Sor­tir de la crise ? Les so­lu­tions du ban­quier et de l’éco­no­miste de gauche

Par­tant de deux points de vue a prio­ri peu sem­blables, Fran­çois Ville­roy de Gal­hau (BNP Pa­ri­bas) et Michel Agliet­ta (pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Nan­terre) abou­tissent à des so­lu­tions pas si éloi­gnées pour sor­tir l’Eu­rope de la crise.

La Tribune Hebdomadaire - - VISIONS -

Aprio­ri, il y a peu à voir entre Michel Agliet­ta, éco­no­miste d’obé­dience key­né­sienne, pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Nan­terre, mar­qué à gauche, homme de sys­tème et de théo­ries, et Fran­çois Ville­roy de Gal­hau, di­rec­teur gé­né­ral dé­lé­gué de BNP Pa­ri­bas. Peu à voir, sauf qu’ils pu­blient tous deux un es­sai consa­cré au même su­jet, à sa­voir la sor­tie de crise de la zone eu­ro, et qu’une fois re­fer­més Eu­rope : sor­tir de la crise et in­ven­ter l’ave­nir (Agliet­ta) et L’es­pé­rance d’un Eu­ro­péen (Ville­roy de Gal­hau), l’idée s’im­pose, au contraire, de cer­taines con­ver­gences entre deux ré­flexions aux points de dé­part de prime abord op­po­sés. Ville­roy nous livre d’abord le ré­cit de son voyage en Eu­rope, de la Sarre dont il est ori­gi­naire (la fa­mille Ville­roy et Boch) à l’Ita­lie, où la banque qui l’em­ploie est très pré­sente. Agliet­ta at­taque tout de go par l’échec des gou­ver­ne­ments face à la crise. Tout en dé­non­çant for­te­ment le mou­ve­ment de fi­nan­cia­ri­sa­tion de l’éco­no­mie eu­ro­péenne, à l’image de celles des pays an­glo-saxons. Sous ce vo­cable, il place la mon­tée du pri­mat de l’ac­tion­naire – l’émer­gence de la « gou­ver­nance ac­tion­na­riale » - qui change la na­ture pro­fonde des en­tre­prises. « Pré­tendre que seuls les ac­tion­naires sont lé­gi­times pour dé­fi­nir les buts de l’en­tre­prise et que ces buts ne sont va­li­dés que par le mar­ché bour­sier in­fé­rio­rise les autres par­te­naires de l’en­tre­prise, tout en pré­ten­dant que leur contri­bu­tion est exac­te­ment ré­mu­né­rée à leur pro­duc­ti­vi­té mar­gi­nale » sou­ligne Michel Agliet­ta, qui dé­nonce cette illu­sion. « La pro­duc­ti­vi­té de l’en­tre­prise ré­sulte es­sen­tiel­le­ment de l’ap­pren­tis­sage col­lec­tif », que ce soit au ni­veau des sa­la­riés ou des par­te­naires de l’en­tre­prise. « Ces sources d’ef­fi­ca­ci­té pro­duc­tive sont écra­sées par la gou­ver­nance ac­tion­na­riale qui ne re­con­naît pas le contrat so­cial né­ces­saire pour les mettre en va­leur ». On ne trou­ve­ra pas – est-ce vrai­ment une sur­prise? – une telle dé­non­cia­tion du poids des ac­tion­naires chez Fran­çois Ville­roy de Gal­hau. Il n’em­pêche que sur les voies d’une sor­tie de crise, les deux au­teurs se re­joignent. L’eu­ro? Il faut évi­dem­ment plus de coo­pé­ra­tion entre gou­ver­ne­ments, « une gou­ver­nance plus ef­fi­cace », disent-ils en choeur. Ville­roy es­time né­ces­saire de « réuni­fier l’eu­ro » , ce qui n’est pas si loin des thèses d’Agliet­ta sur « l’in­com­plé­tude » de notre mon­naie. Cette réuni­fi­ca­tion passe par l’in­ves­tis­se­ment, im­pul­sé au ni­veau eu­ro­péen, af­firment-ils. Agliet­ta, qui a écrit avant la pré­sen­ta­tion du plan Jun­cker, doit le trou­ver bien ti­mo­ré. Il ap­pelle de ses voeux un vé­ri­table bud­get eu­ro­péen, ali­men­té par l’émis­sion d’eu­ro­bonds, qui risquent de ne pas voir le jour de si­tôt. Mais l’idée est là. Nos deux au­teurs convergent aus­si sur l’union ban­caire, qui doit al­ler en­core plus loin, ou l’idée d’une maî­trise de la fi­nance. Bien évi­dem­ment, Fran­çois Ville­roy de Gal­hau avance sur ce su­jet avec une pru­dence de sioux, fonc­tions di­ri­geantes à BNP Pa­ri­bas obligent. Il n’en dé­nonce pas moins la « fi­nance folle » des an­nées pas­sées, et ap­pelle les ban­quiers à une cer­taine « modération » sa­la­riale. Et au ci­visme fis­cal : « L’im­pôt n’est pas une peine à fuir, mais un de­voir de so­li­da­ri­té. » UN PROJET MO­BI­LI­SA­TEUR NÉ­CES­SAIRE À L’EU­ROPE La ges­tion des bud­gets et des dettes sou­ve­raines? Ville­roy de Gal­hau, qui a été haut fonc­tion­naire – l’un des plus brillants de sa gé­né­ra­tion –, di­rec­teur de ca­bi­net de DSK à Ber­cy, n’adopte pas le dis­cours sou­vent en­ten­du du ban­quier adepte de la ré­duc­tion des dé­fi­cits à marche for­cée. Pour lui, Manuel Valls va dans le bon sens en cher­chant à ra­me­ner à zé­ro la pro­gres­sion de la dé­pense pu­blique. Il es­time qu’on pour­rait al­ler au-de­là – re­pre­nant au pas­sage l’idée re­çue se­lon la­quelle les Sué­dois au­raient réa­li­sé des éco­no­mies à hau­teur de dix points de PIB, alors qu’ils ont sur­tout bé­né­fi­cié d’une forte crois­sance – mais n’in­siste pas. Et il sou­ligne la stu­pi­di­té qu’il y au­rait à vou­loir ab­so­lu­ment com­pen­ser les pertes de re­cettes fis­cales liées à une trop faible crois­sance. Michel Agliet­ta n’est pas loin de cette po­si­tion, re­con­nais­sant la né­ces­si­té d’un « ajus­te­ment bud­gé­taire » . Sur­tout, Agliet­ta et Ville­roy ap­pellent de leurs voeux l’émer­gence d’un projet mo­bi­li­sa­teur pour l’Eu­rope, en­gluée de­puis des an­nées dans la crise et la seule lutte pour pré­ser­ver l’exis­tant (l’eu­ro). Pour le pre­mier, il s’agit de vi­ser le plein-em­ploi des jeunes et il fait sien le projet de l’Al­le­mand Pe­ter Hartz, qui pré­voit la pos­si­bi­li­té pour chaque jeune de dis­po­ser dans un pays étran­ger d’une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle d’une va­leur de 40000 à 50000 eu­ros – ce qu’il ap­pelle l’Eras­mus de l’em­ploi. Pour le se­cond, ce se­rait l’éta­blis­se­ment d’un nou­veau contrat so­cial, fon­dé sur la par­ti­ci­pa­tion des ci­toyens aux dé­ci­sions et sur le dé­blo­cage des freins à la mo­bi­li­té so­ciale. Deux ob­jec­tifs so­ciaux pas si éloi­gnés.

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