FABLABS: PEN­SER GLO­BAL PRO­DUIRE LO­CAL

Les ate­liers de fa­bri­ca­tion nu­mé­rique rendent ac­ces­sibles au plus grand nombre des ma­chines de pro­to­ty­page ra­pide. Ce phé­no­mène mon­dial dé­ve­loppe une culture du conce­voir glo­bal et du pro­duire lo­cal. Reste que les FabLabs cherchent leurs mo­dèles éco­no­mi­qu

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PAR ERICK HAEHNSEN @Eri­ckHaehn­sen

Avec les ate­liers de fa­bri­ca­tion nu­mé­rique, créer un pro­to­type est un jeu d’en­fant.

De­si­gners, in­gé­nieurs, cher­cheurs, en­tre­pre­neurs, ar­ti­sans, étu­diants, éco­liers, re­trai­tés… cette po­pu­la­tion hé­té­ro­gène va en cô­toyer une autre tout aus­si variée : ma­kers, ha­ckers et autres au­to­di­dactes. Leurs nou­veaux ter­rains de jeu!? Ar­ti­lect à Tou­louse, Net-Iki à Biarne (Ju­ra), FacLab à l’uni­ver­si­té de Cer­gy-Pon­toise, Ny­bi-CCD à Nan­cy, TyFab à Brest, PMC Lab à l’uni­ver­si­té Pierre-et-Ma­rie-Cu­rie de Pa­ris… Pour ne ci­ter qu’eux. Contrac­tion an­glo­saxonne de Fa­bri­ca­tion et de La­bo­ra­to­ries, les FabLabs poussent comme des cham­pi­gnons par­tout en France et dans le monde. Leur at­trait : cha­cun peut ve­nir y conce­voir, fa­bri­quer, mo­di­fier et trans­for­mer tous les ob­jets dont il a be­soin. Le tout en s’ap­puyant sur les com­pé­tences et l’aide des autres pour, en­suite, par­ta­ger ses connais­sances avec la com­mu­nau­té. Comme dans le lo­gi­ciel libre à code source ou­vert. Pour y par­ve­nir, les FabLabs mettent à la dis­po­si­tion de leur pu­blic im­pri­mantes 3D, frai­seuses à com­mande nu­mé­rique, ma­chines à dé­coupe la­ser, per­ceuses à co­lonne, ma­chines à coudre, or­di­na­teurs do­tés de lo­gi­ciels de concep­tion et de contrôle-com­mande des ma­chi­ne­sou­tils. Au­tant de jou­joux tech­no­lo­giques au­tre­fois ré­ser­vés à la grande in­dus­trie.

QUAND LE VIR­TUEL DE­VIENT RÉEL

C’est vers la fin des an­nées 1990 que Neil Ger­shen­feld, un cher­cheur du MediaLab au MIT ( Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy), lance le concept des FabLabs afin de lut­ter à la fois contre les pro­duits uni­ver­sels à l’ob­so­les­cence pro­gram­mée et la dé­lo­ca­li­sa­tion de la fa­bri­ca­tion in­dus­trielle en Asie – et donc des emplois. En France, c’est Ni­co­las Las­sabe, ac­tuel­le­ment cher­cheur à l’Of­fice na­tio­nal d’études et re­cherches aé­ro­spa­tiales (One­ra) qui, en 2009, ins­talle le pre­mier Fa­bLab, à Tou­louse : « J’étais en post-doc­to­rat chez Hod Lip­son [pro­fes­seur et in­gé­nieur en ro­bo­tique, di­rec­teur du La­bo­ra­toire de ma­chines créa­tives de l’uni­ver­si­té de Cor­nell, ndlr] qui me­nait des re­cherches sur l’im­pres­sion 3D [il a re­mis un rap­port au pré­sident Oba­ma sur ce su­jet] et l’au­to-ré­pli­ca­tion des ro­bots. Il m’a par­lé d’un ré­seau in­ter­na­tio­nal de FabLabs. En ren­trant en France, j’ai vou­lu mon­ter le mien. » Au­jourd’hui, les FabLabs re­pré­sentent un en­jeu ma­jeur pour l’éco­no­mie de la tran­si­tion nu­mé­rique. Le gou­ver­ne­ment fran­çais l’a d’ailleurs bien com­pris : « Ce mou­ve­ment s’ins­crit dans une dy­na­mique mon­diale et re­des­sine notre rap­port à l’ob­jet ma­nu­fac­tu­ré. Avec les FabLabs, on concré­tise le vir­tuel » , com­men­tait dès l’an­née der­nière Fleur Pel­le­rin, mi­nistre de l’Éco­no­mie nu­mé­rique, qui a lan­cé l’ap­pel à pro­jets FabLabs 2013, le 25"juin 2013. Ob­jec­tif : faire pas­ser leur nombre d’une tren­taine à une cen­taine sur l’en­semble du ter­ri­toire. Clos le 13"sep­tembre der­nier, cet ap­pel à pro­jets a re­çu un ac­cueil sur­pre­nant : pas moins de 154" dos­siers ont été dé­po­sés en pro­ve­nance de 23 des 27"ré­gions fran­çaises, dont 70!% en de­hors de l’Île-deF­rance. Les 10"pro­jets lau­réats re­ce­vront une sub­ven­tion de 50!000 à 200!000"eu­ros. De fait, la com­pé­ti­tion est ser­rée. Se­lon le site wi­ki.fa­blab.is, plus de 280"FabLabs res­pec­tant la charte du MIT (non obli­ga­toire) sont ré­per­to­riés et identifiés à ce jour dans le monde. En réa­li­té, il est bien dif­fi­cile de quan­ti­fier pré­ci­sé­ment le phé­no­mène. Il s’ouvre des FabLabs tous les jours, par­tout. Quel im­pact les FabLabs au­ront-ils!? Dif­fi­cile à dire, mais les pers­pec­tives sont pro­met­teuses tant sur le plan cultu­rel que so­cié­tal. « Les gens se re­parlent, col­la­borent et s’en­traident. On voit des jeunes avec des étoiles dans les yeux!! Une per­sonne qui a un pro­jet de smartphone, ou de ro­bot, peut le mettre en oeuvre. On peut se lan­cer dans de pe­tites sé­ries à va­leur ajou­tée. Voire fa­bri­quer à un seul exemplaire un ob­jet très so­phis­ti­qué » , en­thou­siasme Pascal Min­guet, co­fon­da­teur de NetI­ki, pre­mier Fa­bLab ru­ral de France, si­tué à Biarne, un vil­lage du Ju­ra peu­plé de… 350"ha­bi­tants. « Dans le Ju­ra, il exis­tait le ‘‘tra­vail à la fe­nêtre’’. L’hi­ver, les pay­sans ef­fec­tuaient des tra­vaux de pré­ci­sion chez eux pour l’in­dus­trie de l’hor­lo­ge­rie, de la lu­net­te­rie ou du jouet, ra­conte Pascal Min­guet. Dans cet es­prit, les FabLabs dé­montrent que les vil­lages sont plus que des zones dor­toir, qu’ils peuvent de­ve­nir des lieux d’in­no­va­tion, de col­la­bo­ra­tion, d’échange et de fa­bri­ca­tion!! »

BIEN­VE­NUE DANS L’ÈRE DU « GLOCAL »

D’au­tant que, grâce à In­ter­net, dé­ve­lop­per les échanges in­ter­na­tio­naux de­vient un jeu d’en­fant. « Lorsque mon ami du Fa­bLab de Nai­ro­bi [Ke­nya] bloque sur un pro­blème, je cherche à pro­to­ty­per sa pièce ici et lui en­voie la so­lu­tion par mail. Et ré­ci­pro­que­ment, sou­ligne Jean-Mi­chel Mo­le­naar, Pro­ject Ma­na­ger du Fa­bLab de Gre­noble. Il a d’ailleurs con­çu un équi­pe­ment pour étendre la cou­ver­ture d’un ré­seau Wi-Fi à un coût très faible. Les plans sont libres et gra­tuits. Les bonnes idées sur­gissent de n’im­porte où. Les FabLabs conduisent à pen­ser glo­ba­le­ment et à fa­bri­quer lo­ca­le­ment. » Bien­ve­nue dans l’ère du «"glocal"»!! Outre les ré­seaux à la fois mon­dia­li­sés et lo­ca­li­sés, que se passe-t-il lorsque l’on donne ac­cès à tous à des ma­chines pro­fes­sion­nelles!? « Cer­taines per­sonnes, qui se sen­taient dé­va­lo­ri­sées, re­prennent confiance en elles car elles s’ap­pro­prient les ou­tils de la mi­cro-in­dus­tria­li­sa­tion. Elles dé­ve­loppent leur cu­rio­si­té et ap­prennent à co­opé­rer avec d’autres, confie Em­ma­nuelle Roux, co­fon­da­trice avec Laurent Ri­card du FacLab à l’uni­ver­si­té de Cer­gy-Pon­toise. J’ai vu des chô­meurs qui sont ain­si de­ve­nus au­to­suf­fi­sants, de l’idée jus­qu’à la com­mer­cia­li­sa­tion, dé­pas­sant même le seuil de l’au­toen­tre­prise. » Les FabLabs, une arme an­ti­chô­mage!? La piste mé­rite d’être ex­plo­rée. De son cô­té, Jean-

[Net-Iki]

Fa­bri­quer des pro­to­types avec une im­pri­mante 3D ou dé­cou­per au la­ser est un jeu d’en­fant… au­quel peuvent s’adon­ner les ha­bi­tants du vil­lage de Biarne, dans le Ju­ra, grâce au Fa­bLab Net-Iki.

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