L’ÉCO­NO­MIE MON­DIALE EN 1914 (2/5) L’âge d’or de la mon­dia­li­sa­tion

À l’oc­ca­sion du cen­te­naire de 1914, La Tri­bune vous pro­pose un ta­bleau de ce qu’était l’éco­no­mie du monde huit mois avant le dé­but de la Grande Guerre. Deuxième par­tie : l’in­té­gra­tion crois­sante des éco­no­mies se­ra-t-elle ca­pable de frei­ner la course à la

La Tribune Hebdomadaire - - VISIONS - RO­MA­RIC GO­DIN RÉ­DAC­TEUR EN CHEF AD­JOINT ÉCO­NO­MIE @Ro­ma­ricGo­din LA SEMAINE PRO­CHAINE : Vieilles puis­sances et émer­gents (3/5)

En 1910 pa­raît à Londres un ou­vrage ti­tré La Grande il­lu­sion, écrit par Nor­man An­gell, un pu­bli­ciste an­glais bien connu pour son pa­ci­fisme. Cet ou­vrage, des­ti­né à de­ve­nir un des grands best-sel­lers de l’avant­guerre, dé­nonce cette il­lu­sion que la puis­sance et la ri­chesse d’une na­tion dé­pendent de son pou­voir mi­li­taire. Il met en avant, au contraire, l’in­té­gra­tion éco­no­mique crois­sante des pays eu­ro­péens et des États-Unis. Au point que la guerre est dé­sor­mais non seule­ment fu­tile, mais aus­si contre-pro­duc­tive. Nor­man An­gell ex­plique ain­si quelles se­raient les consé­quences d’une prise de Londres par l’ar­mée al­le­mande. Le Kai­ser, certes, s’em­pa­re­rait des pre­mières ré­serves d’or de la pla­nète. Mais qu’ad­vien­drait-il alors!? « Toutes les banques d’An­gle­terre ces­se­raient leurs paie­ments. Et comme Londres est la place de com­pen­sa­tion du monde en­tier, les créances dé­te­nues par les étran­gers ne se­ront pas rem­bour­sées!; elles de­vien­dront sans va­leur!; les taux d’in­té­rêt de l’ar­gent aug­men­te­raient dans les autres centres fi­nan­ciers!; le prix de toutes les ac­tions chu­te­rait et la fi­nance al­le­mande ne se­rait pas dans un état moins chao­tique que la fi­nance bri­tan­nique. Quel que soit l’in­té­rêt pour l’Al­le­magne de dé­te­nir l’or de la Banque d’An­gle­terre, il se­ra cer­tai­ne­ment sur­pas­sé par la grande ca­tas­trophe que l’ac­tion vio­lente de l’Al­le­magne au­ra pro­duite. » L’ou­vrage de Nor­man An­gell dé­clen­cha un dé­bat dans toute l’Eu­rope, dé­bat qui conti­nuait au dé­but de 1914. En Al­le­magne même, le Kö­nig­sber­ger

All­ge­meine Zei­tung sou­li­gnait com­bien « l’au­teur montre que les fac­teurs du pro­blème de la guerre ont pro­fon­dé­ment été mo­di­fiés de­puis une qua­ran­taine d’an­nées » . UN COM­MERCE MON­DIAL EN FORTE CROIS­SANCE L’édi­teur du jour­nal de Prusse orien­tale avait rai­son. De­puis qua­rante"ans, la mon­dia­li­sa­tion des ca­pi­taux et des échanges s’était ac­cé­lé­rée. Les chiffres donnent le tour­nis. Entre 1870 et 1913, le com­merce in­ter­na­tio­nal a pro­gres­sé de 294!% en Eu­rope. Sur l’en­semble des pays eu­ro­péens, la part du com­merce ex­té­rieur dans le PIB est pas­sée de 29,9!% à 36,9!%. Cette crois­sance des échanges com­mer­ciaux s’ac­com­pagne d’une très forte crois­sance des flux in­ter­na­tio­naux de ca­pi­taux. Les ac­tifs pla­cés à l’étran­ger passent de 7!% du PIB mon­dial en 1870 à 20!% en 1914. Toutes ces pro­por­tions ne se re­trou­ve­ront par la suite que dans les an­nées 1970. À par­tir des an­nées 1890, se met en place une nou­velle lo­gique : le ca­pi­tal dis­po­nible est ex­por­té vers des zones émer­gentes afin de fa­vo­ri­ser le dé­ve­lop­pe­ment de ces éco­no­mies et of­frir de nou­veaux dé­bou­chés à l’in­dus­trie du pays ex­por­ta­teur. L’ef­fet mul­ti­pli­ca­teur via les pro­fits des in­ves­tis­se­ments et le dé­ve­lop­pe­ment des échanges est consi­dé­rable. Cette mon­dia­li­sa­tion est, avec le pro­grès tech­nique, un des mo­teurs prin­ci­paux de la crois­sance qui a pré­cé­dé 1914. Les éco­no­mistes ont pu mon­trer que plus on s’ap­pro­chait de la dé­cla­ra­tion de guerre, plus la conver­gence des éco­no­mies dé­ve­lop­pées était forte. Com­ment ex­pli­quer cette mon­dia­li­sa­tion!? D’abord, par la chute du prix des trans­ports, à la suite de la gé­né­ra­li­sa­tion de la na­vi­ga­tion à va­peur et au dé­ve­lop­pe­ment des che­mins de fer. Im­por­ter et ex­por­ter n’a ja­mais été si bon mar­ché. En­suite, par le po­ten­tiel des pays qui en­tament leur ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, comme ceux d’Amé­rique la­tine ou la Rus­sie, et qui ont be­soin de ca­pi­taux et de biens d’équi­pe­ment. UNE MON­DIA­LI­SA­TION PRO­TEC­TION­NISTE Sur­tout, le com­merce et le mou­ve­ment des ca­pi­taux bé­né­fi­cient d’une sta­bi­li­té et d’une sé­cu­ri­té in­édite grâce à la sys­té­ma­ti­sa­tion de l’éta­lon-or qui, en 1914, est adop­té par la qua­si-to­ta­li­té des pays eu­ro­péens et les États-Unis. Ce sys­tème per­met d’of­frir une ga­ran­tie contre toute va­ria­tion de change et une sta­bi­li­té des in­ves­tis­se­ments. Peu im­porte alors que l’on in­ves­tisse en dol­lars, en francs, en marks ou en roubles : toutes ces mon­naies peuvent être ra­me­nées à une va­leur fixe en or. La force de cette mon­dia­li­sa­tion est telle qu’elle a per­mis d’ef­fa­cer les ef­fets du mou­ve­ment pro­tec­tion­niste qui s’est en­ga­gé de­puis les an­nées 1870 et qui do­mine alors. En 1914, seul le Royaume-Uni a conser­vé sa doc­trine libre-échan­giste. Cette mon­dia­li­sa­tion est donc une mon­dia­li­sa­tion pro­tec­tion­niste. Les États-Unis qui se dé­ve­loppent grâce aux fonds bri­tan­niques (20!% des in­ves­tis­se­ments lon­do­niens se font aux États-Unis) sont bar­ri­ca­dés der­rière des droits de douane par­mi les plus éle­vés du monde. Mais ces droits per­mettent pré­ci­sé­ment le dé­ve­lop­pe­ment d’une in­dus­trie na­tio­nale puis­sante, of­frant aux in­ves­tis­seurs étran­gers des ren­de­ments ju­teux. Mais la mon­dia­li­sa­tion, c’est aus­si en 1914 l’im­pé­ria­lisme co­lo­nial. La cri­tique mar­xiste, no­tam­ment celle de Lé­nine, sur la­quelle on re­vien­dra, a beau­coup in­sis­té sur l’im­por­tance des co­lo­nies dans le sys­tème éco­no­mique mon­dial d’alors. Au congrès de Ber­lin de 1884-1885, l’Eu­rope s’est par­ta­gé l’Afrique. La sou­mis­sion de l’Asie hors Ja­pon a été ache­vée avec la guerre des Boxers de 1900, qui as­su­jet­tit l’éco­no­mie chi­noise aux ap­pé­tits eu­ro­péens. Les pos­ses­sions et les zones d’in­fluence de­meurent une part consi­dé­rable du pres­tige des pays eu­ro­péens et des États-Unis. Les jeunes pays d’Eu­rope comme l’Ita­lie ou l’Al­le­magne exigent en­core leur « place au so­leil"». Les deux crises ma­ro­caines fran­coal­le­mandes en 1907 et 1911, la guerre des Boers (1899-1902), la conquête de la Li­bye par l’Ita­lie en 1911, mais aus­si la re­prise par les États-Unis de plu­sieurs pos­ses­sions es­pa­gnoles (Phi­lip­pines et Por­to-Ri­co) en 1898, ou la conquête ja­po­naise de la Co­rée, prouvent que la do­mi­na­tion co­lo­niale de­meure une am­bi­tion pour les États dé­ve­lop­pés. L’air du temps, contre le­quel se bat no­tam­ment Nor­man An­gell dans son ou­vrage, y voit une source de puis­sance éco­no­mique. UN IM­PÉ­RIA­LISME CO­LO­NIAL PEU REN­TABLE Pour au­tant, les bé­né­fices que les puis­sances tirent des co­lo­nies sont sans doute en réa­li­té beau­coup plus faibles qu’on ne l’a cru alors. No­tam­ment parce que les co­lo­nies ne sont en ef­fet sou­vent per­çues que comme de simples bas­sins de res­sources na­tu­relles et qu’elles ne sont sou­vent ex­ploi­tées que dans cette seule op­tique. Les in­ves­tis­se­ments sont ci­blés en fonc­tion des in­té­rêts de la mé­tro­pole et les ef­fets sur les éco­no­mies lo­cales sont bien plus faibles que ceux que l’on constate dans les pays « émer­gents » comme la Rus­sie. On constate du reste que la part des in­ves­tis­se­ments des mé­tro­poles vers les co­lo­nies dans l’en­semble de leurs in­ves­tis­se­ments étran­gers sont faibles : 16,8!% pour le Royaume-Uni (soit moins que les États-Unis) et 8,9!% pour la France (contre 25!% pour la Rus­sie) et 2,6!% seule­ment pour l’Al­le­magne. Rien d’éton­nant alors à ce que la crois­sance moyenne an­nuelle de l’Afrique et de l’Asie soit lar­ge­ment en des­sous de la moyenne mon­diale – quand bien même elle se­rait la plus forte de leur his­toire. Entre 1870 et 1893, l’Afrique a crû de 1,32!% par an, l’Asie de 0,94!% par an, alors que le monde, lui, a pro­gres­sé à un rythme de 2,12!%. Se­lon l’éco­no­miste Angus Mad­di­son, c’est à cette époque que, pour la pre­mière fois dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, la Chine et l’Inde, sou­mises à des de­grés di­vers aux puis­sances co­lo­niales, cessent d’être les deux prin­ci­pales éco­no­mies du monde, mal­gré leur puis­sance dé­mo­gra­phique. Du coup, la « mon­dia­li­sa­tion co­lo­niale », tout en sé­cu­ri­sant une par­tie des im­por­ta­tions des mé­tro­poles, no­tam­ment pour les Bri­tan­niques, et en leur don­nant un pres­tige po­li­tique, est loin d’être une pa­na­cée éco­no­mique. Le PIB de l’Em­pire fran­çais, mal­gré son vaste do­maine co­lo­nial, de­meure en­core loin de ce­lui de l’Al­le­magne, même sans ses rares et pauvres co­lo­nies. De fait, les deux prin­ci­pales mé­tro­poles co­lo­niales, France et Royaume-Uni, comptent par­mi les éco­no­mies oc­ci­den­tales les moins dy­na­miques du mo­ment. Nor­man An­gell a donc rai­son : la mon­dia­li­sa­tion co­lo­niale, pour la­quelle les puis­sances ont été proches de se faire la guerre à plu­sieurs re­prises, est bien moins ren­table que l’autre forme de mon­dia­li­sa­tion, ba­sée sur les seuls in­ves­tis­se­ments, pour la­quelle la guerre est un dan­ger. En ce dé­but de 1914, les faits peuvent donc lais­ser croire que la rai­son l’em­por­te­ra.

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L’ar­mée bri­tan­nique en Afrique du Sud pen­dant la Se­conde Guerre des Boers (1899-1902). Les ré­pu­bliques boers y per­dirent leur in­dé­pen­dance.

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