plon La La gauche gauche a a mal mal à à son son en­tre­prise, en­tre­prise, un es­sai des­ti­né au­tant à la classe politique qu’à ses amis en­tre­pre­neurs, pour ti­rer les le­çons de ce mou­ve­ment. Son par­ti pris est simple : la gauche a fait une par­tie du che­min, mais la route est en­core longue pour qu’elle se ré­con­ci­lie vrai­ment avec les en­tre­pre­neurs.

La La Tri­bune Tri­bune a été à la pointe dans ce dé­bat en pu­bliant le ven­dre­di 28 sep­tembre 2012, deux jours après la pré­sen­ta­tion du pro­jet de bud­get pour 2013, la tri­bune de Jean-Da­vid Cham­bo­re­don, le pa­tron du fonds ISAI et ad­mi­nis­tra­teur de France Di­gi­tale, in­ti­tu­lée « Une loi de fi­nances an­ti-start-up!? ». C’est ce texte qui don­na nais­sance au mou­ve­ment des Pi­geons sur le Net et les ré­seaux so­ciaux. Un an après, nous pu­blions en ex­clu­si­vi­té des ex­traits de la lettre ou­verte adres­sée par Oli­vier Ma­thiot, son com­père « de gauche », au pré­sident de la Ré­pu­blique, qui fi­gure dans les pages 143 à 155 de son livre.

Je me per­mets le tu­toie­ment car nous sommes des ca­ma­rades : nous avons fait la même école et notre tra­di­tion au­to­rise la fra­ter­ni­sa­tion. En outre, c’est aus­si la cou­tume entre ca­ma­rades de gauche!! Je me suis tou­jours de­man­dé pour­quoi tu n’as­su­mais pas ton di­plôme de l’École des hautes études com­mer­ciales (HEC)… C’est pour­tant cen­sé être une for­mi­dable for­ma­tion en temps de crise éco­no­mique. Au­jourd’hui, les son­dages te po­si­tionnent si bas qu’on soup­çonne un dé­lit d’in­com­pé­tence!! C’est his­to­ri­que­ment grave. Ce point de dé­tail d’un cur­sus “ca­pi­ta­liste” non avoué, cou­plé à tes e"ets de manche sur le re­frain de “je n’aime pas les riches”, est ré­vé­la­teur de ton em­pri­son­ne­ment ac­tuel… dont je per­çois que tu com­mences à t’éva­der. C’est dans le fond le pro­pos de ce livre © : je vou­drais te pro­po­ser une fa­çon de sor­tir par le haut de ces stra­té­gies élec­to­ra­listes, tel­le­ment po­pu­listes à force de vou­loir mé­na­ger des soi-di­sant al­liés…

Nous es­sayons de sau­ver une vi­sion de l’État-pro­vi­dence dont la ver­sion ac­tuelle est en train de dé­truire la marque France de l’in­té­rieur et sur la scène in­ter­na­tio­nale. C’est MAIN­TE­NANT que ça se passe. Je fai­sais par­tie des en­tre­pre­neurs qui se sont joints au tra­vail des As­sises de l’en­tre­pre­neu­riat entre jan­vier et avril 2013, à l’ini­tia­tive de cette mi­nistre em­blé­ma­tique qu’est Fleur Pel­le­rin. Le dis­cours de clô­ture que tu as pro­non­cé a été une belle dé­mons­tra­tion de ré­con­ci­lia­tion avec l’en­tre­prise et les en­tre­pre­neurs. Et j’ai fait par­tie de ceux qui ont par­ti­ci­pé à la stan­ding ova­tion. Nous avons été nom­breux à y voir un tour­nant éco­no­mique ma­jeur dans la politique du PS. J’ai trou­vé très cou­ra­geux de prendre la pa­role lors d’un mo­ment sym­bo­lique (le 29#avril) qui pré­cède les in­con­tour­nables ma­ni­fes­ta­tions du 1er mai. En ce­la, le gou­ver­ne­ment a eu l’au­dace de re­fu­ser pu­bli­que­ment le cli­vage fa­ti­gant pa­trons-em­ployés. En ce­la, tu t’ex­po­sais à la cri­tique de la gauche de ta gauche, mé­len­cho­nesque, mar­xiste ou trots­kiste. ALORS NON, IL N’EST PAS TROP TARD, MAIS il est grand temps que tu confirmes ce ré­veil et que, de pa­tron du PS, tu de­viennes pré­sident de la Ré­pu­blique. Notre pays a des ca­rac­té­ris­tiques, toutes ne sont pas des forces, mais, sur le plan éco­no­mique, il y en a au moins deux dont j’ai la convic­tion qu’on ne pour­ra pas les re­mettre en cause tant elles sont mê­lées à notre ADN.

La pre­mière, c’est un État fort et in­ter­ven­tion­niste où la place du politique est im­por­tante. De la conver­sa­tion de tro­quet au pla­teau des chaînes de té­lé, le politique et le rôle de l’État sont au centre, et ce de­puis au moins deux cents ans.

La se­conde ca­rac­té­ris­tique, c’est notre fa­çon de trai­ter l’ex­cep­tion cultu­relle, au sens large : la vo­lon­té fran­çaise de pré­ser­ver un ter­ri­toire non mar­chand en de­hors de la sphère ca­pi­ta­lis­tique, de ré­sis­ter, de lut­ter contre la pri­va­ti­sa­tion à tout-va.

Donc mes re­com­man­da­tions ne sau­raient re­mettre en cause ces deux points. Je tiens juste à at­ti­rer ton at­ten­tion sur le fait qu’ils ne sont ni d’un bord ni de l’autre. Pour au­tant, re­con­nais que ce sont plu­tôt des idées an­crées à gauche. Ain­si le ter­rain est-il pro­pice pour que le politique conserve ou re­prenne l’ini­tia­tive face à l’aban­don­nisme am­biant.

Mais ce­la ne su$ra pas, car ac­tuel­le­ment nous mou­rons de l’im­mo­bi­lisme ca­rac­té­ris­tique de la pre­mière an­née de ton man­dat. Il faut bou­ger!! Et vite!! Si la gauche est au­jourd’hui de­ve­nue conser­va­trice, as­sise sur un pe­tit tas d’ac­quis, je crains que ce ne soit par peur de l’ave­nir ou par manque de vi­sion éco­no­mique. En ce­la, le Me­def est tout aus­si blâ­mable tant il semble éga­le­ment tour­né vers son pas­sé.

Ni­co­las Sar­ko­zy, à tra­vers la plume ha­bile d’Hen­ri Guai­no, a eu beau jeu d’in­vo­quer l’hé­ri­tage de Jau­rès ou de Blum en 2007!; il n’a fait qu’oc­cu­per une place lais­sée vide par la pen­sée de gauche. Je res­sens du cô­té du PS, avec amer­tume, une in­ca­pa­ci­té à pen­ser de­main, comme pa­ra­ly­sé par au­jourd’hui.

Je plaide donc avec fer­veur pour une ré­vo­lu­tion, en­core une, mais cette fois-ci co­per­ni­cienne. Re­pen­ser la so­cié­té et l’éco­no­mie en re­par­tant du centre né­vral­gique et mi­croé­co­no­mique de l’en­tre­prise

de fa­çon à col­ler à la réa­li­té du XXIe siècle!! Puis, et seule­ment puis, re­pen­ser l’im­pact que de­vra avoir la gauche sur la so­cié­té. Donc, tu l’au­ras com­pris, aban­don­nons les dogmes liés à un mo­dèle éco­no­mique et pro­duc­tif qui n’est plus. LA RAI­SON DE L’UR­GENCE DE CETTE RÉ­VO­LU­TION!? Eh bien, c’est la crise oc­ci­den­tale et fran­çaise qui n’est rien d’autre que struc­tu­relle : tant qu’on conti­nue d’es­pé­rer le re­tour d’un pe­tit point de crois­sance, mon cher Fran­çois, c’est un temps pré­cieux que nous gas­pillons… mais que tous ne perdent pas dans le monde qui nous en­toure. On ne nous at­ten­dra pas. Plus per­sonne n’at­tend la France. Le point de crois­sance, il va fal­loir qu’on aille le cher­cher le cou­teau entre les dents, avec la niaque!!

Avant ce dis­cours des As­sises au pa­lais de l’Ély­sée, une de tes prises de pa­role sur France Té­lé­vi­sions avait com­men­cé à at­ti­rer l’at­ten­tion de cer­tains com­men­ta­teurs sta­tis­ti­ciens qui avaient dé­cor­ti­qué ton vo­ca­bu­laire et re­le­vé 155"fois le terme “en­tre­prises”, 49"fois “crois­sance”… Nous sommes dans la bonne di­rec­tion, mais ce­la t’a pris un an, soit 20!% de ton man­dat!!

Il faut al­ler plus vite, beau­coup plus vite. Sommes-nous en 1870, en 1929, en 1938, en 1973, en 1981 ou en 2012!? Fi­nan­cière, nu­mé­rique et mon­diale, notre crise est in­édite Les ana­lystes se com­plaisent dans les com­pa­rai­sons his­to­riques. Il est cer­tain que l’époque ac­tuelle semble trou­ver des échos dans des mo­ments plus au moins re­cu­lés. Mais elle com­porte des ca­rac­té­ris­tiques qui me font craindre l’e#on­dre­ment pro­chain de notre monde.

Grâce à l’aven­ture des Pi­geons, j’ai pu m’en­tre­te­nir avec des per­son­na­li­tés de pre­mier plan, Nee­lie Kroes, la vice-pré­si­dente de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, ou Jacques At­ta­li, à titre d’exemple. Je sens par­tout où je me tourne un vent de ca­tas­tro­phisme. Les en­tre­prises n’ar­rivent ni à in­ves­tir, ni à in­no­ver, ni à ex­por­ter, et ce… de moins en moins!! Tous ces chi#res d’en­det­te­ment, de chô­mage et de pau­vre­té mo­derne, aux­quels ma gé­né­ra­tion s’ha­bi­tue jour après jour, pour­raient être mo­dé­rés par les pers­pec­tives de crois­sance que pro­pose le monde mo­derne. Mais non : les statistiqu­es s’alignent, cruelles. La si­tua­tion ne va pas s’amé­lio­rer toute seule : se­lon les chi#res d’Eu­ro­stat, la France a per­du plus de 10!% de parts de mar­ché à l’ex­por­ta­tion entre 2006 et 2011. Les marges bé­né­fi­ciaires des en­tre­prises fran­çaises sont les plus basses de la zone eu­ro, se­lon Bruxelles!!

Donc oui, le coût du tra­vail est im­por­tant, pèse sur les marges des en­tre­prises, et c’est un obs­tacle com­pé­ti­tif ob­jec­tif pour re­cru­ter les meilleurs élé­ments et pour ex­por­ter. C’est un bou­let au­jourd’hui car nos concur­rents ne sont pas tous Fran­çais, donc pas tous sou­mis aux mêmes règles.

D’un autre cô­té, on constate une ré­duc­tion dras­tique de la part des re­ve­nus sa­la­riaux dans le PIB, ce qui si­gni­fie que la part des autres re­ve­nus, no­tam­ment fi­nan­ciers, a aug­men­té : la part des di­vi­dendes a été mul­ti­pliée par quatre de­puis 1947. Et la part sa­la­riale du PIB a bais­sé de 9,4!% entre 1983 et 2006, d’après le FMI.

C’est bien le ré­sul­tat de la fi­nan­cia­ri­sa­tion et de l’émer­gence des fonds, et de leur exi­gence de ren­de­ment à court terme. Les sa­la­riés sont e#ec­ti­ve­ment sa­cri­fiés… et les in­ves­tis­se­ments aus­si.

La ré­vo­lu­tion nu­mé­rique a suc­cé­dé à la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle : tout va plus vite, y com­pris les ra­vages de la crise.

Il va fal­loir que la gauche ap­prenne à trou­ver des so­lu­tions en de­hors de sa boîte à idées tra­di­tion­nelle ».

OLI­VIER MA­THIOT FON­DA­TEUR DE PRICE MI­NIS­TER

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