COLOCALISA­TION CAP AU SUD!

Po­li­tiques, chefs d’en­tre­prise, uni­ver­si­taires… ils sont de plus en plus nom­breux à consi­dé­rer que la colocalisa­tion entre les deux rives de la Mé­di­ter­ra­née est l’une des voies d’ave­nir pour re­trou­ver la com­pé­ti­ti­vi­té et créer des emplois, au Nord comme a

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - !"#$%&' ()*+,-' RÉ­DAC­TEUR EN CHEF ÉDI­TION AU­TEUR DU BLOG « EU­RO­MED » SUR LATRIBUNE.FR @al­fred­mi­gnot

Pour ex­por­ter, re­trou­ver la com­pé­ti­ti­vi­té et créer des emplois, au Nord comme au Sud.

ÀPa­ris comme à Mar­seille, à Ra­bat comme à Bey­routh ou en­core à Tunis et Istanbul, de col­loques en confé­rences, Jean-Louis Gui­gou et Radhi Med­deb s’em­ploient de­puis des an­nées à pro­mou­voir le concept de colocalisa­tion en Eu­ro-Mé­di­ter­ra­née. Tant pour le dé­lé­gué gé­né­ral que pour le pré­sident de l’Ins­ti­tut de pros­pec­tive éco­no­mique du monde mé­di­ter­ra­néen (Ipe­med, Pa­ris), la colocalisa­tion est une idée simple, qui s’ar­ti­cule en quatre vo­lets : aban­don­ner l’ap­proche ob­so­lète qui consiste à consi­dé­rer les en­tre­prises du Sud comme de simples sous-trai­tants!; les faire mon­ter en gamme en par­ta­geant les sa­voir-faire et la chaîne de va­leur entre en­tre­prises par­te­naires du Nord et celles du Sud!; (re)de­ve­nir com­pé­ti­tif en­semble sur le mar­ché mon­dial et y (re)conqué­rir des parts de mar­ché. Avec en toile de fond, la créa­tion d’emplois, au nord comme au sud de la Mé­di­ter­ra­née…

UNE IDÉE VA­LI­DÉE PAR L’ÉPREUVE DU RÉEL

Trop beau pour être vrai!? En vé­ri­té, cette idée bé­né­fi­cie dé­jà d’une « preuve de concept » vieille de cin­quante"ans!! Ce sont les Ja­po­nais qui, les pre­miers, dès les an­nées 1960, ont amor­cé la colocalisa­tion avec la Co­rée du Sud, Taï­wan, Hong Kong et Sin­ga­pour. Cette co­opé­ra­tion, en vingt"ans, a abou­ti au dé­col­lage éco­no­mique des quatre « dragons asia­tiques ».

En Eu­rope, la colocalisa­tion est une pra­tique ba­nale des en­tre­pre­neurs al­le­mands avec les pays d’Eu­rope cen­trale et orien­tale (Peco). C’est no­tam­ment le cas des grands groupes au­to­mo­biles : ils font pro­duire l’es­sen­tiel de leurs grosses ber­lines à moindre coût dans les Peco, avant de les ré­im­por­ter chez eux, puis de les ré­ex­por­ter es­tam­pillées du la­bel made in Ger­ma­ny, en maxi­mi­sant leurs marges. Ain­si l’Al­le­magne ré­im­porte-t-elle jus­qu’à 46!% de la va­leur ajou­tée des biens d’équi­pe­ment pro­duits dans son « hin­ter­land », se­lon une étude de l’Ipe­med. Mais, si l’Al­le­magne a dé­ve­lop­pé mas­si­ve­ment cette stra­té­gie de­puis la chute du mur de Ber­lin en 1989, et plus en­core de­puis l’élar­gis­se­ment est-eu­ro­péen de 2004, en France aus­si cer­taines en­tre­prises ont en­ga­gé cette dé­marche. C’est le cas de Sa­fran, qui a créé une pre­mière co­en­tre­prise avec Royal Air Ma­roc en l’an 2000, pour oeu­vrer dans la main­te­nance des mo­teurs d’avions. Dans son sillage, d’autres grandes en­tre­prises et sous­trai­tants du sec­teur ont sui­vi. Au­jourd’hui, « une cen­taine d’en­tre­prises de l’aé­ro­nau­tique sont ins­tal­lées au Ma­roc. Elles réa­lisent un chiffre d’af­faires an­nuel d’1"mil­liard d’eu­ros et ont gé­né­ré près de 9#000"emplois. Le Ma­roc est de­ve­nu un ac­teur dans la chaîne mon­diale de pro­duc­tion de cette in­dus­trie » , re­le­vait lors d’une table ronde, sa­me­di 30 no­vembre à Pa­ris, Cha­kib Ben­mous­sa, am­bas­sa­deur du Ma­roc en France. Autre exemple, plus ré­cent, ce­lui du site Renault de Tan­ger. Opé­ra­tion­nel de­puis fé­vrier 2012, des­ti­né à ré­pondre à la de­mande lo­cale et in­ter­na­tio­nale – sur­tout afri­caine – de mo­dèles d’en­trée de gamme, il de­vrait pro­duire 340!000"voi­tures par an dès 2014. Avec 5!000" emplois di­rects ac­tuels et 30!000" in­di­rects at­ten­dus, c’est la plus grande usine d’Afrique, qui contri­bue en bonne part au suc­cès de la zone franche in­dus­trielle de Mel­lous­sa, à 30 km du port de Tan­ger Med. À la de­mande des au­to­ri­tés ma­ro­caines, un Ins­ti­tut de for­ma­tion des mé­tiers de l’in­dus­trie au­to­mo­bile, gé­ré par Renault Tan­ger, a aus­si été créé sur place, afin de contri­buer à la mon­tée en gamme des res­sources hu­maines lo­cales. Cette ques­tion de la for­ma­tion peut d’ailleurs être consi­dé­rée comme un mar­queur de l’évo­lu­tion du concept de colocalisa­tion vers ce­lui de co­pro­duc­tion. On no­te­ra enfin que le site Renault de Tan­ger est à la fois « zé­ro car­bone » et « zé­ro rejet li­quide in­dus­triel », ce qui lui a va­lu de rem­por­ter le Prix 2011 de la pro­duc­tion des « Sus­tai­nable Ener­gy Eu­rope Awards » or­ga­ni­sés par l’Union eu­ro­péenne. Une ex­per­tise qui pour­ra être ex­por­tée, voire ré­im­por­tée… en France.

UN DIS­COURS PO­LI­TIQUE SANS COUAC

Si la colocalisa­tion est donc dé­jà une réa­li­té, c’est en re­vanche le consen­sus nou­veau qui émerge à son su­jet entre po­li­tiques, uni­ver­si­taires et en­tre­pre­neurs qui re­tient au­jourd’hui l’at­ten­tion. Fran­çois Hol­lande, en vi­site d’État au Ma­roc en avril der­nier, évoque à maintes re­prises la « colocalisa­tion in­dus­trielle ». De­vant le Par­le­ment ma­ro­cain, il dé­clare : « La France se­ra au ren­dez­vous de ces réa­li­sa­tions [de dé­ve­lop­pe­ment du Ma­roc, ndlr]. Nous al­lons le faire avec une idée nou­velle que nous por­tons en­semble, la colocalisa­tion in­dus­trielle. Ce qui peut s’énon­cer ain­si : ce qui est bon pour le Ma­roc se­ra bon pour la France. Les ac­ti­vi­tés créées au Ma­roc se­ront bonnes pour l’em­ploi en France… » Pro­pos ré­af­fir­més, en sub­stance, lors de ses vi­sites of­fi­cielles en Al­gé­rie (dé­cembre 2012), et en Tu­ni­sie ( juillet 2013). Il y a un an presque jour pour jour, le 6 dé­cembre 2012, lors du col­loque an­nuel EMCC ( Eu­ro-Me­di­ter­ra­nean Com­pe­ti­ti­ve­ness Coun­cil, éga­le­ment or­ga­ni­sa­teur, avec l’Ipe­med, du col­loque pa­ri­sien du 5 dé­cembre 2013, dé­dié à la colocalisa­tion, et dont La Tri­bune est par­te­naire), le mi­nistre du Re­dres­se­ment pro­duc­tif, Ar­naud Mon­te­bourg, avait dé­cla­ré son en­thou­siasme pour le concept de « co­pro­duc­tion » . Il avait pré­ci­sé qu’avec Ni­cole Bricq, mi­nistre du Com­merce ex­té­rieur, ils cher­chaient en­semble des « fi­lières pour or­ga­ni­ser le ga­gnant-ga­gnant en Mé­di­ter­ra­née » (lire en­ca­dré). Quelques jours plus tard, le 12 dé­cembre 2012, le Pre­mier mi­nistre, Jean-Marc Ary­rault, à son tour en voyage of­fi­ciel au Ma­roc, n’était pas en reste, af­fir­mant à Ca­sa­blan­ca de­vant un par­terre d’en­tre­pre­neurs qu’ « une colocalisa­tion in­dus­trielle, si elle ré­sulte d’une ana­lyse fine de la va­leur ajou­tée sur toute la chaîne de pro­duc­tion et les avan­tages com­pé­ti­tifs de chaque site, peut être bé­né­fique et sou­te­nir l’ac­ti­vi­té des deux cô­tés de la Mé­di­ter­ra­née » . Mais du cô­té des po­li­tiques, c’est sans doute la pré­si­dente de la com­mis­sion des Af­faires étran­gères de l’As­sem­blée na­tio­nale qui pose le mieux le débat. Éli­sa­beth Gui­gou dé­ve­loppe vo­lon­tiers un plai­doyer ar­gu­men­té et ex­pli­cite : « La co­lo­ca-

li­sa­tion in­dus­trielle se veut un mo­dèle d’échanges équi­table, où les en­tre­prises des pays in­dus­tria­li­sés dé­lèguent des sé­quences de pro­duc­tion de biens in­ter­mé­diaires à des pays en dé­ve­lop­pe­ment. Pour ces der­niers, ce­la crée de l’em­ploi pour des in­gé­nieurs et des tech­ni­ciens. Les en­tre­prises du Nord gardent quant à elles les fonc­tions de concep­tion et d’as­sem­blage et baissent sub­stan­tiel­le­ment leurs coûts de pro­duc­tion… C’est un concept por­teur fon­dé sur la co­opé­ra­tion “ga­gnant-ga­gnant” entre le Nord et le Sud. C’est un mo­dèle d’ave­nir, car il ga­ran­tit le dé­ve­lop­pe­ment. » Une ana­lyse po­si­tive que Mi­chel Vau­zelle, dé­pu­té et pré­sident de la Ré­gion Pro­vence-Alpes-Côte d’Azur – et mi­li­tant de longue date pour le par­te­na­riat ren­for­cé avec le Sud! –, par­tage et ex­pose lui aus­si dans son rap­port sur « La Mé­di­ter­ra­née des pro­jets », re­mis à Fran­çois Hol­lande le 9 oc­tobre der­nier. Avant même ce­pen­dant que n’émerge ce col­lec­tif de la pa­role po­li­tique, ce sont les chefs d’en­tre­prise et éco­no­mistes membres ou proches de l’Ipe­med et de l’EMCC qui, les pre­miers, avaient af­fir­mé leur convic­tion. Ain­si, en dé­cembre 2010, lors de la confé­rence de lan­ce­ment de l’EMCC, qui avait réuni une cen­taine de chefs d’en­tre­prise à Pa­ris, Gé­rard Mes­tral­let, PDG de GDF-Suez et pré­sident de l’EMCC, avait lan­cé : « L’ave­nir de l’Eu­rope, c’est la Mé­di­ter­ra­née. Et l’ave­nir des pays du Sud passe par un an­crage à l’Eu­rope… Notre am­bi­tion est de tra­vailler à une meilleure ré­par­ti­tion de la va­leur ajou­tée entre les rives de la Mé­di­ter­ra­née. »

Xa­vier Beu­lin, pré­sident de So­fi­pro­téol et de la FNSEA, qui mi­lite de­puis long­temps pour une co­opé­ra­tion eu­ro­med « conso­li­dée », vou­drait al­ler de l’avant plus vite et plus con­crè­te­ment : « Face à la pous­sée dé­mo­gra­phique et aux be­soins agroa­li­men­taires, il est clair que nous avons un in­té­rêt com­mun à dé­ve­lop­per nos com­plé­men­ta­ri­tés. Je crois qu’on ne peut plus se conten­ter de faire du com­merce, nous de­vons éla­bo­rer des pro­jets fé­dé­ra­teurs. Par exemple, créer un la­bel mé­di­ter­ra­néen pour cer­tains pro­duits, et dé­ve­lop­per une po­li­tique d’ex­por­ta­tion, no­tam­ment vers l’Asie. Je crois aus­si qu’il au­rait été utile que l’Eu­rope s’engage dans un pro­ces­sus d’amor­çage d’une PAC Eu­ro­med, en éten­dant l’ac­cord avec le Ma­roc à d’autres pays du Sud. Et dé­ve­lop­per avec eux une po­li­tique s’ins­pi­rant des pro­ces­sus de pré-adhé­sion qui ont été mis en oeuvre avec les Peco. »

VERS UNE AM­BI­TION PAR­TA­GÉE?

Du concret, c’est ce que ré­clame éga­le­ment El Mou­houb Mou­houd, pro­fes­seur d’éco­no­mie à Pa­ris Dau­phine : « Il nous faut sor­tir du sché­ma de la mise en concur­rence fé­roce des sous-trai­tants. Nous de­vons pro­duire des mo­dules complets au Sud, et les as­sem­bler au Nord. Avec des contrats de sous-trai­tance à long terme, et des stra­té­gies de pro­duc­tion et de for­ma­tion concer­tées. »

Peut-être plus am­bi­tieux, l’éco­no­miste al­gé­rien Ab­der­rah­mane Meb­toul, pro­fes­seur et consul­tant in­ter­na­tio­nal, consi­dère quant à lui que « les co­lo­ca­li­sa­tions peuvent être le champ de mise en oeuvre de toutes les idées in­no­vantes au ni­veau du bas­sin mé­di­ter­ra­néen » . Mais, plus réa­liste, il tient aus­si à sou­li­gner qu’ « il se­rait sui­ci­daire pour chaque pays du Magh­reb de faire ca­va­lier seul. L’in­té­gra­tion éco­no­mique ré­gio­nale est une né­ces­si­té his­to­rique, es­time-t-il. Sans in­clu­sion eu­ro­mé­di­ter­ra­néenne, le Magh­reb se­rait bien da­van­tage bal­lot­té par les vents des mar­chés, avec le risque d’une mar­gi­na­li­sa­tion crois­sante ». Radhi Med­deb, le pré­sident tu­ni­sien de l’Ipe­med, éco­no­miste et chef d’en­tre­prise, ne dit pas autre chose : « Dans un monde où la concur­rence mon­diale s’exa­cerbe, l’Eu­rope et les pays du Sud sont confron­tés au dé­fi de leur mar­gi­na­li­sa­tion. Le re­nou­veau de la ré­gion passe par un New Deal qui fonde de nou­velles re­la­tions faites de plus de so­li­da­ri­té, de plus de proxi­mi­té et de plus de com­plé­men­ta­ri­tés. Si telle est la vi­sion par­ta­gée, la ré­gion en a les moyens. Il fau­drait qu’elle s’en donne l’am­bi­tion. » Une am­bi­tion qui pour­rait trou­ver une ex­pres­sion forte dès les 16 et 17 dé­cembre pro­chains, lors de la réu­nion à Al­ger du co­mi­té in­ter­gou­ver­ne­men­tal fran­co-al­gé­rien et l’an­nonce, par les Pre­miers mi­nistres res­pec­tifs, d’un im­por­tant ac­cord de co­opé­ra­tion éco­no­mique. Un do­cu­ment-cadre où, se­lon le mi­nistre fran­çais du Re­dres­se­ment pro­duc­tif, il se­ra ques­tion de « très gros pro­jets » de… co­pro­duc­tion in­dus­trielle.!

© FA­DEL SEN­NA/AFP

Sur le par­king du port ma­ro­cain de Tan­ger Med, des voi­tures pro­duites par le nou­veau site Renault Tan­ger – plus grande usine d’Afrique – prêtes à être em­bar­quées pour l’ex­port.

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