JÉ­RÔME RUS­KIN

Le fon­da­teur d’Us­bek & Ri­ca, 30 ans, pré­pare une le­vée de fonds pour concré­ti­ser le projet d’ave­nir de sa mai­son d’édi­tion consa­crée au fu­tur. Il vise le nu­mé­rique et la fé­dé­ra­tion d’une com­mu­nau­té « dans la vraie vie ».

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PAR PERRINE CREQUY @Per­ri­neC­re­quy

Le fon­da­teur d’Us­bek & Ri­ca, 30 ans, pré­pare une le­vée de fonds pour sa mai­son d’édi­tion dé­diée au fu­tur.

Vé­ri­té dans un temps, er­reur dans un autre. » En bon en­tre­pre­neur, Jé­rôme Rus­kin ap­plique à son bu­si­ness mo­del cette ré­flexion de Mon­tes­quieu consi­gnée dans Les Lettres per­sanes. Il pré­pare une le­vée de fonds, qu’il compte bien bou­cler dé­but 2015, pour don­ner une nouvelle di­men­sion à Us­bek & Ri­ca, l’édi­teur de médias qu’il a fon­dé en 2008, et nom­mé ain­si en ré­fé­rence aux per­son­nages de cet ou­vrage du phi­lo­sophe des Lu­mières. « Notre am­bi­tion est d’ex­plo­rer le fu­tur. Nous édi­tons des médias pour dé­mo­cra­ti­ser les ques­tions d’ave­nir, et fé­dé­rer une com­mu­nau­té. La V2 du projet in­clu­ra une dé­cli­nai­son nu­mé­rique et une ex­ten­sion de nos ac­ti­vi­tés au-de­là du mar­ché fran­çais », confie l’en­tre­pre­neur âgé de 30 ans, qui n’en est pas à son pre­mier ajus­te­ment stra­té­gique. Et pour cause : l’idée d’Us­bek & Ri­ca a ger­mé dans son es­prit dès 2006, alors qu’il étu­diait la so­cio­lo­gie à l’École des hautes études en sciences so­ciales. Il avait 24 ans. Puis il a es­quis­sé un pre­mier bu­si­ness mo­del lors d’un mas­tère En­tre­pre­neu­riat à l’EM Lyon, en 2008.

« IL AVANCE SANS ATER­MOIE­MENTS ET SANS IDÉO­LO­GIE »

Après deux ans de nu­mé­ros zé­ro pour se ro­der, c’est sous forme d’un « mook », un « ob­jet » à mi-che­min entre le ma­ga­zine et le livre, qu’il a lan­cé Us­bek & Ri­ca, en juin 2010. « La dis­tri­bu­tion en li­brai­rie nous a per­mis de faire connaître le titre bien plus vite qu’une dif­fu­sion en kiosque. Et de sus­ci­ter la cu­rio­si­té des médias. Mais pour notre lec­to­rat, jeune, cette for­mule de 200 pages à 15 eu­ros, c’était trop dense et trop cher. Fi­na­le­ment, seul XXI a trou­vé sa place sur ce mar­ché en France. » Jé­rôme Rus­kin a donc ra­pi­de­ment bas­cu­lé sur un for­mat ma­ga­zine clas­sique, conser­vant sa pé­rio­di­ci­té tri­mes­trielle, mais en ré­dui­sant de 60 % la pa­gi­na­tion et le prix. En pa­ral­lèle, il a lan­cé des ap­pli­ca­tions mo­biles et des par­te­na­riats avec Arte, Slate et Ra­dio No­va. Il a ins­tau­ré le « Tri­bu­nal pour les génération­s fu­tures », un évé­ne­ment hé­ber­gé par la Gaî­té ly­rique à l’oc­ca­sion de la pa­ru­tion de tout nou­veau nu­mé­ro, ti­ré à 8000 exem­plaires. À chaque séance, une ques­tion de so­cié­té est ci­tée à com­pa­raître : « Doit-on quit­ter la France? », « Sommes-nous condam­nés au vin­tage? » Le mar­di 30 sep­tembre, date du pro­cès de « Faut-il tra­fi­quer son corps », les té­moins se suc­cé­de­ront à la barre à l’is­sue du ré­qui­si­toire, pour s’en faire les avo­cats ou pré­ci­ser les faits, avant que le ju­ry po­pu­laire sé­lec­tion­né au sein de l’au­di­toire ne pro­nonce son ver­dict. Cô­té bu­si­ness, les chiffres sont sans ap­pel : l’en­tre­prise, qui em­ploie six sa­la­riés et une ving­taine de pres­ta­taires – pi­gistes ou gra­phistes – a réa­li­sé en 2013 ses pre­miers bé­né­fices avec 800000 eu­ros de chiffre d’af­faires, gé­né­ré à 70 % par la réa­li­sa­tion de sites pour des marques comme EDF, Da­none ou Bouygues Immobilier. Et Jé­rôme Rus­kin, se re­ven­di­quant de « la gé­né­ra­tion In­ter­net, qui est por­teuse de la ré­vo­lu­tion co­ol », n’a au­cun scru­pule à nour­rir l’am­bi­tion d’ac­cé­lé­rer ses ac­ti­vi­tés dans ce ju­teux bu­si­ness des conte­nus ré­dac­tion­nels de marques. Aux gar­diens du temple de la dé­on­to­lo­gie jour­na­lis­tique qui s’en émeuvent, il ré­pond sans com­plexe : « En tant qu’édi­teur, je crée des médias. J’ap­porte mon ex­per­tise à des marques qui sou­haitent créer leur propre mé­dia. Et ce­la me per­met d’in­ves­tir pour amé­lio­rer la qua­li­té ré­dac­tion­nelle des dos­siers d’Us­bek & Ri­ca. » Ce­la dit, c’est avec au­tant de convic­tion cin­glante que « Mon­sieur Ta­tillon » – comme il se sur­nomme lui-même – en­fourche d’autres che­vaux de ba­taille de la presse tra­di­tion­nelle : « Il faut trou­ver de nou­velles me­sures d’au­dience en ligne. La ty­ran­nie du clic n’a plus de sens. Ce­la donne Mi­nu­tebuzz, qui est car­ré­ment pé­nible. Je res­pecte ce que fait Mel­ty, mais la cu­ra­tion, ce n’est pas mon mé­tier. Mon mo­dèle est fon­dé sur la pro­duc­tion d’un conte­nu ori­gi­nal, à l’ins­tar de Vice. » La ré­fé­rence à ce site qui se veut « l’antre des ac­ti­vi­tés im­mo­rales » (on y cause com­bats de co­qs, drogue, ou en­core or­gies éli­tistes) a de quoi in­ter­pel­ler quand on sait que Jé­rôme Rus­kin est pas­sion­né de ro­mans d’amour et ré­so­lu­ment op­ti­miste quant à l’ave­nir du monde et aux nou­velles technologi­es. Plu­tôt fleur bleue que « ba­dass ». « Jé­rôme in­carne le gendre idéal, avec un sub­til mé­lange d’am­bi­tion, d’en­thou­siasme et de dou­ceur. Sa ligne édi­to­riale mé­ri­te­rait d’être plus ar­ro­gante, plus tran­chée, un peu moins propre » , note Stéphane Dis­tin­guin, pré­sident fon­da­teur de Fa­ber­no­vel, pré­sident du pôle de com­pé­ti­ti­vi­té Cap Di­gi­tal, et ac­tion­naire d’Us­bek & Ri­ca. C’est « la co­hé- rence et le ca­rac­tère in­no­vant du projet, ain­si que la per­sé­vé­rance de Jé­rôme » qui ont con­vain­cu cet ac­tion­naire de la pre­mière heure. « En en­trant à l’EM Lyon, j’étais dé­jà prêt à lan­cer Us­bek & Ri­ca, mais les ban­quiers ti­quaient sur mon manque de for­ma­tion com­mer­ciale. J’ai donc contac­té dix in­ves­tis­seurs po­ten­tiels, en leur don­nant ren­dez-vous un an plus tard. » À l’is­sue de cette pé­riode, huit d’entre eux ont ef­fec­ti­ve­ment sor­ti leurs ché­quiers, pour un mon­tant glo­bal de 200000 eu­ros, « réunis en trois se­maines » . Une ga­ran­tie de Bpi­france a fi­ni de convaincre les ban­quiers, qui ont prê­té 300000 eu­ros. Jé­rôme Rus­kin a séduit avec la même ai­sance le jour­na­liste Pierre Cat­tan, qui l’ac­com­pagne de ses conseils de­puis 2010. Il s’illustre aus­si bien dans le rôle de com- mer­cial. Sé­lec­tion­né par­mi les 30 jeunes char­gés de re­mettre à la Com­mis­sion At­ta­li il y a un an un rap­port sur l’éco­no­mie po­si­tive, il a pro­fi­té d’une réunion de tra­vail pour dis­tri­buer son ma­ga­zine et pré­sen­ter son en­tre­prise à l’as­sem­blée, qui comp­tait Élo­die Vialle, la ré­dac­trice en chef de You­phil : « Même s’il n’est pas jour­na­liste, Jé­rôme a une vision très juste du monde des médias. Il est très à l’écoute, mais on le sent très so­lide dans ses convic­tions, et dé­ter­mi­né. Il avance sans ater­moie­ments et sans idéo­lo­gie. » À 20 ans, sui­vant l’exemple de ses pa­rents, Jé­rôme Rus­kin a ex­pé­ri­men­té la vie col­lec­ti­viste dans le kib­boutz Ba­ram, en haute Ga­li­lée, al­ter­nant les postes à la cueillette de pommes, à l’usine d’em­pa­que­tage ou à la plonge. Comme tout so­cio­logue qui se res­pecte, il s’est pen­ché sur la pen­sée de Marx. En 2012, sa double na­tio­na­li­té fran­co-amé­ri­caine lui a per­mis de vo­ter en fa­veur d’Oba­ma. Mais le mi­li­tan­tisme po­li­tique ne l’in­té­resse pas. Au grand re­gret de Thier­ry Kel­ler, le ré­dac­teur en chef d’Us­bek & Ri­ca : « Plus jeune, je me suis beau­coup in­ves­ti en po­li­tique, et j’au­rais ai­mé avoir quel­qu’un comme Jé­rôme à mes cô­tés. On peut comp­ter sur lui. Il creuse son sillon, avec un cô­té ana­chro­nique. Il est tou­jours d’hu­meur égale, même quand on le ta­quine sur sa ma­nière d’écrire, très ly­rique. Il dé­lègue com­plè­te­ment la ligne édi­to­riale. C’en est même dif­fi­cile de sa­voir ce qu’il pense de l’ac­tua­li­té. » Jé­rôme Rus­kin lit la presse tous les ma­tins, mais il res­treint son pé­ri­mètre d’in­ter­ven­tion au dé­ve­lop­pe­ment d’Us­bek & Ri­ca, qu’il sou­haite dans « l’es­prit kib­boutz » . La com­mu­nau­té a dé­jà sa propre mon­naie : l’us­bek, dont on trouve quelques uni­tés dans chaque nu­mé­ro du ma­ga­zine et qui s’échange contre un livre res­ca­pé du pi­lon, à la fa­veur d’un partenaria­t avec les éditions 10/18. Jé­rôme Rus­kin ai­me­rait ren­for­cer ses liens avec la com­mu­nau­té Ouis­hare. Car il en est cer­tain : l’éco­no­mie par­ti­ci­pa­tive, c’est l’ave­nir. Un fu­tur hu­ma­niste et tech­no­phile, tein­té de rose.

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