IDÉES

Peut-on en­core sauver la place fi­nan­cière de Pa­ris, me­na­cée de dis­pa­raître!?

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - CH­RIS­TINE LE­JOUX JOUR­NA­LISTE, SER­VICE FI­NANCE @ChLe­joux * Le pré­nom a été chan­gé.

Pa­ris pointe dé­sor­mais à la 36e place – sur 80 – du clas­se­ment Glo­bal Fi­nan­cial Centres In­dex. C’est que de plus en plus d’ac­teurs de la fi­nance fran­çaise quittent la place, en rai­son, sur­tout, d’une fis­ca­li­té trop éle­vée et in­stable.

Oc­tobre! 2013. Agathe* M.!est dé­con­te­nanc é e . Cette jeune femme de 34 ans, tout heu­reuse d’ou­vrir son ca­bi­net mé­di­cal à Pa­ris d’ici à la fin de l’an­née, vient d’ap­prendre que son ma­ri – conseiller en fu­sions et ac­qui­si­tions au sein d’une grande banque fran­çaise – risque d’être «!dé­lo­ca­li­sé!» à Londres, dans les tout pro­chains mois. «!La pres­sion fis­cale sur les en­tre­prises, et sur les hauts sa­laires est moins forte là-bas qu’à Pa­ris! » , ex­plique Agathe, ima­gi­nant dé­jà la vie de fa­mille avec leurs deux jeunes en­fants ré­duite aux week-ends, à moins de re­non­cer à sa propre am­bi­tion pro­fes­sion­nelle pour suivre son ma­ri outre-Manche. Les banques d’af­faires ne sont pas les seules à dé­lo­ca­li­ser une par­tie de leurs équipes pa­ri­siennes. En oc­tobre!2012, Ni­co­las Chanut, le pa­tron d’Exane – le plus im­por­tant cour­tier in­dé­pen­dant fran­çais – of­fi­cia­li­sait dans la presse son dé­mé­na­ge­ment à Londres. Quelques mois plus tard, c’est l’une des plus fa­meuses so­cié­tés de ges­tion d’ac­tifs in­dé­pen­dante en France – Car­mi­gnac – qui dé­ci­dait de dé­lo­ca­li­ser une par­tie de ses équipes au Luxem­bourg. Autre dé­lo­ca­li­sa­tion par­tielle, celle du ges­tion­naire al­ter­na­tif fran­çais ABC Ar­bi­trage, qui a an­non­cé en mars der­nier la créa­tion de fi­liales en Ir­lande et à Sin­ga­pour. Et cet été va voir le dé­mé­na­ge­ment, aux États-Unis, de Ch­ris Vieh­ba­cher, le pa­tron de Sa­no­fi, deuxième ca­pi­ta­li­sa­tion de la Bourse de Pa­ris. Ain­si que le trans­fert, à Londres, de quelque 70!col­la­bo­ra­teurs de To­tal, tra­vaillant dans les dé­par­te­ments de ges­tion de la tré­so­re­rie et de la com­mu­ni­ca­tion fi­nan­cière de la pre­mière ca­pi­ta­li­sa­tion boursière fran­çaise. Au­tant d’exils qui ali­mentent le dé­bat sur l’at­trac­ti­vi­té de la place fi­nan­cière de Pa­ris. Et si ces ex­pa­triés se fai­saient cou­per la langue plu­tôt que d’avouer que leur dé­part tient en grande par­tie à des consi­dé­ra­tions fis­cales$? Pa­ris Eu­ro­place – l’as­so­cia­tion char­gée de pro­mou­voir la place fi­nan­cière de Pa­ris, qui or­ga­nise ses ren­contres fi­nan­cières an­nuelles les 8 et 9!juillet pro­chains –, n’hé­site pas, elle, à poin­ter du doigt la sur­fis­ca­li­sa­tion de l’in­dus­trie fi­nan­cière. De fait, pour le seul sec­teur ban­caire, le taux d’im­po­si­tion du ré­sul­tat comp­table est pas­sé de 38$% en 2010 à 65$% en 2013. Pour Pa­ris Eu­ro­place, la fis­ca­li­té n’est pas seule­ment ex­ces­sive, elle est éga­le­ment in­stable. Une cri­tique qui ne vaut pas seule­ment pour le gou­ver­ne­ment ac­tuel, mais force est de consta­ter que les pro­jets d’alour­dis­se­ment de l’im­po­si­tion des plus­va­lues de ces­sion de va­leurs mo­bi­lières – à l’ori­gine de la ré­volte dite des «! pi­geons! » à l’au­tomne 2012 – et de taxa­tion à 75$% de la tranche de re­ve­nus su­pé­rieure à 1!mil­lion d’eu­ros sont à cet égard édi­fiants. Sur le pre­mier, le gou­ver­ne­ment de Fran­çois Hollande a fait ma­chine ar­rière. Sur le se­cond, il a fi­na­le­ment dé­ci­dé que ce ne se­raient pas les sa­la­riés, mais les en­tre­prises, qui s’ac­quit­te­raient de la taxe à 75$% sur les hauts re­ve­nus.

PA­RIS « RISQUE D’ÊTRE RAYÉE DE LA CARTE »

Mais «! nos po­li­tiques ou­blient que les mau­vais mes­sages laissent des traces du­rables dans les es­prits! » , a re­gret­té Mi­chel Cha­ba­nel, le nou­veau pré­sident de l’Afic (As­so­cia­tion fran­çaise des in­ves­tis­seurs pour la crois­sance), dans La Tribune Heb­do du 20! juin. Comme la fa­meuse ti­rade «! Mon vé­ri­table ad­ver­saire, c’est la fi­nance! », pro­non­cée dé­but 2012 au Bour­get par Fran­çois Hollande, alors can­di­dat à la pré­si­den­tielle. Len­te­ment mais sû­re­ment, la place fi­nan­cière de Pa­ris se vide donc de son sang. Tout en re­con­nais­sant dans un en­tre­tien au quo­ti­dien L’Opi­nion, pu­blié le 17!avril, qu’il est «!très dif­fi­cile de don­ner des chiffres, car on constate des “lo­ca­li­sa­tions ailleurs” plu­tôt que des dé­lo­ca­li­sa­tions stric­to sen­su!» , Ma­rie-Anne Bar­bat-Laya­ni, di­rec­trice gé­né­rale de la Fé­dé­ra­tion ban­caire fran­çaise (FBF), juge que ces exils de la fi­nance fran­çaise à l’étran­ger consti­tuent «!un vrai su­jet exis­ten­tiel pour la place fi­nan­cière de Pa­ris! » , la­quelle «! risque d’être rayée de la carte!». De fait, Pa­ris, qui était la 5e place fi­nan­cière mon­diale en 2010 se­lon l’in­dice Xin­hua Dow Jones, n’oc­cupe plus au­jourd’hui que le 8e rang. Pis, la ca­pi­tale fran­çaise a en­core per­du sept places dans le der­nier clas­se­ment bis­an­nuel Glo­bal Fi­nan­cial Centres In­dex, pu­blié en mars. La ca­pi­tale fran­çaise, qui était en­core 29e en oc­tobre, pointe dé­sor­mais au 36e rang, sur 80, entre Kua­la Lum­pur et Mel­bourne, et à des an­nées-lu­mière de New York, Londres et Hong Kong, qui forment le trio de tête. Et, même si Pa­ris Eu­ro­place peut se tar­guer de ré­cents suc­cès, comme la si­gna­ture, le 28! juin, d’un ac­cord entre la Banque Po­pu­laire de Chine et la Banque de France, des­ti­né à créer, à terme, une in­fra­struc­ture de com­pen­sa­tion et de rè­gle­ment des tran­sac­tions en ren­min­bi (ou yuan) à Pa­ris, «! ce ne sont pas des ini­tia­tives comme celles sur le yuan qui chan­ge­ront grand­chose au fait que Pa­ris n’est plus, de­puis bien long­temps, la place de ré­fé­rence des échanges, y com­pris pour l’eu­ro! » , as­sé­nait Hu­bert de Vau­plane, avo­cat as­so­cié chez Kra­mer Le­vin, dans une tribune pu­bliée en avril der­nier. Or, der­rière l’at­tri­tion de la place fi­nan­cière de Pa­ris, c’est le fi­nan­ce­ment des en­tre­prises fran­çaises qui est en jeu, sur­tout à l’heure où les mar­chés des ca­pi­taux sont ap­pe­lés à prendre le re­lais de banques de­ve­nues moins prê­teuses, du fait de la nou­velle ré­gle­men­ta­tion de Bâle III. Le fi­nan­ce­ment des en­tre­prises et, par­tant, leur ca­pa­ci­té à créer de la crois­sance éco­no­mique et de l’em­ploi. Les pou­voirs pu­blics semblent conscients de cet en­jeu. Le co­mi­té Place de Pa­ris 2020, lan­cé le 16! juin par le mi­nistre des Fi­nances, Mi­chel Sa­pin, com­prend ain­si un groupe de travail char­gé de ré­flé­chir à la construc­tion d’une place fi­nan­cière «!at­trac­tive et dy­na­mique!».

À QUI PROFITE LA TAXE SUR LES TRAN­SAC­TIONS?

D’ores et dé­jà, les ac­teurs de la place de Pa­ris plaident no­tam­ment pour une mise en ex­tinc­tion de la taxe sur les sa­laires su­bie par les banques, pour une af­fec­ta­tion de la taxe sys­té­mique de ces der­nières à la cons­ti­tu­tion du fonds eu­ro­péen de ré­so­lu­tion des crises ban­caires, et non plus au bud­get de l’État. Sur­tout, Pa­ris Eu­ro­place s’in­surge contre la taxe sur les tran­sac­tions fi­nan­cières, qui a fait l’ob­jet, le 6! mai, d’un ac­cord entre onze!pays d’Eu­rope, dont la France, et qui concer­ne­ra dans un pre­mier temps les ac­tions et quelques pro­duits dé­ri­vés! : «! Taxer ces contrats dé­ri­vés pro­dui­ra une re­lo­ca­li­sa­tion mas­sive de ces ins­tru­ments et des ac­ti­vi­tés dans les centres fi­nan­ciers [si­tués] en de­hors de la zone de co­opé­ra­tion ren­for­cée.!» Au­tre­ment dit, une re­lo­ca­li­sa­tion à Londres, pre­mière place fi­nan­cière d’Eu­rope. Reste que si le Royaume-Uni dé­ci­dait de quit­ter l’Union eu­ro­péenne, il y a fort à pa­rier que la Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE) exi­ge­rait des banques eu­ro­péennes qu’elles ra­pa­trient dans la zone eu­ro une bonne par­tie de leurs ac­tifs ac­tuel­le­ment gé­rés à la Ci­ty. Pa­ris tien­drait alors peut-être là une chance de re­ga­gner du ga­lon sur l’échi­quier des places fi­nan­cières mon­diales.

© PIERRE VER­DY / AFP

Pré­sident de GDF Suez, Gé­rard Mes­tral­let pré­side aus­si Pa­ris Eu­ro­place, l’as­so­cia­tion dé­diée à la pro­mo­tion de la place fi­nan­cière de Pa­ris, qui or­ga­nise ses ren­contres fi­nan­cières an­nuelles les 8 et 9 juillet pro­chains.

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