Jean-Paul Kress

JEAN-PAUL KRESS PRÉ­SIDENT DE SA­NO­FI PAS­TEUR MSD

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PRO­POS RECUEILLIS PAR ÉRIC WAL­THER

« In­no­ver, c’est aus­si ré­duire la com­plexi­té des pro­duits. »

Re­cherche, po­li­tique de san­té pu­blique, ex­cel­lence in­dus­trielle…, le bu­si­ness des vac­cins est au coeur de pro­blé­ma­tiques qui font au­jourd’hui débat. Le pré­sident de Sa­no­fi Pas­teur MSD, fi­liale à pa­ri­té du la­bo­ra­toire fran­çais et de l’amé­ri­cain Merck, dé­crit la com­plexi­té d’une in­dus­trie, for­te­ment im­pré­gnée de tra­di­tion fran­çaise, qui doit s’adap­ter à des de­mandes sa­ni­taires et fi­nan­cières de plus en plus pres­santes.

LA TRI­BUNE – En quoi l’in­dus­trie des vac­cins est-elle si ( par­ti­cu­lière!? JEAN-PAUL KRESS –

C’est une in­dus­trie à di­men­sion so­cié­tale qui dé­chaîne beau­coup de pas­sions parce qu’elle touche des po­pu­la­tions entières de gens… sains. Un vac­cin, c’est une sorte d’as­su­rance qui peut vé­hi­cu­ler des idées fausses. Et, quand il est e!cace, il va être vic­time de son suc­cès : les gens ne se sentent plus me­na­cés puis­qu’ils ne voient plus au­tour d’eux de per­sonnes at­teintes du té­ta­nos ou de la po­lio, par exemple. Du coup, ils s’in­quiètent da­van­tage des e"ets se­con­daires sup­po­sés du vac­cin plu­tôt que du risque de ma­la­die.

Ce doute n’est-il pas d’au­tant plus fort que règne main­te­nant ( une sorte de dé­fiance à l’égard des au­to­ri­tés sa­ni­taires après les « a"aires » concer­nant cer­tains mé­di­ca­ments!? Les con­som­ma­teurs ont ac­cès à de plus en plus d’in­for­ma­tions et sont donc da­van­tage cri­tiques. D’où la né­ces­si­té de nous concen­trer sur des pro­cé­dés édu­ca­tifs clairs, qui font la part du vrai et du faux en par­te­na­riat avec les au­to­ri­tés de san­té. Nous sommes, vous l’ima­gi­nez, ex­trê­me­ment sur­veillés tout au long du dé­ve­lop­pe­ment d’un vac­cin –#qui peut prendre jus­qu’à une di­zaine d’an­nées#–, pen­dant la pro­duc­tion puis lors de sa com­mer­cia­li­sa­tion.

Il y a eu aus­si la cam­pagne de vac­ci­na( tion contre la grippe aviaire qui, fi­na­le­ment, a lais­sé les Fran­çais as­sez dé­fiants, sur le thème « tout ça pour ça »…

trois ans. Son prix moyen est au­jourd’hui de 3,50 eu­ros. D’ailleurs, le mar­ché du vac­cin en Eu­rope, à moins de 3 mil­liards d’eu­ros, reste très mo­deste. Alors que notre rap­port coût/e!ca­ci­té est très éle­vé, puisque le vac­cin gé­nère énor­mé­ment d’éco­no­mies. Et nous res­tons à des ni­veaux de ren­ta­bi­li­té re­la­ti­ve­ment bas, alors que l’on doit gé­né­rer des res­sources im­por­tantes pour notre re­cherche, qui re­pré­sente 20$% de notre chi"re d’a"aires.

Quelles sont les nou­velles pistes de vac­cin!? (

Un vac­cin court sur toute une du­rée de vie. Nous dis­po­sons de 25 pro­duits pour 20 ma­la­dies de la pe­tite en­fance jus­qu’à l’âge avan­cé. Il y a bien sûr les vac­cins que l’on connaît bien (po­lio, rou­geole...) et que l’on pour­rait croire dé­mo­dés. L’en­jeu pour ces pro­duits est d’at­teindre des taux de cou­ver­ture sa­tis­fai­sants. Notre tra­vail sur cette gamme de vac­cins, c’est en quelque sorte de fa­ci­li­ter leur di"usion. Ce­la de­mande, par exemple, de faire des com­bi­nai­sons de pro­duits pour rendre les opé­ra­tions plus fa­ciles pour le mé­de­cin, l’in­fir­mière et le pa­tient.

80!% de la pro­duc­tion mon­diale de vac­cins est réa­li­sée en Eu­rope. […] L’un des en­jeux est que les pays émer­gents s’ap­pro­prient ces tech­no­lo­gies."»

On ne peut pas vrai­ment les blâ­mer… C’est vrai que l’on n’a pro­ba­ble­ment pas choi­si en France le meilleur dis­po­si­tif et qu’il au­rait été plus e!cace d’im­pli­quer da­van­tage les mé­de­cins gé­né­ra­listes. Et ce­la a eu des consé­quences concrètes. Ain­si, nous avons connu après le H1N1 un dé­clin de la vac­ci­na­tion contre la grippe clas­sique hi­ver­nale. Mal­gré une sta­bi­li­sa­tion, nous res­tons néan­moins en France sur une cou­ver­ture de 55$% des plus de 65 ans, à com­pa­rer aux 75$% re­com­man­dés par l’OMS et aux presque 80$% at­teints en An­gle­terre.

Le H1N1 a tout de même été une bonne a"aire pour les ( la­bo­ra­toires!?

Compte te­nu de la pres­sion énorme que nous avons su­bie et de l’ur­gence dans la­quelle nous avons dû agir, ce­la n’a pas été une si bonne a"aire. En réa­li­té, on se se­rait bien pas­sé de cette a"aire. Le bu­si­ness des vac­cins n’est pas aus­si mi­ri­fique qu’on pour­rait le croire. Un exemple : le prix du vac­cin contre la grippe en Eu­rope a di­mi­nué de plus de 50$% en

Ce­la veut-il dire un vac­cin unique pour ( toutes les « vieilles »ma­la­dies!?

Nous avons dé­jà le « 6 en 1 », en une in­jec­tion. Au­pa­ra­vant, les pro­duits de­vaient être re­cons­ti­tués par le mé­de­cin, avec tou­jours des risques dus aux ma­ni­pu­la­tions. L’in­no­va­tion, c’est aus­si ré­duire la com­plexi­té des pro­duits. Une mis­sion par­ti­cu­liè­re­ment dé­li­cate pour le vac­cin, car on tra­vaille avec des com­po­sants soit vi­vants, soit is­sus du vi­vant. Mais elle est cru­ciale lors­qu’on s’adresse à des po­pu­la­tions de taille consi­dé­rable, en par­ti­cu­lier dans les pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment.

N’est-il pas plus gra­ti­fiant pour les cher­cheurs de s’at­ta­quer ( à un nou­veau vac­cin qui va éra­di­quer une ma­la­die!?

En ob­ser­vant ce mi­lieu, on réa­lise qu’il est tout aus­si ex­ci­tant de tra­vailler sur un vac­cin pé­dia­trique tout en un que sur le HIV. D’au­tant qu’il y a da­van­tage de chances d’abou­tir avec le pre­mier, qui va don­ner des ré­sul­tats ra­pi­de­ment#!

La ten­ta­tion de­meure-t-elle de li­mi­ter vos axes de re( cherche à des ma­la­dies à spectre large!?

La re­cherche de vac­cins contre cer­taines bac­té­ries ex­trê­me­ment pa­tho­gènes, comme le sta­phy­lo­coque do­ré, est d’une grande com­plexi­té. Sur le plan tech­nique, mais aus­si éco­no­mique, puis­qu’il faut en dé­mon­trer l’in­té­rêt en termes de coût et d’e!ca­ci­té aux au­to­ri­tés sa­ni­taires, qui sont de plus en plus exi­geantes sur ce point. Nous vi­sons le be­soin mé­di­cal in­sa­tis­fait en fonc­tion des pro­grès de la science, de nos ca­pa­ci­tés de pro­duc­tion, de la via­bi­li­té du pro­duit et, bien sûr, de son coût. Pour les vac­cins, c’est un peu moins com­pli­qué que pour les mé­di­ca­ments, car nous sa­vons a prio­ri que nous tou­che­rons une po­pu­la­tion im­por­tante.

Peut-on ima­gi­ner le dé­ve­lop­pe­ment d’une po­li­tique de vac­cins ( à deux vi­tesses qui ne rem­bour­se­rait pas cer­tains pro­duits!?

Ça n’est pas im­pos­sible. Même si le mo­dèle fran­çais, par tra­di­tion, pro­tège le pa­tient sur le plan tant sa­ni­taire que financier. Cer­tains pays ont dé­jà dé­ci­dé, et ce­la se dé­ve­loppe, de res­treindre le champ de re­com­man­da­tion par classes d’âge ou par classes thé­ra­peu­tiques. Ce­la peut al­ler plus loin. Ain­si, la Suède rem­bourse le Zos­ta­vax, notre vac­cin contre le zo­na, chez les pa­tients de plus de 50 ans.

Y a-t-il en­core des pro­grès en ma­tière de pro­duc­tion qui ( pour­raient être si­gni­fi­ca­tifs!?

Rap­pe­lons une par­ti­cu­la­ri­té de cette in­dus­trie : 80$% de la pro­duc­tion mon­diale de vac­cins est réa­li­sée en Eu­rope. Es­sen­tiel­le­ment parce qu’elle fait ap­pel à des pro­ces­sus très com­plexes. Nous tou­chons à du vi­vant, et à la di"érence du mé­di­ca­ment, ce ne sont pas des mo­lé­cules que l’on syn­thé­tise. L’un des en­jeux prin­ci­paux de ce sec­teur, qui compte très peu d’ac­teurs, est que les pays émer­gents com­mencent à s’ap­pro­prier ces tech­no­lo­gies pour amé­lio­rer la proxi­mi­té de la pro­duc­tion et de l’uti­li­sa­tion. N’ou­bliez pas que l’e"et de sai­son­na­li­té pro­voque ré­gu­liè­re­ment des rup­tures de stock.

Le dé­ve­lop­pe­ment de la mé­de­cine gé­né­tique peut-il avoir un ( im­pact sur les vac­cins!?

Pro­ba­ble­ment. Si par exemple on dé­couvre qu’une po­pu­la­tion don­née est plus ex­po­sée à tel ou tel type de pa­tho­lo­gie, avec une sus­cep­ti­bi­li­té spé­ci­fique, on pri­vi­lé­gie­ra sa vac­ci­na­tion. Et vice ver­sa. Même s’il convient de rap­pe­ler que les vac­cins servent avant tout à com­battre des ma­la­dies in­fec­tieuses pour les­quelles la ques­tion gé­né­tique est moins per­ti­nente.

Pour le pré­sident du la­bo­ra­toire Sa­no­fi Pas­teur MSD, l’in­dus­trie des vac­cins est en pleine mu­ta­tion.

D’après Jean-Paul Kress, la cam­pagne de vac­ci­na­tion contre la grippe aviaire en France « n’a pas été une si bonne a!aire » pour les la­bo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques.

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