La brise li­bé­rale sou!e tran­quille­ment sur Cu­ba

La Tribune Hebdomadaire - - TERRITOIRE­S / INTERNATIO­NAL - JEAN BER­THE­LOT DE LA GLÉTAIS, À CU­BA

Trois ans après la mise en oeuvre de « l’ac­tua­li­sa­tion du mo­dèle so­cia­liste cu­bain », l’île connaît une crois­sance cer­taine, grâce à l’ac­ti­vi­té de quelque 430!000"tra­vailleurs des 181"«"mé­tiers pri­vés"». Mais La Ha­vane s’in­ter­roge sur ses va­leurs et son ave­nir.

Agua, agua!! » À ces cris, pas­sant de stand en stand, les ven­deurs à la sau­vette des ruelles étroites du vieux centre de Trinidad, au sud de Cu­ba, sa­vaient au­tre­fois per­ti­nem­ment comment ré­agir!; re­pliant à la va-vite leurs maigres pré­sen­toirs, ils s’épar­pillaient pour n’être pas in­ter­pel­lés, aver­tis donc par des guet­teurs. « Agua », c’était alors le si­gnal conve­nu pour pré­ve­nir d’une des­cente de po­lice.

Mais que ce soit à Trinidad ou à La Ha­vane, le terme n’évoque plus au­jourd’hui que « l’eau », sa si­gni­fi­ca­tion lit­té­rale!; les ven­deurs hier illé­gaux ont main­te­nant pi­gnon sur rue et ne tremblent plus en al­pa­guant les tou­ristes pour leur four­guer un por­trait du Che ou un avion fa­bri­qué en ca­nettes de so­da. « Du fait du blo­cus amé­ri­cain, de notre his­toire par­ti­cu­lière, nous avons tou­jours fait preuve de beau­coup de dé­brouillar­dise, ex­plique Jo­sé, qui vend des pe­tits ta­bleaux naïfs sur le pas de sa porte. Alors quand nous avons eu la per­mis­sion d’ou­vrir des com­merces à notre compte, et non plus seule­ment à ce­lui de l’État, tout le monde ou presque a trou­vé quelque chose à vendre. »

Co­li­fi­chets, porte-clés, cha­peaux de paille, vê­te­ments… les Cu­bains pro­fitent à plein de l’as­sou­plis­se­ment du Code du tra­vail lo­cal – qui de­vrait d’ailleurs se pour­suivre, les par­te­naires so­ciaux étant ac­tuel­le­ment et jus­qu’au 15 oc­tobre pro­chain en né­go­cia­tion –, leur per­met­tant de­puis août 2010 de s’éta­blir en in­dé­pen­dant. Un amé­na­ge­ment de­ve­nu in­dis­pen­sable, alors que 500!000 fonc­tion­naires al­laient être li­cen­ciés, dans un pays où 85!% des ac­tifs étaient em­ployés par l’État. Cent quatre-vingt-un mé­tiers, pour beau­coup liés au com­merce, avaient alors été ou­verts à l’en­tre­pre­neu­riat, en­traî­nant un dou­ble­ment du nombre de tra­vailleurs pri­vés.

En juin 2013, ils étaient ain­si en­vi­ron 430!000, soit 8,4!% de la po­pu­la­tion ac­tive cu­baine, à l’is­sue d’une ré­forme qui n’est sans doute pas pour rien dans le re­dres­se­ment re­la­tif de l’éco­no­mie cu­baine, par­tie de très bas pour connaître une crois­sance de 2,3!% au pre­mier se­mestre 2013, et de 3,2!% sur l’en­semble de l’an­née der­nière. « C’est lo­gique, ana­lyse Ma­ria, coif­feuse dans un sa­lon d’État la jour­née et chez des par­ti­cu­liers le soir. Notre pou­voir d’achat a lar­ge­ment aug­men­té, grâce à cette ré­forme. Mon tra­vail prin­ci­pal me rap­porte 450"pe­sos [en­vi­ron 15 eu­ros, ndlr] par mois. trois ans : « Se vende es­ta ca­sa », com­pre­nez « mai­son à vendre ».

Dans ce pays où 80!% des foyers sont pro­prié­taires mais où les lo­ge­ments pou­vaient seule­ment s’échan­ger au­pa­ra­vant, c’est une pe­tite ré­vo­lu­tion. « Pour le plus grand bon­heur de ceux qui, comme moi, ont un bien im­mo­bi­lier qui ne leur est plus in­dis­pen­sable », ex­plique So­fia, qui vit dé­sor­mais dans l’ap­par­te­ment de son se­cond ma­ri, mais a conser­vé ce­lui où elle a éle­vé sa fille. « Je vais pou­voir le vendre et mettre mon en­fant à l’abri du be­soin pen­dant quelques an­nées » , se fé­li­cite la quin­qua­gé­naire. Preuve de l’in­té­rêt des Cu­bains pour la pierre, 145!000 prêts ban­caires ont été oc­troyés entre no­vembre 2011 et avril 2013, es­sen­tiel­le­ment pour de la construc­tion de lo­ge­ments. Mais ces conces­sions à une forme d’éco­no­mie li­bé­rale semblent di­vi­ser la so­cié­té cu­baine.

Dans un pays où il reste très ris­qué, même en pri­vé, de don­ner son avis sur l’ac­tion du gou­ver­ne­ment, les jeunes pa­raissent ap­pré­cier ces avan­cées. « Tra­vaillant dans le tou­risme, je me lie sou­vent d’ami­tié avec des per­sonnes ve­nant d’autres pays, ex­plique Alberto, ani­ma­teur spor­tif dans la ré­gion de Vi­nales, à l’ouest du pays. Le soir, nous sor­tons et ce sont tou­jours eux qui paient les consom­ma­tions, je ne peux pas, moi, me le per­mettre, sa­chant qu’un dî­ner au sou­pire Ja­vier, sexa­gé­naire frin­gant qui se sou­vient avoir vé­cu, en­fant, les fra­cas des com­bats ayant conduit à la vic­toire des Cas­tristes. C’est cette voie qui nous a per­mis de prendre notre in­dé­pen­dance vis-à-vis des États-Unis, de sor­tir de la mi­sère, de pou­voir être soi­gnés, d’en­voyer nos en­fants à l’école… La di­gni­té, à mon sens, elle est là. Notre crainte, c’est que ces me­sures s’ac­cen­tuent après la mort des Cas­tro et que, fi­na­le­ment, on en re­vienne à la si­tua­tion d’avant 1959, qu’on re­de­vienne aus­si mi­sé­rables que d’autres pays de la ré­gion, comme Haïti ou l a Ja­maïque. »

EN 2015, DE 40 À 45!% DU PIB SE­RA IS­SU DU PRI­VÉ

Faut-il voir là une in­quié­tude lé­gi­time ou l’illus­tra­tion des « co­los­sales bar­rières psy­cho­lo­giques » liées à des « concepts du pas­sé », que dé­nonce Raúl Cas­tro lui-même, comme frein à son « ac­tua­li­sa­tion du mo­dèle so­cia­liste cu­bain »!?

Sans doute y a-t-il un peu des deux. Par­ve­nus au mi­lieu du gué, les Cu­bains, en tout cas, semblent avoir fait leur choix!; d’ici à 2015, le sec­teur non éta­tique de­vrait re­pré­sen­ter de 40 à 45!% du PIB. C’est dé­jà, de fac­to, un pied de nez à l’his­toire et aux fi­gures de la Ré­vo­lu­tion cu­baine, sans doute plus cha­ris­ma­tiques qu’éco­no­mistes avi­sés, à l’image du plus my­thique d’entre eux, Er­nes­to « Che » Gue­va­ra, dont l’île paie en­core un de­mi-siècle plus tard le dé­sas­treux pas­sage au poste de mi­nistre de l’In­dus­trie.

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