ÉVO­LUER

Ven­deur tra­di­tion­nel à l’ère nu­mé­rique, un mé­tier en voie de dis­pa­ri­tion?

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PAR MA­RI­NA TORRE @Ma­ri­na_To

De longues ran­gées d’éta­gères pleines, des rayon­nages sans fin, des vi­gnettes pour chaque pro­duit, des éti­quettes vir­tuelles pour al­ler en­core plus loin, et, au bout du ma­ga­sin, des péages au­to­ma­tiques pour ré­gler ses em­plettes. Tou­jours plus de pro­duits, dis­po­nibles à por­tée de main et qui ont pour mé­rite d’être là, pré­ci­sé­ment quand l’ache­teur en a be­soin. Peut-être même com­man­dés à dis­tance et li­vrés en ma­ga­sin pour évi­ter d’avoir à prendre un jour de RTT afin de ré­cep­tion­ner son co­lis. Un pa­nier ré­glé en quelques clics, voire à la vo­lée par un sys­tème sans contact… Mais de ven­deur aux pe­tits soins, point. Et si c’était ce­la le ma­ga­sin de de­main? L’idée d’une échoppe sans mar­chand, et même… sans achat fait son che­min. À New York, la marque de vê­te­ments, sacs et bi­joux pour femmes Kate Spade a dé­ve­lop­pé avec le site d’en­chères en ligne eBay une vi­trine-ma­ga­sin qui ex­pose des pro­duits et per­met aux clients de les com­man­der sur un écran tac­tile. Sans al­ler jus­qu’à cet ex­trême, la ten­dance au click and col­lect, qui consiste à com­man­der en ligne pour en­suite al­ler cher­cher son pro­duit en ma­ga­sin, séduit de plus en plus d’en­seignes comme le dis­tri­bu­teur de vê­te­ments pour en­fant Du Pa­reil au même ou bien la Fnac. Plus lar­ge­ment en­core, le libre-ser­vice po­pu­la­ri­sé en France par Édouard Le­clerc au dé­but des an­nées 1950 reste une va­leur sûre, en par­ti­cu­lier pour les pro­duits de grande consom­ma­tion. Dans ces cas-là, le rôle du ven­deur pa­raît bien se­con­daire.

100000 NOU­VEAUX POSTES DE VEN­DEURS D’ICI À 2022?

Pour­tant, un chiffre vient contre­dire l’in­tui­tion se­lon la­quelle le mé­tier de ven­deur ten­drait à dis­pa­raître, du moins pour la France. Il émane de la Di­rec­tion de l’ani­ma­tion de la re­cherche, des études et des sta­tis­tiques (Dares) du mi­nis­tère du Tra­vail qui pu­bliait dé­but juillet une étude pros­pec­tive sur l’ave­nir des mé­tiers dans les dix pro­chaines an­nées. Se­lon le scé­na­rio le plus pessimiste, le nombre de créa­tions nettes d’em­plois de ven­deurs dans le com­merce entre 2012 et 2022 s’élè­ve­rait à 81000. Le plus op­ti­miste table sur 110000 et le mé­dian sur 100000. Un ni­veau certes in­fé­rieur aux 119000 créa­tions nettes en­re­gis­trées entre 1992 et 2002, mais près de trois fois plus éle­vé que ce­lui de la der­nière dé­cen­nie. Les dé­parts à la re­traite in­flue­ront peu sur les fu­turs re­cru­te­ments, jus­te­ment en rai­son de la jeu­nesse des ven­deurs ac­tuel­le­ment en poste, pointent les sta­tis­ti­ciens à l’ori­gine de cette étude. Néan­moins, « les re­cru­te­ments res­te­ront nom­breux du fait d’un im­por­tant re­nou­vel­le­ment, dû à des condi­tions sa­la­riales, ho­raires ou d’ac­ti­vi­té sou­vent dif­fi­ciles », sou­lignent les au­teurs. D’où un nombre to­tal de postes de ven­deurs à pour­voir d’ici à 2022 bien plus éle­vé que ce­lui des créa­tions nettes (232000, se­lon le scé­na­rio cen­tral). Tou­te­fois, ces don­nées sont à nuan­cer en pre­nant en compte les dif­fé­rences se­lon les types de com­merce et les ten­dances ac­tuelles. Tous mé­tiers confon­dus, l’em­ploi sa­la­rié dans le com­merce à pré­do­mi­nance ali­men­taire a chu­té de près de 4 % entre 2010 et 2012, soit 23000 em­plois de moins en­vi­ron, d’après l’Ob­ser­va­toire pros­pec­tif du com­merce, rat­ta­ché au For­co (Or­ga­nisme pa­ri­taire col­lec­teur agréé du com­merce et de la dis­tri­bu­tion). Il faut tou­te­fois re­mar­quer que ce chiffre ne pré­cise pas qui des ven­deurs ou des autres em­ployés du sec­teur ont été les plus tou­chés. Au cas par cas, il existe bien des ma­ga­sins qui perdent des ven­deurs. À titre d’exemple, Car­re­four au­rait sup­pri­mé 350 postes en deux ans dans les rayons in­for­ma­tiques et petit élec­tro­mé­na­ger de ses hy­per­mar­chés, soit 1,5 par ma­ga­sin, pointe ain­si l’un des res­pon­sables du pre­mier syn­di­cat du groupe, FO. Contac­tée, la di­rec­tion de Car­re­four n’a pas confir­mé ce chiffre. Sur­tout, il y a bien une ca­té­go­rie qui de­vrait être af­fec­tée : celle des cais­siers. Se­lon la Dares, leur nombre ne de­vrait pas suivre le rythme de crois­sance des em­ployés de com­merce, mais, au contraire, stag­ner. Un mou­ve­ment ob­ser­vé de près par So­phie Ber­nard, maître de confé­rences en so­cio­lo­gie à l’uni­ver­si­té Pa­ris-Dau­phine. Rap­pe­lant que le « tra­vail en caisse s’est vu au fil du temps de plus en plus ra­tio­na­li­sé et sim­pli­fié, no­tam­ment grâce à l’in­tro­duc­tion du scan­ner » , elle sou­ligne ce­pen­dant que « cer­tains em­plois peuvent dis­pa­raître, mais ce­la ne sup­pose pas un simple rem­pla­ce­ment des sa­la­riés par les ma­chines ou par les clients, mais une nouvelle ré­par­ti­tion des tâches entre sa­la­riés, clients et ma­chines. On pour­rait ima­gi­ner que cette re­com­po­si­tion des tâches pour­rait per­mettre une pré­sence plus im­por­tante de sa­la­riés en vue de ré­pondre ou d’as­sis­ter les clients, en somme de dé­ve­lop­per les ser­vices four­nis aux clients. À l’heure ac­tuelle, ce n’est pas le choix opé­ré en France, mais plu­tôt dans les pays an­glo-saxons, les dis­tri­bu­teurs fran­çais y voyant plu­tôt l’oc­ca­sion de réduire leurs coûts ».

PLUS DE CONSEIL POUR LES PRO­DUITS PRE­MIUM

Par ailleurs, compte te­nu des dif­fé­rents pro­fils de clients, plus ou moins à l’aise avec le fait de scan­ner eux-mêmes leurs éti­quettes, les dis­po­si­tifs clas­siques conti­nuent de co­exis­ter avec les caisses au­to­ma­tiques. Au­tre­ment dit, même la fonc­tion de cais­sier de­vrait sur­vivre, mais elle évo­lue­rait pour de­ve­nir une opé­ra­tion de sou­tien et de contrôle, sus­cep­tible d’être di­rec­te­ment confiée aux ven­deurs. Études sta­tis­tiques et so­cio-éco­no­miques pré­voient donc qu’à moyen terme, les ven­deurs ne de­vraient non pas dis­pa­raître, mais de­ve­nir au contraire plus nom­breux. Une ana­lyse que confirment les ob­ser­va­tions em­pi­riques de cer­tains pro­fes­sion­nels de la grande dis­tri­bu­tion. Ain­si, se­lon Hen­ri Danzin, co­pré­sident de l’agence de conseil Oyez, qui pro­pose des so­lu­tions pour nu­mé­ri­ser des ma­ga­sins et a no­tam­ment col­la­bo­ré avec Darty et But : « Il y au­ra deux ex­trêmes : le libre-ac­cès au pro­duit dans le cas où l’on n’a pas be­soin du ven­deur, on sait ce que l’on veut et on le veut tout de suite – c’est la stra­té­gie de Darty qui a re­vu ses rayon­nages pour don­ner da­van­tage de place au libre ac­cès –, et une stra­té­gie fon­dée sur le pre­mium où les ven­deurs sont au contraire très pré­sents pour ré­pondre aux ques­tions des clients. » En­fin, rap­pe­lons que s’il pro­gresse très ra­pi­de­ment, l’e-com­merce re­pré­sente une part mi­no­ri­taire des ventes de biens de consom­ma­tion en France (7 % hors ali­men­taire se­lon une étude du ca­bi­net Xerfi por­tant sur des chiffres de 2012). En outre, le « taux de trans­for­ma­tion », in­di­ca­teur très pri­sé des com­mer­çants qui me­sure le rap­port entre l’éven­tuelle in­ten­tion d’achat (en­trée dans le ma­ga­sin phy­sique, vi­site de la bou­tique vir­tuelle) et la tran­sac­tion ef­fec­ti­ve­ment réa­li­sée, se­rait « 20 fois plus im­por­tant » dans les com­merces phy­siques. D’ailleurs, les consom­ma­teurs fran­çais res­tent en­core at­ta­chés à ces der­niers. L’idée d’une dis­pa­ri­tion pro­gres­sive du ma­ga­sin, et donc du ven­deur, semble à ex­clure. En re­vanche, l’idée de « com­plé­men­ta­ri­té » entre les deux modes de vente pa­rais­sant lar­ge­ment ac­quise, le rôle spé­ci­fique du ven­deur en ma­ga­sin en pa­raît d’au­tant plus bou­le­ver­sé. Sur­tout lorsque les dis­tri­bu­teurs trans­forment leurs ma­ga­sins phy­siques en es­paces « connec­tés » et équipent leur per­son­nel sur place qua­si­ment de la tête aux pieds.

© Reuters

Après avoir ha­bi­tué les consom­ma­teurs au libre-ser­vice, les hy­per­et su­per­mar­chés adoptent l’en­cais­se­ment au­to­ma­tique et le paie­ment sans con­tact.

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