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La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE -

La France en deuil face au « 11 sep­tembre » de la presse.

Im­pos­sible de cé­lé­brer dans cet édi­to­rial de ren­trée, comme c’était notre in­ten­tion ini­tiale, les suc­cès des en­tre­prises de la French Tech, qui ont te­nu la ve­dette toute la se­maine au salon de l’élec­tro­nique grand pu­blic de Las Ve­gas, et su­jet de la couverture de cette se­maine pour en­trer en 2015 sur un mes­sage d’op­ti­misme et d’es­poir. Pour mon­trer un autre vi­sage que ce­lui d’une France à la Houel­le­becq, condamnée au dé­clin, bro­car­dée à l’étran­ger pour son in­ca­pa­ci­té à se ré­for­mer. Mais ça, c’était avant, avant l’odieux at­ten­tat per­pé­tré mer­cre­di, jour du bou­clage de notre heb­do­ma­daire, contre nos confrères de Char­lie Heb­do… Toutes choses égales par ailleurs, cet acte ter­ro­riste, le plus meur­trier de­puis qua­rante ans dans notre pays, ré­son­ne­ra long­temps dans notre in­cons­cient col­lec­tif comme le « 11 sep­tembre » de la presse. C’est d’ailleurs bien le but pour­sui­vi par les bar­bares qui ont com­man­di­té l’at­taque : at­ti­ser les peurs, di­vi­ser les Fran­çais, mon­ter les com­mu­nau­tés les unes contre les autres, pous­ser à la guerre ci­vile, voire de re­li­gion. Cet at­ten­tat doit être com­pris pour ce qu’il est : un acte de guerre. Fran­çois Hol­lande, qui a im­mé­dia­te­ment mis en oeuvre le plan Vi­gi­pi­rate At­ten­tat, le de­gré le plus éle­vé, ne le cache pas : ja­mais de­puis la Se­conde Guerre mon­diale sans doute, la France n’a été confron­tée à une me­nace d’une telle am­pleur, une me­nace dif­fuse et ato­mi­sée, avec plus de 1000 per­sonnes dé­jà par­ties au nom du dji­had en Sy­rie ou en Irak. Avec ce 7 jan­vier meur­trier, toute la France se re­trouve en deuil et sous ten­sion, cha­cun res­tant sans voix de­vant l’hor­rible fa­ci­li­té avec la­quelle des hommes ar­més de ka­lach­ni­kov peuvent sor­tir en pleine rue à Pa­ris pour mas­sa­crer des jour­na­listes, des des­si­na­teurs et des po­li­ciers char­gés de pro­té­ger leur li­ber­té d’ex­pres­sion. Ces ter­ro­ristes n’ont pas agi au ha­sard : c’est bien le choix du journal sa­ti­rique de pu­blier des ca­ri­ca­tures du pro­phète Ma­ho­met qui en a fait une cible. En vou­lant tuer Char­lie, en tuant Ca­bu, Charb, Ti­gnous, Wo­lins­ki, Ma­ris et leurs amis, ces bar­bares veulent en réa­li­té tous nous faire taire et condam­ner ce droit es­sen­tiel dans toute dé­mo­cra­tie : ce­lui de pou­voir rire de tout, quitte à cho­quer les conscience­s, pour don­ner à pen­ser et à ré­flé­chir. Le fait que l’at­ten­tat coïn­cide avec la sor­tie du livre Sou­mis­sion de Michel Houel­le­becq, ro­man de po­li­tique-fic­tion qui ima­gine l’élec­tion en 2022 d’un pré­sident de la Ré­pu­blique is­su d’un par­ti de la « Fra­ter­ni­té mu­sul­mane », qui im­po­se­rait à la France une conver­sion à l’is­lam, ajoute au tu­multe et à la confu­sion des es­prits. Le choix de l’heure de la confé­rence de ré­dac­tion, ce mo­ment si par­ti­cu­lier, es­sen­tiel à la vie d’un journal, as­su­rait de faire le maxi­mum de vic­times chez Char­lie Heb­do. Le choix de la date, juste après les congés de Noël et le jour de l’ou­ver­ture des soldes d’hiver, vise clai­re­ment à ter­ro­ri­ser toute la po­pu­la­tion. À l’évi­dence, le fait que la France soit, sur la scène in­ter­na­tio­nale, le pays eu­ro­péen le plus im­pli­qué avec le Royau­meU­ni dans la guerre contre l’ex­tré­misme is­la­mique, au Ma­li et au Pro­cheO­rient fait de notre pays une cible. Fran­çois Hol­lande ve­nait d’ailleurs de don­ner l’ordre au por­tea­vions Charles-de-Gaulle de se rendre dans le Golfe pour par­ti­ci­per à des frappes contre l’État is­la­mique en Irak. Le choc est grand, mais la France est une grande dé­mo­cra­tie, con­trai­re­ment à ce que pense Houel­le­becq pour qui la Ré­pu­blique est dé­jà morte et en­ter­rée. Pour sur­vivre à ce choc, tout le pays doit se ras­sem­bler pour dire « Non! » à ces ter­ro­ristes, re­fu­ser ce dik­tat de la peur, et mon­trer au monde que la France des Lu­mières n’a pas dis­pa­ru. Le meilleur hom­mage que nous pou­vons rendre aux vic­times de ce drame, c’est donc de dé­fendre le mot prê­té à Vol­taire : même si je ne suis pas d’ac­cord avec ce que vous dites, je me bat­trai jus­qu’à la mort pour que vous puis­siez conti­nuer à l’écrire. Et Char­lie Heb­do à le des­si­ner.

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