Où est l’in­no­va­tion ?

L’in­no­va­tion que nous ob­ser­vons dans la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique et ro­bo­tique ne se concrétise pas dans les sta­tis­tiques de crois­sance ou de pro­duc­ti­vi­té. Et si tout ce­la n’était qu’une illu­sion, qui nous dé­tourne par des ef­fets de mode des vraies in­no­va­tions

La Tribune Hebdomadaire - - VISIONS -

Si l’on en croit le bruit mé­dia­tique, l’in­no­va­tion se trouve par­tout au­tour de nous, pro­gres­sant à un rythme ra­re­ment éga­lé dans l’His­toire. La suc­ces­sion fré­né­tique de nou­veaux pro­duits de l’in­for­ma­tique ou des té­lé­com­mu­ni­ca­tions, la puis­sance des marques de nou­velles technologi­es, les ité­ra­tions de leurs gammes à un tem­po ef­fré­né, le bat­tage au­tour des flots fi­nan­ciers qui semblent se di­ri­ger vers la tech­no­lo­gie... : tout nous porte à croire que la pé­riode ac­tuelle est celle d’une ac­cé­lé­ra­tion ré­gu­lière de l’in­no­va­tion. Que celle-ci est la reine de l’éco­no­mie contem­po­raine, avec son cor­tège de ruptures qui fra­gi­lisent des sec­teurs tra­di­tion­nels et des mé­tiers jus­qu’alors sans concur­rence. Des éco­no­mistes pré­disent même une ro­bo­ti­sa­tion ac­crue des ac­ti­vi­tés éco­no­miques qui met­trait en cause le rôle et le tra­vail d’une grande par­tie d’entre nous, avec tous les dé­fis so­ciaux qui en dé­cou­le­raient. Face à ce tour­billon d’« iMa­chines » ver­sion X ou en­core d’ap­pli­ca­tions qui court-cir­cui­te­raient des pans en­tiers d’ac­ti­vi­tés jus­qu’alors plus ou moins pro­té­gées, on s’at­ten­drait à voir les chiffres de la pro­duc­ti­vi­té de l’éco­no­mie gon­flés aux sté­roïdes. Une tech­no­lo­gie « vi­brion­nante » de­vrait en ef­fet boos­ter les sta­tis­tiques de la pro­duc­tion par tête, sti­mu­ler comme ja­mais notre ap­pa­reil pro­duc­tif. mies. No­tam­ment si l’on ob­serve les gains de pro­duc­ti­vi­té : loin d’ex­plo­ser, ils sont da­van­tage sur une pente dé­cli­nante. C’est le cas, par exemple, aux États-Unis, de la pro­duc­ti­vi­té glo­bale des fac­teurs, qui a dé­cru à par­tir du mi­lieu des an­nées 1970 et n’a ja­mais re­trou­vé son ni­veau d’après-guerre de­puis. Com­ment ex­pli­quer un tel dé­ca­lage entre pro­phé­ties tech­no­philes sé­dui­santes et mornes réa­li­tés sta­tis­tiques ? Pro­ba­ble­ment parce que l’in­no­va­tion que nous ob­ser­vons n’en est sou­vent pas une. En tout cas, pas une in­no­va­tion sus­cep­tible de chan­ger notre ma­nière de pro­duire de la ri­chesse éco­no­mique. Une sorte d’illu­sion d’in­no­va­tion, au mar­ke­ting par­fait mais à l’uti­li­té plus dis­cu­table. DES RUPTURES SANS VA­LEUR AJOU­TÉE Il est ain­si sou­vent ques­tion d’in­no­va­tion in­cré­men­tale, mais pas d’in­no­va­tion de rup­ture. Le té­lé­phone por­table est une rup­ture ; le smart­phone peut l’être éga­le­ment, mais c’est moins clair. La ver­sion 6 d’un smart­phone est gé­né­ra­le­ment une amé­lio­ra­tion de la ver­sion 5, avec plus de fonc­tion­na­li­tés, de confort pour l’uti­li­sa­teur, etc. Mais ces ap­pa­reils rem­plissent pour l’es­sen­tiel des fonc­tions iden­tiques pour un usage équi­valent. Nous sommes ici au coeur de l’in­no­va­tion in­cré­men­tale. Il ar­rive même que ce qui nous ap­pa­raît comme une rup­ture ne soit pas une in­no­va­tion in­té­grant une nouvelle va­leur ajou­tée ou des ex­ter­na­li­tés po­si­tives si­gni­fi­ca­tives sur les agents éco­no­miques. Ain­si l’e-com­merce dé­livre exac­te­ment le même ser­vice que la dis­tri­bu­tion phy­sique clas­sique. Il dé­place sim­ple­ment de l’ac­ti­vi­té des mé­tiers de vente en ma­ga­sins vers des centres d’ap­pels et de la lo­gis­tique de li­vrai­son. On peut bien sûr consi­dé­rer qu’Ama­zon offre un meilleur ser­vice, des prix moins chers, plus de choix et des dé­lais plus courts com­pa­rés aux li­brai­ries phy­siques. Mais celles-ci per­mettent in fine d’ac­cé­der à peu près aux mêmes pro­duits, bien que le ser­vice de com­mandes puisse être plus long ou les prix plus éle­vés. « ON VOU­LAIT DES VOI­TURES VO­LANTES… » Fon­da­men­ta­le­ment, il n’existe pas de rup­ture dans l’offre ni dans la va­leur ajou­tée dé­ga­gée. De même, si les ré­seaux so­ciaux ap­portent un ser­vice qui n’exis­tait pas au­pa­ra­vant, au point de vue éco­no­mique, ils fa­vo­risent sur­tout le déplacemen­t de la pu­bli­ci­té des médias tra­di­tion­nels vers leurs plates-formes, sans créer en­core une fois une va­leur nouvelle par­ti­cu­lière. Et ce constat peut éga­le­ment être ob­ser­vé dans la plu­part des « in­no­va­tions » qui font l’ac­tua­li­té, de­puis les VTC au co­voi­tu­rage en pas­sant par la my­riade d’ap­pli­ca­tions di­verses et va­riées que l’on re­trouve sur nos smart­phones ou bien sur nos or­di­na­teurs. Ce qui conduit nombre d’ob­ser­va­teurs à s’in­ter­ro­ger sur la ma­té­ria­li­té de la vague d’in­no­va­tions à la­quelle nous sommes con­fron­tés au­jourd’hui. Des in­ven­tions qui n’au­raient qu’un ef­fet très li­mi­té sur la pro­duc­ti­vi­té glo­bale du tra­vail et du ca­pi­tal. C’est vrai par exemple pour l’éco­no­miste Ro­bert Gor­don, qui met en exergue la dif­fé­rence de na­ture entre les in­no­va­tions ma­jeures de la deuxième ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, comme l’élec­tri­ci­té, et celles de la phase ac­tuelle, dans la­quelle il voit sur­tout beau­coup de gad­gets. Quand ils n’ont pas car­ré­ment des ef­fets né­ga­tifs sur notre pro­duc­ti­vi­té… Au point de n’en­vi­sa­ger à l’ave­nir, dans cette ana­lyse, qu’une stag­na­tion « sé­cu­laire » qui nous guet­te­rait, si en­core nous ar­ri­vions à faire face aux prin­ci­paux dé­fis comme la crois­sance des in­éga­li­tés et le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Ce constat est, en par­tie, par­ta­gé par des stars de la Si­li­con Val­ley, qui dé­plorent le faible rythme des in­no­va­tions ma­jeures. À l’ins­tar de Pe­ter Thiel, co­fon­da­teur de Pay­Pal et pre­mier in­ves­tis­seur de Fa­ce­book, qui ré­sume la si­tua­tion d’une phrase : « On vou­lait des voi­tures vo­lantes, et au lieu de ça on a eu 140 ca­rac­tères… » Pour si­gni­fier qu’un ré­seau comme Twit­ter est certes sym­pa­thique, mais qu’il est bien peu de choses en com­pa­rai­son des ré­vo­lu­tions dans les modes de transports, par exemple. Un Pe­ter Thiel qui voit éga­le­ment en Apple une en­tre­prise as­su­ré­ment in­no­vante, mais es­sen­tiel­le­ment dans le de­si­gn. Rien, au fi­nal, qui soit sus­cep­tible de faire des bonds à la ri­chesse des na­tions et à leurs ci­toyens. S’il ne faut pas né­gli­ger les ef­forts de R&D et les avan­cées qui en ré­sultent à notre époque, le dan­ger est grand de s’ex­ta­sier à tort sur des va­gue­lettes d’in­no­va­tions plus cos­mé­tiques que fon­da­men­tales. Car il se peut que l’al­lo­ca­tion d’ac­tifs ou en­core les ef­forts de for­ma­tion que nous ef­fec­tuons soient alors sous-op­ti­maux. Que nous pri­vi­lé­gions par exemple des modes et du court terme à des in­ves­tis­se­ments beau­coup plus pro­met­teurs en ma­tière de pro­grès tech­no­lo­gique. Est-il op­por­tun d’en­traî­ner tous les jeunes à faire du code si c’est au dé­tri­ment de la for­ma­tion d’in­gé­nieurs ou de bio­lo­gistes ? Fau­til tout mi­ser sur les mé­tiers du Net, au risque qu’ils de­viennent une « com­mo­di­té » concur­ren­cée elle aus­si par des pays à plus bas coûts ? Com­ment s’as­su­rer du bon fi­nan­ce­ment de pro­jets de grande am­pleur si les flux fi­nan­ciers les jugent trop longs et trop ris­qués ? Mais pour­quoi s’in­quié­ter fi­na­le­ment de tout ce­la ? Car la tech­no­lo­gie est au coeur du pro­grès, l’un et l’autre sont in­dis­so­ciables. Et parce que le pro­grès dé­cide de beau­coup de choses, y com­pris de notre ca­pa­ci­té à faire face aux dé­fis de notre temps et donc à faire avan­cer au mieux nos so­cié­tés.

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