Pour une nu­mé­ri­sa­tion créa­trice… d’emplois

La dif­fu­sion des in­no­va­tions passe au­jourd’hui en grande par­tie par la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique. Il ap­par­tient aux pou­voirs pu­blics de créer un en­vi­ron­ne­ment favorable, mais aus­si d’an­ti­ci­per et de lis­ser les phases de des­truc­tion et de créa­tion dans les diff

La Tribune Hebdomadaire - - VISIONS -

Àcer­taines époques, cer­tains ter­ri­toires créent plus de biens et de ser­vices. Pour­quoi!? C’est que s’y conjuguent, sur les plans quan­ti­ta­tif et qua­li­ta­tif, des fac­teurs de pro­duc­tion (tra­vail, ca­pi­tal) et le pro­grès tech­nique. De grands éco­no­mistes aus­si dif­fé­rents que Marx, Schum­pe­ter ou Ma­lin­vaud (dans son ma­gis­tral ou­vrage sur la crois­sance fran­çaise, pu­blié en 1972) l’ont cha­cun à leur ma­nière fort bien ex­pli­qué. Ce pro­grès tech­nique ré­sulte es­sen­tiel­le­ment de l’in­no­va­tion et de sa ca­pa­ci­té de pro­pa­ga­tion dans l’éco­no­mie et la so­cié­té. L’en­vi­ron­ne­ment est d’au­tant plus favorable à l’émer­gence et à l’ap­pli­ca­tion des in­no­va­tions que les dogmes, les pré­ju­gés et les ta­bous re­culent et que la li­ber­té de créa­tion in­tel­lec­tuelle et éco­no­mique est grande. À la fin du #$ e siècle, l’im­pri­me­rie ne se se­rait pas dé­ve­lop­pée aus­si vite sans la plus grande li­ber­té, don­née dans cer­tains pays, de s’ex­pri­mer et d’écrire!; les grands voyages ma­ri­times n’au­raient pas été pos­sibles sans la fin de la croyance en une terre plate. Les grands phy­si­ciens, chi­mistes ou mé­de­cins fran­çais ou an­glais des #$%%% e et #%# e siècles réus­sirent eux aus­si à sur­mon­ter de vieux pré­ju­gés et ont ain­si per­mis le pro­grès des connais­sances et des tech­niques. Les phy­sio­crates dif­fu­sèrent le pro­grès tech­nique dans l’agri­cul­ture et firent tom­ber les douanes in­té­rieures. Les grands in­gé­nieurs saint-si­mo­niens firent de même pour convaincre qu’à cô­té de l’agri­cul­ture, le com­merce et l’in­dus­trie étaient eux aus­si pro­duc­tifs, et que la mé­ca­ni­sa­tion, par les gains de pro­duc­ti­vi­té gé­né­rés, per­met­trait de pro­duire plus et moins cher, donc pour le plus grand nombre. Le mo­dèle in­dus­triel s’est ain­si d’abord dé­ve­lop­pé grâce à l’in­no­va­tion ap­pli­quée aux pro­cé­dés de pro­duc­tion. Mais l’in­no­va­tion a pris une se­conde forme en gé­né­rant de nou­veaux pro­duits, no­tam­ment à par­tir de la fin du #%# e siècle&: l’au­to­mo­bile, le ci­né­ma, l’aviation… Ces nou­veaux biens et ser­vices ont ac­cru la consom­ma­tion, le bien-être et les loi­sirs du plus grand nombre. Au cours du ## e siècle, le mo­teur à explosion, l’élec­tri­ci­té, les ap­pa­reils élec­tro­mé­na­gers, les ser­vices et équi­pe­ments de com­mu­ni­ca­tion ou en­core les bio­tech­no­lo­gies ont, à leur tour, illus­tré la puis­sance et l’ac­cé­lé­ra­tion de ces in­no­va­tions qui concernent l’offre comme la de­mande&: les coûts de pro­duc­tion baissent et les pro­duits de consom­ma­tion à prix abor­dables se gé­né­ra­lisent. Ces trans­for­ma­tions et in­no­va­tions ne concernent pas que les pro­duits ma­té­riels, c’est-à-dire les biens, mais aus­si les ser­vices où les gains de pro­duc­ti­vi­té ré­sultent de la meilleure or­ga­ni­sa­tion du tra­vail et de l’in­for­ma­ti­sa­tion. Ce­la concerne aus­si bien les ser­vices mar­chands que les ser­vices pu­blics qui sont, les uns et les autres, pro­duc­tifs, dès lors qu’ils fonc­tionnent ef­fi­ca­ce­ment. Ils consti­tuent ain­si un élé­ment es­sen­tiel de l’at­trac­ti­vi­té d’un pays. TOUS LES ATOUTS POUR RÉUS­SIR Il ap­par­tient aux pou­voirs pu­blics de fa­ci­li­ter ces évo­lu­tions, par des po­li­tiques pu­bliques créant un en­vi­ron­ne­ment favorable, dans tous les do­maines, ou en fi­nan­çant une par­tie de la re­cherche fon­da­men­tale . Mais il leur ap­par­tient aus­si d’an­ti­ci­per les cycles d’in­no­va­tion afin de co­or­don­ner et de lis­ser les phases de des­truc­tion et de créa­tion, dans les dif­fé­rents sec­teurs concer­nés, ce qui passe par des po­li­tiques in­dus­trielles, so­ciales ou de for­ma­tion qui doivent être pros­pec­tives. En­fin, il leur ap­par­tient, au ni­veau d’un con­tinent ou de la pla­nète, de fixer les règles du jeu d’une concur­rence juste et loyale, en pros­cri­vant le dum­ping so­cial ou en­vi­ron­ne­men­tal. Quand ces dif­fé­rentes condi­tions sont rem­plies, la dif­fu­sion de l’in­no­va­tion est lar­ge­ment créa­trice nette d’emplois, comme le montre, non pas la théo­rie, mais l’ex­pé­rience du pas­sé. La nu­mé­ri­sa­tion ac­cé­lé­rée de l’éco- no­mie et de la so­cié­té consti­tue une nou­velle étape de la dif­fu­sion de l’in­no­va­tion dont les cycles s’ac­cé­lèrent. Loin d’être un phénomène cir­cons­crit, elle gé­nère des mu­ta­tions dans tous les sec­teurs éco­no­miques, y com­pris les plus tra­di­tion­nels. Ceux-ci sont pro­gres­si­ve­ment concer­nés par des vagues d’in­no­va­tions non seule­ment tech­no­lo­giques, comme elles ont pu l’être dans une pre­mière époque de la nu­mé­ri­sa­tion, mais aus­si avec des ré­per­cus­sions sur le tra­vail, la so­cié­té, les ser­vices pu­blics et, plus glo­ba­le­ment, les condi­tions du vivre en­semble. En bais­sant for­te­ment les bar­rières à l’en­trée et les coûts de pro­duc­tion et de dif­fu­sion, cette ré­vo­lu­tion nu­mé­rique a aus­si don­né nais­sance à de nou­velles ca­té­go­ries d’ac­teurs « en ligne », li­bé­rés pour par­tie des contrainte­s de l’or­ga­ni­sa­tion in­dus­trielle. Comme tout chan­ge­ment pro­fond, cette trans­for­ma­tion nu­mé­rique peut consti­tuer une op­por­tu­ni­té pour les en­tre­prises qui se l’ap­pro­prient et en font un fac­teur de pro­grès dans leurs pro­duits ou leurs pro­cé­dés, ou une me­nace pour celles qui n’ont pas an­ti­ci­pé le chan­ge­ment et au­ront à le su­bir. Il faut aus­si veiller à ce que ces nou­veaux ac­teurs, qui pro­fitent évi­dem­ment des in­ves­tis­se­ments ma­té­riels et in­tel­lec­tuels réa­li­sés dans les dif­fé­rents pays, contri­buent, à due pro­por­tion, au fi­nan­ce­ment des dé­penses pu­bliques. On com­prend dès lors l’im­por­tance du lien entre in­no­va­tion et nu­mé­rique dans les po­li­tiques pu­bliques. Le pro­gramme des « 34 plans de re­con­quête » lan­cés par le gou­ver­ne­ment en est une bonne illus­tra­tion& : ils concernent à la fois des ac­ti­vi­tés stric­te­ment nu­mé­riques par na­ture, mais aus­si la nu­mé­ri­sa­tion des autres sec­teurs. Au-de­là de l’iden­ti­fi­ca­tion de sec­teurs clés, il faut aus­si veiller à ce que, dans le pro­ces­sus de des­truc­tion créa­trice qui est la marque des « grappes d’in­no­va­tion », on soit en me­sure d’an­ti­ci­per ces évo­lu­tions, grâce en par­ti­cu­lier à une for­ma­tion conti­nue proac­tive et à l’or­ga­ni­sa­tion de par­cours pro­fes­sion­nels moins li­néaires. Telles sont les condi­tions pour que la des­truc­tion soit ef­fec­ti­ve­ment créa­trice, comme les re­liefs d’une mois­son consti­tuent le ter­reau de la sui­vante. Notre pays, par la qua­li­fi­ca­tion de sa po­pu­la­tion ac­tive, par son po­si­tion­ne­ment géo­gra­phique, ses grandes écoles et uni­ver­si­tés, la qua­li­té de ses in­fra­struc­tures, le ni­veau de sa re­cherche et le dy­na­misme de ses grands cham­pions mondiaux de l’in­dus­trie et des ser­vices, dis­pose de tous les atouts pour réus­sir. Grâce à l’in­no­va­tion, de plus en plus por­tée par des start-up dont cer­taines de­vien­dront grandes et cé­lèbres.

JEANLUDOVI­C SILICANI PRÉ­SIDENT DE L’AR­CEP (Au­to­ri­té de ré­gu­la­tion des com­mu­ni­ca­tions élec­tro­niques et des postes)

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