L’Inde se prend de pas­sion pour les villes in­tel­li­gentes

La Tribune Hebdomadaire - - MÉTROPOLES -

Pha­rao­nique, le projet de Na­ren­dra Mo­di ? En pro­po­sant de construire cent smart ci­ties pour trans­for­mer l’Inde en pleine ur­ba­ni­sa­tion, c’est un plan de re­lance qui ne dit pas son nom que le nou­veau Pre­mier mi­nistre a en tête, pour ré­veiller un pays au ra­len­ti. En­fin, du point de vue d’un pays « émergent » : de­puis plus de deux ans main­te­nant, la crois­sance est in­fé­rieure à 5 % contre une moyenne de 8 % jus­qu’alors. Les villes in­tel­li­gentes mises en avant par la droite au pou­voir en­tendent aus­si ré­pondre à un vrai sou­ci, ce­lui de l’ap­pé­tence crois­sante de la po­pu­la­tion pour les villes : se­lon la Banque mon­diale, près d’un tiers des In­diens sont ur­bains et, d’ici à 2030, ces der­niers de­vraient re­pré­sen­ter 590 mil­lions d’in­di­vi­dus, soit le double de la po­pu­la­tion to­tale des États-Unis, es­time le ca­bi­net McKin­sey. En réa­li­té, le Pre­mier mi­nistre re­prend à son compte un pro­gramme concoc­té dès 2005 par ses ad­ver­saires du Par­ti du Con­grès (gauche). Connu sous le nom de JNNURM (Ja­wa­har­lal Neh­ru Na­tio­nal Ur­ban Re­newal Mis­sion), ce pro­gramme a bé­né­fi­cié de 1200 mil­liards de rou­pies (15 mil­liards d’eu­ros) de cré­dits, sans pro­duire de ré­sul­tats vi­sibles. Il vi­sait à mo­der­ni­ser une soixan­taine d’ag­glo­mé­ra­tions, mais il est ra­pi­de­ment de­ve­nu une énorme usine à gaz en­ta­chée de cor­rup­tion. sé­cu­ri­té… » Le tout grâce à la gé­né­ra­li­sa­tion de l’e-gou­ver­nance, le grand da­da de Mo­di. « Si nous avions pla­ni­fié les choses cor­rec­te­ment il y a une ving­taine d’an­nées, au­jourd’hui nos centres ur­bains ne se­raient pas com­plè­te­ment sa­tu­rés. Le mieux est de dé­mar­rer les chan­tiers aus­si vite que pos­sible » , a cla­mé le Pre­mier mi­nistre fin août lors de l’inau­gu­ra­tion d’une route à Nag­pur, dans le centre du pays. Le mes­sage a été re­çu cinq sur cinq. Salon de l’élec­tri­ci­té à Ban­ga­lore fin sep­tembre, som­met des in­ves­tis­seurs mon­diaux à In­dore en oc­tobre, confé­rence sur la mo­bi­li­té ur­baine à Del­hi en no­vembre… Les mi­lieux d’af­faires s’ac­tivent pour at­ti­rer les com­pé­tences et les fi­nan­ce­ments. À la mi-sep­tembre, le gou­ver­ne­ment a convo­qué les mi­nistres du Dé­ve­lop­pe­ment ur­bain de cha­cun des vingt-neuf États de l’Union. Ob­jec­tif : re­cen­ser les lois sur les ac­qui­si­tions fon­cières et les per­mis de construire ris­quant de frei­ner les opé­ra­tions, afin de les ré­for­mer en ur­gence. His­toire de cal­mer les es­prits, le mi­nistre en charge des villes in­tel­li­gentes au ni­veau fé­dé­ral, Ven­kaiah Nai­du, a pré­ve­nu que « deux ou trois villes nou­velles » ver­raient le jour mais qu’il s’agis­sait, en pre­mier lieu, de « trans­for­mer les villes exis­tantes » en villes in­tel­li­gentes. Il faut dire que l’at­mo­sphère est fié­vreuse. Rien qu’au long du cor­ri­dor in­dus­triel Del­hiMum­bai, une di­zaine de villes du fu­tur sont dans les car­tons. C’est à qui don­ne­ra le pre­mier coup de pioche. Dans l’État du Gu­ja­rat que di­ri­geait Na­ren­dra Mo­di ces der­nières an­nées, une ci­té fi­nan­cière in­ter­na­tio­nale (Gift City) com­mence dé­jà à sor­tir de terre, tan­dis qu’un projet de ville por­tuaire (Dho­le­ra) do­tée d’un aé­ro­port deux fois plus vaste que Rois­sy vient d’être adop­té. Tout proche de Del­hi, ce sont Grea­ter Noi­da et Glo­bal City qui font la course. Le gou­ver­ne­ment in­dien as­sure re­ce­voir de nom­breuses marques d’in­té­rêt de l’étran­ger, Chine, Sin­ga­pour, Aus­tra­lie, Ca­na­da… Et sur­tout du Ja­pon, où Na­ren­dra Mo­di s’est ren­du en vi­site of­fi­cielle dé­but sep­tembre. Dé­jà très en­ga­gés au Gu­ja­rat, les bailleurs de fonds nip­pons viennent de si­gner un chèque de 26 mil­liards d’eu­ros pour fi­nan­cer les villes in­tel­li­gentes et les in­fra­struc­tures en tous genres qui vont avec. Sur place, les Fran­çais, eux, gardent la tête froide. « Les be­soins en gé­nie ci­vil, transports, eau et éner­gie sont énormes, et un cer­tain sen­ti­ment po­si­tif est en train de se des­si­ner, mais gare aux ef­fets d’an­nonces », confie un ban­quier en poste à Mum­bai. « S’agis­sant du fi­nan­ce­ment des villes in­tel­li­gentes, Mo­di vante les bien­faits des par­te­na­riats pu­blic-pri­vé, mais il lui fau­dra d’abord prou­ver que l’Inde de­vient un terrain ré­gle­men­taire stable » , pré­cise-t-il. Pour l’ins­tant, au contraire, le pays donne une très mau­vaise image avec le scan­dale du char­bon, qui a écla­té il y a deux ans : soup­çon­nées d’avoir été at­tri­buées au tra­vers d’ap­pels d’offres tru­qués dans les an­nées 2000, les conces­sions des mines de char­bon viennent d’être an­nu­lées par la Cour su­prême. LA RATP, LE PLUS OP­TI­MISTE DES PRES­TA­TAIRES FRAN­ÇAIS Dans ce contexte, les en­tre­prises hexa­go­nales marchent sur des oeufs. Ces dix-huit der­niers mois, une tren­taine de pa­trons ont par­ti­ci­pé par trois fois aux voyages de Paul Her­me­lin, PDG de Cap Ge­mi­ni et re­pré­sen­tant spé­cial de la France pour la re­la­tion éco­no­mique avec l’Inde. « Nous cher­chons à nous po­si­tion­ner mais pour le mo­ment les grands pro­jets tardent à se concré­ti­ser » , in­dique-t-on chez Vin­ci. « Il est trop tôt pour dire quoi que ce soit de per­ti­nent, hé­las » , confirme Veo­lia, qui a mis au point un sys­tème de mo­dé­li­sa­tion ur­baine en 3D. « Ces villes in­tel­li­gentes re­pré­sentent une grosse op­por- tu­ni­té, dé­cla­rait ré­cem­ment Pra­kash Chan­dra­ker, vice-pré­sident de Sch­nei­der Elec­tric In­fra­struc­ture dans The Eco­no­mic Times. Elles sont “la” so­lu­tion ur­baine de l’Inde, à condi­tion qu’elles contri­buent à réduire les émis­sions de gaz à ef­fet de serre. » Aux yeux de la RATP, pré­sente en Inde aux cô­tés de Trans­dev au tra­vers d’une so­cié­té com­mune, les in­di­ca­teurs sont « ex­trê­me­ment po­si­tifs » , sous ré­serve que les Fran­çais puissent ap­por­ter « une vraie va­leur ajou­tée » aux pro­jets ur­bains. « Le pays n’a au­cune ex­pé­rience en ma­tière de tram­way et les mé­tros sont en­core peu nom­breux » , cite en exemple Cy­ril Carniel, vice-pré­sident pour l’Asie et le Moyen-Orient de RATP-Dev, la fi­liale char­gée de dé­ve­lop­per les ac­ti­vi­tés d’ex­ploi­ta­tion en de­hors du ré­seau his­to­rique fran­ci­lien. Le groupe es­time être en bonne po­si­tion car il vient d’inau­gu­rer la pre­mière ligne de mé­tro de Bom­bay : « Nous ne ven­dons plus du rêve mais une réa­li­sa­tion concrète qui rem­porte un franc suc­cès, avec jus­qu’à 500000 voya­geurs par jour. » Dans les mi­lieux di­plo­ma­tiques, la pru­dence reste de mise. « En ré­con­ci­liant la po­li­tique et le pa­tro­nat, Na­ren­dra Mo­di a sou­le­vé beau­coup d’es­poirs, es­time un membre des dé­lé­ga­tions conduites par Paul Her­me­lin. Tou­te­fois, l’Inde est un élé­phant qui s’est dé­jà pris à rê­ver d’un dé­ve­lop­pe­ment à la chi­noise alors que rien ne sui­vait, ni la four­ni­ture d’éner­gie, ni la pro­duc­tion in­dus­trielle, ni les in­fra­struc­tures… Le chan­ge­ment va prendre du temps. »

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