Une vic­toire bien em­bar­ras­sante pour An­ge­la Mer­kel

La Tribune Hebdomadaire - - LE BUZZ - ROMARIC GODIN

Le par­ti de la chan­ce­lière a ga­gné le scru­tin de di­manche 22!sep­tembre, mais sa coa­li­tion a per­du. An­ge­la Mer­kel doit for­mer une nou­velle al­liance. Pas si simple, alors que la gauche, consti­tuée du SPD, des Verts et de Die Linke, de­vient ma­jo­ri­taire au Bun­des­tag.

LAR­GE­MENT VIC­TO­RIEUSE AUX ÉLEC­TIONS GÉ­NÉ­RALES DI­MANCHE 22 SEP­TEMBRE, An­ge­la Mer­kel, la chan­ce­lière, doit dé­sor­mais consti­tuer une ma­jo­ri­té. Et c’est une tâche di!cile. Car, der­rière le triomphe de son par­ti, la CDU, et de sa soeur ba­va­roise, la CSU, An­ge­la Mer­kel a su­bi une vraie dé­faite : la coa­li­tion qu’elle me­nait de­puis 2009 a clai­re­ment per­du ces élec­tions. En termes de voix, le re­cul est de 2"%. En termes de sièges, le re­cul est de 11#sièges. Ce­la peut pa­raître peu, mais il coûte en réa­li­té beau­coup à la chan­ce­lière : la ma­jo­ri­té ab­so­lue. Il y a donc né­ces­si­té pour elle de re­cher­cher une coa­li­tion al­ter­na­tive.

A prio­ri, sa si­tua­tion n’est pas simple. La gauche consti­tuée de trois par­tis (SPD, Verts, Die Linke) est ma­jo­ri­taire au Bun­des­tag, avec 319 sièges contre 311 pour la CDU/ CSU. Au­tre­ment dit, en théo­rie, An­ge­la Mer­kel pour­rait très bien perdre la chan­cel­le­rie. Ce­la n’ar­ri­ve­ra ce­pen­dant pas. Car la gauche al­le­mande n’est pas seule­ment di­vi­sée, ses élé­ments ré­for­mistes et « ré­vo­lu­tion­naires#» sont aus­si qua­si­ment ir­ré­con­ci­liables. Ce­la de­puis près d’un siècle. Comme Die Linke est consti­tuée non seule­ment des an­ciens membres du SED, le par­ti do­mi­nant de l’ex-RDA, mais aus­si de dis­si­dents an­ti-Schrö­der du SPD, une al­liance de ce par­ti avec les so­ciaux-dé­mo­crates semble ex­clue. Le can­di­dat SPD à la chan­cel­le­rie, Peer Stein­brück, l’a rap­pe­lé dès di­manche soir. Du coup, re­voi­là An­ge­la Mer­kel en po­si­tion de force pour né­go­cier.

LES IN­CER­TI­TUDES D’UNE COA­LI­TION «!NOIR-VERT!»

Reste que la né­go­cia­tion avec les deux par­tis ré­for­mistes, le SPD et les Verts, va se faire dans une am­biance par­ti­cu­lière puis­qu’il s’agit de dis­cu­ter avec ceux qui ont consti­tué l’op­po­si­tion au cours de ces quatre der­nières an­nées. Si elle veut une ma­jo­ri­té stable, An­ge­la Mer­kel va de­voir faire des conces­sions. Ces dis­cus­sions peuvent du­rer long­temps. En 2005, la « grande coa­li­tion » avait né­ces­si­té six se­maines de né­go­cia­tions.

Quel pour­rait être le par­te­naire idéal d’An­ge­la Mer­kel"? Les Verts pré­sentent un pro­fil in­té­res­sant. Avec seule­ment 63# sièges, 5 de moins qu’en 2009, et 8,4"% des voix (2,3 points de moins qu’en 2009), les éco­lo­gistes ont su­bi di­manche une dé­faite amère compte te­nu des 15"% que leur pro­met­taient les son­dages voi­ci en­core quelques se­maines. La faute à un pro­gramme très à gauche, pro­met­tant des hausses d’im­pôts im­por­tantes pour les classes moyennes. Cette dé­faite est donc celle de l’aile gauche des Verts. Les « ré­alos », l’aile droite, ont donc la voie libre pour re­prendre en main le par­ti. Or ces der­niers sont fa­vo­rables à une par­ti­ci­pa­tion au pou­voir, même avec la CDU.

Sur le plan du pro­gramme, une fois les ex­cès fis­caux e$acés, rien ne s’op­pose à cette al­liance. D’au­tant que les Verts sou­tiennent – à de­mi­mot – la tran­si­tion éner­gé­tique d’An­ge­la Mer­kel. Par ailleurs, les ex­pé­riences de l’al­liance CDUVerts au ni­veau lo­cal à Ham­bourg, à Co­logne ou à Franc­fort ont mon­tré que les deux par­tis pou­vaient gou­ver­ner en­semble, et que cette al­liance était bien plus confor­table pour la CDU que celle avec les so­ciaux-dé­mo­crates. Enfin, une telle al­liance pour la CDU au­ra l’avan­tage de lais­ser le par­ti de la chan­ce­lière dans une po­si­tion do­mi­nante au sein de la coa­li­tion, avec 311 dé­pu­tés contre 63. Le par­tage du pou­voir se­rait tran­ché en fa­veur des conser­va­teurs.

Reste deux pro­blèmes ma­jeurs. D’abord, les Verts de­meurent un par­te­naire très in­cer­tain. Si les di­ri­geants du par­ti sont ma­jo­ri­tai­re­ment « ré­alos », la base de­meure très à gauche. Et la coa­li­tion « noir­vert » se­rait constam­ment à la mer­ci d’un chan­ge­ment de rap­port de force au sein du par­ti éco­lo­giste. Cette si­tua­tion pour­rait obli­ger la chan­ce­lière à être très (trop"?) at­ten­tive à ce rap­port de force et la contraindr­e à faire trop de conces­sions aux Verts pour sau­ve­gar­der sa ma­jo­ri­té. L’autre pro­blème, c’est qu’une telle coa­li­tion ne dis­po­se­rait d’au­cune ma­jo­ri­té au sein du Bun­des­rat, la chambre qui re­pré­sente les Län­der, puisque au­cune ré­gion n’est gou­ver­née par une telle al­liance. An­ge­la Mer­kel de­vra donc aus­si faire des conces­sions avec les so­ciaux-dé­mo­crates pour ob­te­nir l’ap­pui du Bun­des­rat sur les ques­tions im­por­tantes. Bref, une telle coa­li­tion rend la ges­tion du pou­voir as­sez com­plexe, pour un re­tour as­sez mi­nime.

LES LI­MITES DE LA « GRANDE COA­LI­TION »

La « grande coa­li­tion » n’o$ri­rait pas non plus im­mé­dia­te­ment au nou­veau gou­ver­ne­ment une ma­jo­ri­té ab­so­lue au Bun­des­rat. Mais la si­tua­tion se­rait plus simple. Les cinq Län­der gou­ver­nés par ce type de coa­li­tion entre la CDU et le SPD (Sarre, Saxe-An­halt, Me­ck­lem­bourg-Po­mé­ra­nie oc­ci­den­tale, Ber­lin et Thu­ringe) dis­posent de 18#sièges au Bun­des­rat. Il faut à ce­la ajou­ter les trois sièges de Ham­bourg, dirigé par le seul SPD, et les six de la Ba­vière, di­ri­gée par la seule CSU. Soit un to­tal de 27 sièges, aux­quels pour­raient s’ajou­ter les cinq de la Hesse, qui a aus­si vo­té di­manche et où une grande coa­li­tion semble pos­sible. On at­tein­drait alors à 32#sièges au Bun­des­rat, soit trois de moins que la ma­jo­ri­té ab­so­lue. Mais comme la CDU et le SPD gou­vernent soit avec les Verts soit avec le FDP les autres Län­der, on peut ima­gi­ner que, sur les su­jets ma­jeurs, la ma­jo­ri­té ab­so­lue soit fi­na­le­ment pos­sible. Bref, une « grande coa­li­tion » est beau­coup plus confor­table du point de vue du Bun­des­rat qu’une al­liance avec les Verts.

Sans comp­ter que les deux par­tis sont d’ac­cord sur l’es­sen­tiel. Les com­pro­mis de­vraient être as­sez ai­sés à trou­ver. An­ge­la Mer­kel a une bonne ex­pé­rience de sa pré­cé­dente « grande coa­li­tion » entre 2005 et 2009, et on a long­temps dit qu’elle pré­fé­rait gou­ver­ner avec les so­ciaux-dé­mo­crates qu’avec les li­bé­raux. Sur la po­li­tique eu­ro­péenne, le SPD ne de­vrait pas avoir de di!culté à s’ali­gner sur une ligne qu’il a tou­jours dé­fen­due au Bun­des­tag contre les amis mêmes d’An­ge­la Mer­kel. Bref, la « grande coa­li­tion » semble une so­lu­tion idéale.

LA RÉ­CON­CI­LIA­TION SPD-DIE LINKE N’EST PAS EX­CLUE

Ce­pen­dant, la si­tua­tion n’est pas la même qu’en 2005. À cette époque, les so­ciaux-dé­mo­crates fai­saient jeu égal avec la CDU et la CSU. Ils ont, de­puis, per­du plus de dix points. Leurs scores de 2013 et de 2009 sont les plus bas de­puis l’après-guerre, même s’il y a eu une lé­gère pro­gres­sion (25,7"% contre 23"%). Bref, les so­ciaux-dé­mo­crates sont dans une phase de re­con­quête de leur élec­to­rat per­du après les ré­formes Schrö­der. La pre­mière grande coa­li­tion leur a coû­té très cher en termes élec­to­raux. Il y a fort à pa­rier que la nou­velle « grande coa­li­tion » ne soit pas aus­si calme et bon en­fant que la pré­cé­dente.

An­ge­la Mer­kel doit, du reste, se mé­fier. Beau­coup d’ob­ser­va­teurs ont mis en avant le plan de l’ac­tuel pré­sident du SPD, Sig­mar Ga­briel, de réa­li­ser la grande ré­con­ci­lia­tion de la gauche avec Die Linke. L’ho­ri­zon semble certes loin­tain, mais il n’est pas to­ta­le­ment à ex­clure. Le par­ti de gauche est éga­le­ment di­vi­sé entre « ré­alos » et « gau­chistes ». Or, étran­ge­ment, les « ré­alos », qui eux aus­si veulent par­ti­ci­per au pou­voir, sont les an­ciens de l’ex-RDA, au­tre­ment dit les plus forts au sein de l’ap­pa­reil de Die Linke. Ceux de l’Ouest sont is­sus d’ir­ré­con­ci­liables avec le SPD#: ex-com­mu­nistes de l’Ouest vi­vant dans une qua­si-clan­des­ti­ni­té ou dis­si­dents du SPD. Si les pre­miers l’em­portent, le rêve de Sig­mar Ga­briel peut de­ve­nir réa­li­té en cas de crise gou­ver­ne­men­tale au sein de la « grande coa­li­tion ». Alors An­ge­la Mer­kel ces­se­ra d’être chan­ce­lière. On se re­trou­ve­ra dans une si­tua­tion proche de celle de 1982, lorsque les li­bé­raux avaient quit­té l’al­liance avec le SPD pour s’allier avec la CDU. Hel­mut Kohl avait alors rem­pla­cé Hel­mut Sch­midt. Même Peer Stein­brück a in­di­qué que « dans le fu­tur » une telle al­liance des gauches était pos­sible. Cette pers­pec­tive peut faire bouger les lignes à gauche, et An­ge­la Mer­kel de­vra en per­ma­nence le craindre et don­ner des gages à ses al­liés so­ciaux-dé­mo­crates.

L’en­nui, c’est que sa marge de ma­noeuvre se­ra ré­duite. À sa droite, la CSU s’est renforcée, mais ne re­pré­sente pas réel­le­ment un dan­ger. Son pro­blème se­ra sur­tout de ne pas trop « re­cen­trer » son dis­cours et sa po­li­tique pour ne pas don­ner un nou­vel élan à l’op­po­si­tion ex­tra-par­le­men­taire des li­bé­raux et sur­tout du par­ti an­ti-eu­ro, l’AfD. Ce der­nier a réa­li­sé un score re­mar­quable pour sa pre­mière cam­pagne (4,7"%).

En jouant le rôle d’op­po­sant à une « grande coa­li­tion » trop pro-eu­ro­péenne et trop à gauche, l’AfD peut pro­fi­ter du mé­con­ten­te­ment d’une par­tie de l’aile conser­va­trice de la CDU et de la CSU. An­ge­la Mer­kel sait que beau­coup de di­ri­geants chré­tiens-dé­mo­crates pour­raient pous­ser pour une al­liance avec les an­ti-eu­ros. Bref, il lui faut conser­ver l’AfD sous contrôle et pour ce­la ne pas ac­cor­der trop de conces­sions au SPD. Le­quel vou­dra sans doute a!rmer sa ca­pa­ci­té à im­po­ser ses choix au sein de la coa­li­tion. C’est un nu­mé­ro d’équi­li­briste dé­li­cat qui s’an­nonce pour le troi­sième man­dat de la chan­ce­lière.

[ALEXANDER HASSENSTEI­N / GETTY IMAGES EU­ROPE / AFP]

An­ge­la Mer­kel, grande ga­gnante des élec­tions lé­gis­la­tives du 22!sep­tembre, de­vra for­mer une nou­velle coa­li­tion pour pou­voir gou­ver­ner.

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