LES IN­DUS­TRIELS, FI­NAN­CEURS DE L’IN­NO­VA­TION

Le gou­ver­ne­ment met­tra en place cette an­née un amor­tis­se­ment fis­cal des­ti­né à en­cou­ra­ger l’in­ves­tis­se­ment des grandes en­tre­prises dans les start-up. L’ob­jec­tif : fa­vo­ri­ser le dé­ve­lop­pe­ment de « l’open in­no­va­tion ».

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PAR CH­RIS­TINE LE­JOUX @ChLe­joux

Un nou­veau dis­po­si­tif fis­cal va en­cou­ra­ger les grandes en­tre­prises à fi­nan­cer les start-up in­no­vantes.

In­no­ver seules dans le se­cret de leurs la­bos ou centres de recherche, les grandes en­tre­prises pou­vaient en­core se le per­mettre il y a quelques an­nées. Au­jourd’hui, l’in­no­va­tion dite fer­mée, ul­tra­con­fi­den­tielle et pro­té­gée, sans la moindre ou­ver­ture sur l’ex­té­rieur, est de­ve­nue ris­quée pour les grands groupes, face à la mul­ti­pli­ca­tion de start-up plus in­ven­tives et agiles les unes que les autres. Cette concur­rence amène les mul­ti­na­tio­nales fran­çaises à s’in­té­res­ser au­jourd’hui de près à « l’open in­no­va­tion » (in­no­va­tion ouverte), un concept dé­ve­lop­pé en 2003 par Hen­ry Ches­brough – pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Ber­ke­ley (Ca­li­for­nie) – pour dé­fi­nir les in­no­va­tions ré­sul­tant de col­la­bo­ra­tions entre grandes en­tre­prises, la­bo­ra­toires pu­blics de recherche et start-up. Des col­la­bo­ra­tions qui per­mettent d’ac­cé­lé­rer les pro­ces­sus d’in­no­va­tion et d’en par­ta­ger les coûts. Ces avan­tages, le gou­ver­ne­ment fran­çais les a bien com­pris, lui qui cherche à dy­na­mi­ser l’in­no­va­tion afin de re­lan­cer la crois­sance éco­no­mique et la com­pé­ti­ti­vi­té dans l’Hexa­gone. « Pour pro­mou­voir l’in­no­va­tion ouverte, les échanges et par­te­na­riats fruc­tueux entre en­tre­prises, le gou­ver­ne­ment veut en­cou­ra­ger l’in­ves­tis­se­ment des grandes en­tre­prises dans les PME in­no­vantes » , avait ex­pli­qué Fleur Pel­le­rin, la mi­nistre en charge des PME, de l’In­no­va­tion et de l’Éco­no­mie nu­mé­rique, le 5 no­vembre, lors de la pré­sen­ta­tion du Plan de sou­tien à l’in­no­va­tion. Concrè­te­ment, la mi­nistre a an­non­cé la mise en place, à par­tir de 2014, d’un amor­tis­se­ment fis­cal (lire en­ca­dré) bé­né­fi­ciant aux so­cié­tés qui in­ves­tissent – di­rec­te­ment ou par l’in­ter­mé­diaire de fonds, et de fa­çon mi­no­ri­taire – dans des PME in­no­vantes. Une ma­nière d’en­cou­ra­ger le « cor­po­rate ven­ture » (ca­pi­tal-risque d’en­tre­prise, voir en­ca­dré), qui ne re­pré­sente en­core que 5 % du fi­nan­ce­ment des start-up et des PME in­no­vantes en France, contre 16 % aux États-Unis, se­lon l’As­so­cia­tion fran­çaise des in­ves­tis­seurs pour la crois­sance (Afic). Il faut dire que le cor­po­rate ven­ture existe de­puis les an­nées 1970 outre-At­lan­tique, où les géants du high-tech comme Cis­co et In­tel ont très vite com­pris l’in­té­rêt de dé­ve­lop­per un éco­sys­tème en­tre­pre­neu­rial au­tour d’eux afin d’in­no­ver le plus ra­pi­de­ment pos­sible. En France, le ca­pi­tal-risque d’en­tre­prise s’est for­te­ment dé­ve­lop­pé à la fin des an­nées 1990, un en­thou­siasme vite dou­ché par l’écla­te­ment de la bulle Internet. Mais le voi­là qui re­dé­colle de­puis quelques an­nées. Avec no­tam­ment la créa­tion, en 2009, par Sch­nei­der Elec­tric, Al­stom et Rho­dia (groupe Sol­vay), d’As­ter Ca­pi­tal Part­ners, d’un fonds de ca­pi­tal­risque spé­cia­li­sé dans les clean­tech, c’est-àdire les tech­niques et les ser­vices in­dus­triels uti­li­sant les res­sources na­tu­relles. Deux ans plus tard, ce sont la SNCF, To­tal et Orange qui ont por­té sur les fonts bap­tis­maux Eco­mo­bi­li­té Ven­tures, des­ti­né à in­ves­tir dans des so­lu­tions de mo­bi­li­té in­no­vantes. Dans l’in­ter­valle, en 2010, Suez En­vi­ron­ne­ment avait don­né nais­sance à Blue Orange, un fonds dé­dié aux tech­no­lo­gies de l’eau et des dé­chets. Mais dans quelle me­sure le ca­pi­tal-risque d’en­tre­prise peut-il vé­ri­ta­ble­ment fa­vo­ri­ser l’in­no­va­tion ouverte!? Ces fonds d’in­dus­triels ne sont-ils pas mus es­sen­tiel­le­ment par un in­té­rêt fi­nan­cier, à l’image des so­cié­tés de ca­pi­tal-in­ves­tis­se­ment clas­siques, qui ont pour ob­jec­tif de re­vendre leurs par­ti­ci­pa­tions dans des start-up avec une plus-va­lue maxi­male!? De fait, en 2011, la ces­sion à Pro­so­die (groupe Cap­ge­mi­ni) de sa par­ti­ci­pa­tion dans l’agence de mar­ke­ting mo­bile Ba­cke­lite avait per­mis à SFR Dé­ve­lop­pe­ment – le fonds de ca­pi­tal-risque de l’opé­ra­teur de téléphonie – de mul­ti­plier sa mise par… dix. « Ce qui in­té­resse les en­tre­prises qui in­ves­tissent dans des start-up, ce n’est pas le re­tour fi­nan­cier, mais l’ac­cès à l’in­no­va­tion » , a mar­te­lé De­nis Luc­quin, di­rec­teur as­so­cié de la so­cié­té de ca­pi­tal-risque So­fin­no­va Part­ners, au cours d’une table-ronde sur le ca­pi­tal-risque d’en­tre­prise or­ga­ni­sée à la fin de no­vembre par l’as­so­cia­tion PME Fi­nance. Et d’in­sis­ter": «!À chaque fois que des in­dus­triels ont sous­crit à nos le­vées de fonds, c’était d’abord par in­té­rêt stra­té­gique, des groupes amé­ri­cains comme IBM pei­nant par exemple à cer­ner les in­no­va­tions en Eu­rope. » Ain­si, lorsque le groupe de chi­mie Sol­vay et la so­cié­té agro-in­dus­trielle So­fi­pro­téol avaient par­ti­ci­pé, en 2011, au lan­ce­ment du fonds d’amor­çage de So­fin­no­va – dé­dié à la chi­mie verte –, c’était dans une lo­gique d’open in­no­va­tion. « Un concept ré­cent, au su­jet du­quel les en­tre­prises ont beau­coup évo­lué, réa­li­sant la force des par­te­na­riats qu’elle peut en­gen­drer, en of­frant un ac­cès pri­vi­lé­gié aux in­no­va­tions pour les uns [les grandes en­tre­prises, ndlr] et en fa­vo­ri­sant l’ac­cès à la com­mer­cia­li­sa­tion pour les autres [les start-up] » , ob­serve De­nis Luc­quin. « Le cor­po­rate ven­ture a pour ob­jec­tif l’open in­no­va­tion, la construc­tion d’une réus­site com­mune entre grandes en­tre­prises et start-up, afin de conqué­rir de nou­veaux clients, de dé­fri­cher de nou­veaux mar­chés, de ré­duire les coûts [de recherche et de dé­ve­lop­pe­ment] » , a ren­ché­ri Jean-Fran­çois Caillard, vice-pré­sident char­gé de l’in­no­va­tion chez Suez En­vi­ron­ne­ment, éga­le­ment in­vi­té à la table-ronde de PME Fi­nance. Plus pré­ci­sé­ment, les in­ves­tis­se­ments de Blue Orange – le fonds de ca­pi­tal-risque du groupe de ser­vices aux col­lec­ti­vi­tés, do­té de 50 mil­lions d’eu­ros – ont pour vo­ca­tion de « ren­for­cer des in­no­va­tions of­frant de la va­leur ajou­tée aux bu­si­ness units de Suez En­vi­ron­ne­ment. » UN IN­TÉ­RÊT PLUS IN­DUS­TRIEL QUE FI­NAN­CIER Par­mi les cinq par­ti­ci­pa­tions dé­te­nues par Blue Orange fi­gure par exemple la start-up or­léa­naise Si­gre­nea, qui a dé­ve­lop­pé une tech­nique de té­lé­me­sure en temps réel du taux de rem­plis­sage des conte­neurs de dé­chets, au moyen de cap­teurs pla­cés dans ces der­niers. Une in­no­va­tion qui per­met à Si­ta France, la bu­si­ness unit de Suez En­vi­ron­ne­ment spé­cia­li­sée dans la ges­tion des dé­chets, d’op­ti­mi­ser les pas­sages de ses ser­vices de col­lecte. De son cô­té, Si­gre­nea bé­né­fi­cie dé­sor­mais d’un mar­ché pour son in­ven­tion, Si­ta France étant de­ve­nu son client. Jus­te­ment, ce par­te­na­riat n’au­rait-il pas pu être sim­ple­ment tech­no­lo­gique et com­mer­cial, sans que Suez En­vi­ron­ne­ment et Si­gre­nea nouent un lien ca­pi­ta­lis­tique!? « Le cor­po­rate ven­ture vient en com­plé­ment de col­la­bo­ra­tions stra­té­giques avec des start-up. Si nous in­ves­tis­sons dans ces der­nières, c’est parce que l’in­no­va­tion né­ces­site du cash et pré­sente un ni­veau de risque qui n’est pas for­cé­ment en adé­qua­tion avec ce­lui que veulent prendre les fonds de ca­pi­tal-risque clas­siques » , ré­torque Jean-Fran­çois Caillard. De plus, avoir une grande en­tre­prise comme ac­tion­naire confère une cer­taine lé­gi­ti­mi­té aux start-up" : «! Le fait d’être ados­sé à STMi­croe­lec­tro­nics nous aide à ga­gner la confiance de grands groupes d’élec­tro­nique, no­tam­ment au Ja­pon », re­con­naît Éric Marcellin-Di­bon, fon­da­teur de la jeune

© ERIC PIERMONT / AFP

Fleur Pel­le­rin, mi­nistre dé­lé­guée aux PME, à l’In­no­va­tion et à l’Éco­no­mie nu­mé­rique, pré­sente le Plan de sou­tien à l’in­no­va­tion, le 5 no­vembre der­nier.

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