AN­TI­CI­PER

Ra­fi Ha­lad­jian, le créa­teur du Na­baz­tag, in­vente « l’Internet de la ba­na­li­té quo­ti­dienne ».

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MARINA TORRE

Il a com­men­cé par le Mi­ni­tel avant de de­ve­nir l’un des pion­niers d’Internet en France. Puis il a ven­du des la­pins lu­mi­neux dans les an­nées 2000 (les Na­baz­tag, un ob­jet connec­té, dé­jà). Ra­fi Ha­lad­jian, le fon­da­teur de Sen.se tente au­jourd’hui l’aven­ture du « lit­tle da­ta », ou les big da­ta mis à la por­tée de votre voi­sine de pa­lier. Pour y par­ve­nir, il ten­te­ra, à par­tir de mars 2014, de faire en­trer Mo­ther dans les foyers. Cette mou­charde connec­tée es­pionne toutes nos pe­tites ha­bi­tudes en étant re­liée par Wi­Fi à des puces (ap­pe­lées Mo­tion co­okies) à col­ler un peu par­tout… Un pa­ri d’au­tant plus ris­qué que le su­jet des don­nées per­son­nelles est plus sen­sible que ja­mais après les mul­tiples révélation­s sur les pra­tiques de sur­veillance de la NSA et des grandes agences de ren­sei­gne­ment. L’en­tre­pre­neur, ren­con­tré en marge du sa­lon LeWeb13 qui s’est te­nu les 11 et 12 dé­cembre à Pa­ris, ex­plique com­ment il compte jus­te­ment rendre aux in­di­vi­dus le contrôle sur leurs propres don­nées.

Elle voit tout, elle en­tend tout, elle n’est pas un peu an­gois­sante votre « Ma­man » ?

Non, elle ne voit pas tout. C’est en ce­la que c’est une ma­man, mais en mieux, pré­ci­sé­ment. C’est votre ma­man qui voit tout et qui en­tend tout. Ce en quoi votre Mo­ther est mieux que votre ma­man, c’est qu’elle ne voit et n’en­tend que ce que vous vou­lez. C’est vous qui pre­nez le contrôle. Vous pou­vez dire!: « En ce mo­ment je gri­gnote trop entre les re­pas, je vais mettre un “coo­kie” dans le fri­go et j’au­rai une es­pèce de voix mé­chante qui va me rap­pe­ler à l’ordre. » Si ça ne vous amuse plus ou si ça marche, vous l’en­le­vez. Au mo­ment où vous dés­ins­tal­lez ce pro­gramme, vous pou­vez soit en­re­gis­trer les don­nées, soit les je­ter. Au-de­là du dis­cours grand pu­blic, il est temps de don­ner des pro­duits ma­tures aux gens. Le meilleur an­ti­dote contre cette ten­ta­tion ou ce fan­tasme du Big Bro­ther, c’est en­core de don­ner des ou­tils aux gens en leur di­sant!: « Te­nez, jouez avec et voyez ce qu’on peut ap­prendre. Et ne lais­sez pas sim­ple­ment à Google, Apple, Orange, EDF le droit de savoir tout sur vous. » Parce que c’est ce qui se passe!: quand un ga­min rentre de l’école au­jourd’hui, Google le sait, Apple le sait, EDF le sait, le Cré­dit mu­tuel le sait… tout le monde le sait, sauf ses pa­rents. Donc peut-être est-il lé­gi­time qu’ils aient un moyen de le savoir. Il est aus­si lé­gi­time que les ados, quand on leur au­ra col­lé un « coo­kie » dans la poche, in­ventent des moyens de le contour­ner. Ça fait aus­si par­tie de l’édu­ca­tion.

D’une cer­taine ma­nière, le but, c’est d’adap­ter et de dé­mo­cra­ti­ser le big da­ta pour les mé­nages…

Nous, on n’est ni big da­ta, ni Big Bro­ther. Nous nous sommes bien ren­du compte du cou­si­nage quand on a choi­si le nom Mo­ther. On sa­vait qu’on al­lait faire des jeux de mots avec, si­non on ne l’au­rait pas ap­pe­lé comme ça. On l’as­sume. On four­nit tous les ou­tils qui per­mettent d’ef­fa­cer les don­nées. Big Bro­ther ce sont de grosses en­ti­tés qui ont les moyens de vous contrô­ler. Vous avez un moyen pour en­re­gis­trer vos don­nées à vous. Ce n’est pas du big da­ta, c’est du « lit­tle da­ta ».

L’an der­nier, vous af­fir­miez que l’Internet des ob­jets c’était dé­jà fi­ni. Pour­tant, votre nou­veau concept y res­semble beau­coup…

C’est une fa­çon de pré­sen­ter les choses. Pour moi, l’ap­pel­la­tion Internet des ob­jets était ap­pro­priée à l’époque où on vi­vait avec des or­di­na­teurs, des smart­phones et ce genre d’ap­pa­reils – qui sont in­con­tes­ta­ble­ment des ob­jets – alors que ce vers quoi on tend, en tout cas ce que l’on es­saie de faire avec Mo­ther, c’est que les gens n’in­ter­agissent pas avec l’ap­pa­reil lui-même, mais in­ter­agissent en met­tant bê­te­ment leur py­ja­ma et en al­lant se cou­cher… Ce n’est plus un monde d’ap­pa­reils et de ter­mi­naux, c’est l’Internet des ha­bi­tudes quo­ti­diennes, voire de la ba­na­li­té quo­ti­dienne.

Pour ce­la, il fau­drait faire ou­blier la pré­sence du réseau. Par quel moyen?

La chose la plus dif­fi­cile à faire, ce n’est pas la tech­no­lo­gie, c’est d’en­trer dans les ha­bi­tudes des gens. Quand on a un, deux, ou trois ap­pa­reils, on peut ap­prendre à les uti­li­ser, à char­ger leur bat­te­rie et tous les tra­vaux d’en­tre­tien né­ces­saires. Mais si l’Internet des ob­jets existe ou doit exis­ter, si on in­vente cette ré­vo­lu­tion, ça veut dire que les gens ne vont pas avoir trois ap­pa­reils chez eux, mais 40. Si vous avez 40 ap­pa­reils de plus chez vous, ça ne va pas être 40 trucs dont vous re­char­gez la bat­te­rie, 40 trucs qui ont cha­cun leur lo­gique de com­por­te­ment. On ne va pas non plus ac­cep­ter de re­ce­voir une no­ti­fi­ca­tion à chaque fois qu’il se passe quelque chose, donc il faut in­té­grer un cer­tain ni­veau d’in­tel­li­gence pour que seules les in­for­ma­tions per­ti­nentes soient trans­mises. Donc il ne faut pas ré­flé­chir à l’échelle d’un seul nou­vel ob­jet à la fois, ça c’est l’Internet des ca­deaux de Noël. Ce­lui où on vous offre un ob­jet que vous avez toute la pa­tience de mettre en oeuvre et d’adap­ter à votre vie. Alors que si on veut ai­der les per­sonnes âgées, les en­fants ou suivre réel­le­ment notre san­té de tous les jours, il faut que le sys­tème se fonde dans les ha­bi­tudes. Le meilleur pro­duit, c’est ce­lui qui ne né­ces­site pas de chan­ger ses ha­bi­tudes. Il est plus dif­fi­cile de chan­ger les ha­bi­tudes de mil­liards de gens que d’in­ven­ter la tech­no­lo­gie qui fait des choses ex­tra­or­di­naires. Il suf­fit d’avoir cinq bons in­gé­nieurs qui planchent sur le su­jet, c’est bien plus fa­cile.

Vous avez pour­tant eu des re­tards, d’où pro­ve­naient-ils ?

Il y a plein de re­tards. Ce que l’on est en train de faire n’est, mal­gré tout, pas évident tech­no­lo­gi­que­ment. C’est pré­ci­sé­ment parce que l’on es­saie de faire des ap­pa­reils qui vivent long­temps sur la même bat­te­rie. Il ne faut pas que l’ap­pa­reil tombe en rade au bout de trois mois car c’est le mo­ment où en gé­né­ral les gens risquent le plus d’être dé­mo­ti­vés par l’uti­li­sa­tion d’un ob­jet. Alors il est mort. Ça veut dire qu’il ar­rête de cap­ter des in­for­ma­tions à par­tir des­quelles on va pou­voir rendre des ser­vices in­tel­li­gents. Le pro­blème des ser­vices in­tel­li­gents, c’est que l’on a be­soin de ré­col­ter beau­coup d’in­for­ma­tions sur des pé­riodes as­sez longues pour ap­prendre des choses per­son­na­li­sées et per­ti­nentes pour l’uti­li­sa­teur. La bat­te­rie, c’est l’élé­ment de base pour créer de l’in­tel­li­gence.

Vous pré­voyez aus­si des par­te­na­riats avec des en­tre­prises…

C’est le vo­let B-to-B de notre ac­ti­vi­té. Com­ment per­mettre à des en­tre­prises d’en­trer dans ce monde des ob­jets connec­tés!? Ça fait des an­nées que je suis sol­li­ci­té par des groupes, des in­dus­triels qui disent!: « On a fait du Web, on a fait des ap­pli­ca­tions, main­te­nant on veut faire de l’Internet des ob­jets. » Mais l’Internet des ob­jets, c’est com­pli­qué parce qu’il faut dix-huit mois pour mettre au point un ap­pa­reil, en­suite il faut le trans­por­ter, il faut convaincre les gens de l’avoir chez eux. Et si vous vous êtes trom­pés, vous re­com­men­cez tout. L’idée, c’est de dire aux in­dus­triels!: « Vous n’avez pas be­soin de construire des ob­jets, vous pou­vez en­ri­chir des pro­duits que vous faites dé­jà en in­cor­po­rant des “co­okies”. »

Les in­dus­triels pour­ront donc réuti­li­ser les don­nées col­lec­tées par ?

Les don­nées sont à vous. En­suite, comme quand on ins­talle n’im­porte quelle ap­pli­ca­tion, on ac­cepte ou pas de trans­mettre des in­for­ma­tions. Je pour­rais uti­li­ser l’ap­pli­ca­tion que pro­pose la so­cié­té « Duch­moll », moyen­nant quoi je se­rai d’ac­cord pour qu’elle re­çoive les don­nées cap­tu­rées par ma pelle à tarte, mon cha­peau ou mon sac d’oi­gnons… Mais elle ne re­ce­vra les don­nées du sac d’oi­gnons que si elle est dans les oi­gnons. L’en­tre­prise de­vra être trans­pa­rente et dire pour­quoi elle a be­soin de ces don­nées.

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