Po­li­tique de l’offre et blo­cages fran­çais

Con­trai­re­ment aux idées re­çues, le pro­blème de la France n’est ni la de­mande, ni le ni­veau des in­éga­li­tés. La né­ces­si­té de sou­te­nir l’ap­pa­reil pro­duc­tif, han­di­ca­pé par des coûts anor­ma­le­ment éle­vés, ne fait pas vrai­ment dé­bat. Im­pôts, sa­laires, normes, qu

La Tribune Hebdomadaire - - VISIONS -

Il y a un as­sez large consen­sus par­mi les éco­no­mistes au su­jet des ré­formes qui sont né­ces­saires dans l’Hexa­gone. Elles partent de l’ana­lyse des ano­ma­lies dans la si­tua­tion éco­no­mique de la France : compte te­nu du ni­veau de gamme de la pro­duc­tion in­dus­trielle, les coûts de cette der­nière sont anor­ma­le­ment éle­vés, et la né­ces­si­té de main­te­nir les prix au ni­veau de ceux des concur­rents écrase les marges bé­né­fi­ciaires. Il en a ré­sul­té une forte ri­gi­di­té de l’offre, qui im­plique que la pro­duc­tion ne suit plus la de­mande, aus­si bien in­té­rieure qu’ex­té­rieure, avec la faible ren­ta­bi­li­té de la pro­duc­tion et le dé­fi­cit de com­pé­ti­ti­vi­té ; la si­tua­tion est ren­due pire par le poids éle­vé de la pres­sion fis­cale sur les en­tre­prises et sur le tra­vail, né­ces­saire pour fi­nan­cer un ni­veau consi­dé­rable de dé­penses pu­bliques. UNE RÉ­FLEXION ET DES ÉVO­LU­TIONS NÉ­CES­SAIRES On voit donc qu’il fau­drait être ca­pable de réduire les coûts de pro­duc­tion des en­tre­prises, aus­si bien les im­pôts que les coûts sa­la­riaux, de réa­li­ser une op­ti­mi­sa­tion des dé­penses pu­bliques pour pou­voir réduire la pres­sion fis­cale. Les condi­tions de l’offre sont éga­le­ment dé­gra­dées par le poids des ré­gle­men­ta­tions sur les en­tre­prises (coûts éle­vés d’em­bauche et de li­cen­cie­ment, normes tech­niques) et par le désa­jus­te­ment entre les be­soins des en­tre­prises et les qua­li­fi­ca­tions des jeunes sor­tants du sys­tème édu­ca­tif. Une ré­flexion sur la per­ti­nence des règles et des normes – l’exemple ré­cent du bâ­ti­ment est très ré­vé­la­teur – et sur le rap­pro­che­ment en­sei­gnants-en­tre­prises est donc né­ces­saire. Mais l’en­semble de ces évo­lu­tions, in­dis­pen­sables, sou­te­nues par la ma­jo­ri­té des éco­no­mistes, se heurte aux a prio­ri, aux « blo­cages » de l’opi­nion en France. De quels « blo­cages » s’agit-il, de quoi par­lons-nous? D’abord d’er­reurs ob­jec­tives d’ana­lyse de la si­tua­tion, d’er­reurs sim­ple­ment fac­tuelles sur la si­tua­tion réelle du pays. Beau­coup de Fran­çais croient que la pro­duc­tion ré­sulte de la de­mande et que si on veut sou­te­nir la crois­sance, il faut ac­croître les dé­penses pu­bliques, re­dres­ser le pou­voir d’achat des sa­la­riés. Le fait que, de­puis le dé­but des an­nées 2000, la pro­duc­tion in­dus­trielle en France a bais­sé de 12 % alors que la de­mande in­té­rieure de pro­duits in­dus­triels a aug­men­té de 20 %, mon­trant clai­re­ment que le pro­blème n’est pas un pro­blème de de­mande, est ex­trê­me­ment peu connu. Beau­coup de ci­toyens croient aus­si que les in­éga­li­tés ont beau­coup aug­men­té en France et que cette ou­ver­ture des in­éga­li­tés a contri­bué au frei­nage de la crois­sance puisque les in­di­vi­dus aux re­ve­nus les plus éle­vés ont une pro­pen­sion à épar­gner très éle­vée. En réa­li­té, la France est un des pays où celles-ci n’ont pas aug­men­té. La me­sure la plus po­pu­laire au­jourd’hui des in­éga­li­tés est le pour­cen­tage du re­ve­nu na­tio­nal pris par le 1 % d’in­di­vi­dus au re­ve­nu le plus éle­vé. Du dé­but des an­nées 1990 à au­jourd’hui, ce pour­cen­tage est pas­sé de 12 % à 20 % aux États-Unis; en France, il est res­té stable, os­cil­lant entre 6 % et 7 %. Les faits sont aus­si mal connus dans le do­maine de l’éner­gie. La plu­part des Fran­çais ont une vision tout à fait dé­for­mée des risques liés à l’ex­ploi­ta­tion du gaz de schiste (il s’agit beau­coup plus de la consom­ma­tion d’eau que des autres risques sup­po­sés : pol­lu­tion de la nappe phréa­tique, trem­ble­ments de terre) ou de la réa­li­té des coûts des éner­gies re­nou­ve­lables. L’éo­lien en mar, par exemple, ne peut fonc­tion­ner à pleine ca­pa­ci­té que 30 % du temps, et son coût de pro­duc­tion d’élec­tri­ci­té équi­vaut à l’uti­li­sa­tion de pé­trole va­lant au moins 220 dol­lars le ba­ril. Les élé­ments de ce cal­cul éco­no­mique sont mal connus et sont même ca­chés. Le se­cond blo­cage vient de la cul­ture de po­li­tique éco­no­mique du pays. De­puis les an­nées 1970, les di­ri­geants fran­çais ont une cul­ture de po­li­tique de la de­mande et non une po­li­tique de l’offre. Ce­ci a com­men­cé par la ré­ac­tion aux chocs pé­tro­liers des an­nées 1970 : Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing et Fran­çois Mit­ter­rand ré­pondent à ces chocs, qui sont des chocs né­ga­tifs d’offre, par des po­li­tiques de sou­tien de la de­mande : dé­fi­cits pu­blics, hausse des sa­laires… Ce­ci a ag­gra­vé la crise en fai­sant ap­pa­raître une forte in­fla­tion, un dé­fi­cit ex­té­rieur mas­sif. Dans les an­nées 2000, avant la crise de 2008, la France choi­sit de ne pas cor­ri­ger son dé­fi­cit pu­blic mal­gré le re­tour de la crois­sance. On se sou­vient du pacte « Chi­rac-Schrö­der » pour lais­ser le dé­fi­cit pas­ser au-des­sus de 3 % du PIB, ce qui ac­com­pa­gnait des ré­formes struc­tu­relles en Al­le­magne mais pas en France. DES DÉ­PENSES SANS EF­FETS À LONG TERME En­fin, la ré­ac­tion à la crise de 20082009 a été un plan de re­lance par les tra­vaux pu­blics, les in­fra­struc­tures routières, le type même de dé­penses qui ne conduisent à au­cun ef­fet ré­cur­rent à long terme. Même les gou­ver­ne­ments de droite, de 2007 à 2012, penchent pour les po­li­tiques de la de­mande. Les po­li­tiques du lo­ge­ment sont un autre exemple im­por­tant : mal­gré de nom­breuses études mon­trant que les aides aux lo­ge­ments, les prêts à taux zé­ro, en rai­son de la fai­blesse de l’offre d’ha­bi­ta­tions, ne conduisent qu’à des hausses des prix de l’immobilier et des loyers, ces po­li­tiques sont pour­sui­vies. Le bas­cu­le­ment vers l’idée que des po­li­tiques de l’offre sont né­ces­saires est donc ex­trê­me­ment ré­cent. Pour­quoi fon­da­men­ta­le­ment cette pré­fé­rence pour les po­li­tiques de de­mande? D’abord, parce que leur ef­fet sur l’éco­no­mie est ra­pide – une aide aux mé­nages ac­croît le pou­voir d’achat des mé­nages –, alors que ce­lui des po­li­tiques de l’offre est très lent – on es­time qu’il faut en­vi­ron quatre ans pour qu’elles four­nissent des ef­fets po­si­tifs. En­suite, parce que les po­li­tiques de la de­mande per­mettent le clien­té­lisme : l’État aide une ca­té­go­rie pré­cise de ci­toyens (les fa­milles…). Par ailleurs, les di­ri­geants fran­çais n’ont pas la cul­ture de l’ar­bi­trage entre ef­fi­ca­ci­té et équi­té. Chaque po­li­tique éco­no­mique peut avoir des ef­fets contra­dic­toires sur ces deux ob­jec­tifs. Par exemple, une hausse du taux mar­gi­nal d’im­po­si­tion ac­croît l’équi­té mais peut avoir des ef­fets né­ga­tifs sur l’ef­fi­ca­ci­té : dé­lo­ca­li­sa­tion des cadres di­ri­geants, des PME fa­mi­liales. Le plus sou­vent, les gou­ver­ne­ments pré­fèrent re­te­nir l’ef­fort po­si­tif sur l’équi­té et igno­rer les pos­sibles ef­fets né­ga­tifs sur l’ef­fi­ca­ci­té. En­fin, la vision col­lec­tive en France des en­tre­prises est dé­fa­vo­rable. Ai­der ces der­nières est per­çu comme sy­no­nyme de don­ner de l’ar­gent aux ac­tion­naires, pas de sou­te­nir l’in­ves­tis­se­ment, l’em­ploi, l’in­no­va­tion. Le dé­bat sur le Pacte de res­pon­sa­bi­li­té est ré­vé­la­teur : com­bien de fois a-t-on en­ten­du que les baisses d’im­pôts des en­tre­prises al­laient seu­le­ment ser­vir à ac­croître les di­vi­dendes, alors que la cor­ré­la­tion entre pro­fi­ta­bi­li­té et in­ves­tis­se­ment est évi­dente? On voit donc en France que les faits éco­no­miques sont mal connus ou dé­for­més dans tous les do­maines (rôle de l’offre et de la de­mande) ; que la cul­ture est celle des po­li­tiques de la de­mande et de la lutte contre les in­éga­li­tés, même si celles-ci n’ont pas aug­men­té, pas du sou­tien de l’offre et de l’ef­fi­ca­ci­té ; que les en­tre­pre­neurs ont une image né­ga­tive de col­lec­teurs de rente et pré­ci­sé­ment pas d’en­tre­pre­neurs. Dif­fi­cile dans ces cir­cons­tances de me­ner des po­li­tiques de l’offre, de sou­tien aux en­tre­prises, de tran­si­tion éner­gé­tique si la réa­li­té scien­ti­fique est très dif­fé­rente de la per­cep­tion.

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