Hu­ma­ni­ci­té, un beau projet à la peine

La Tribune Hebdomadaire - - MÉTROPOLES -

Sur le che­min d’une cou­lée verte en­tou­rée d’im­meubles neufs, un jeune homme pro­mène son chien en sa­luant les pas­sants. Sur une route avoi­si­nante, un au­to­mo­bi­liste roule au ra­len­ti der­rière une per­sonne qui se dé­place en fau­teuil rou­lant. Un peu plus loin, une ma­man et son bé­bé entrent dans une crèche, deux per­sonnes âgées sortent d’un Ehpad et une jeune élève in­fir­mière se di­rige vers son école. La vie de l’éco­quar­tier Hu­ma­ni­ci­té com­mence à res­sem­bler au rêve qu’en avait Thé­rèse Le Brun dans les an­nées 1980. Cher­cheur de l’Inserm spé­cia­liste de l’éco­no­mie de la san­té, elle di­ri­geait alors le Cresge (Centre de re­cherche éco­no­mique, so­cio­lo­gique et de ges­tion) au sein de « La Ca­tho », l’Uni­ver­si­té Ca­tho­lique de Lille. « Mes tra­vaux sur le vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion m’avaient per­sua­dée qu’il fau­drait re­pen­ser la ma­nière de vivre dans les villes en rap­pro­chant le so­cial et le sa­ni­taire. Notre uni­ver­si­té pos­sé­dait un terrain de 140 hec­tares à proxi­mi­té im­mé­diate de son hô­pi­tal SaintP­hi­li­bert. Pour­quoi ne pas an­ti­ci­per son ur­ba­ni­sa­tion pour qu’elle se fasse en veillant aux be­soins des plus faibles, comme le veut la tra­di­tion de La Ca­tho ? Et pour­quoi ne pas prendre exemple sur Louvain-la-Neuve? Sor­tie de terre au mi­lieu de nulle part à la fin des an­nées 1960, cette ville uni­ver­si­taire belge ac­cueille plus de 30 000 ha­bi­tants dans un en­vi­ron­ne­ment qui fa­vo­rise les ren­contres entre jeunes, fa­milles et per­sonnes âgées » , ra­conte Thé­rèse Le Brun pour ex­pli­quer com­ment est née l’idée d’Hu­ma­ni­ci­té. Avec Jean-Claude Failly, un col­lègue cher­cheur qui lui suc­cé­de­ra à la di­rec­tion du Cresge, et Michel Fa­lise alors rec­teur de La Ca­tho, elle pro­pose la créa­tion d’un nou­veau « quar­tier de vie et de ville » où l’es­pace pu­blic se­rait vec­teur de lien so­cial. Le projet se monte sans com­mande pu­blique, en partenaria­t avec Lille Mé­tro­pole, la com­mune de Lomme et celle de Ca­pin­ghem. L’uni­ver­si­té va jus­qu’à te­nir le rôle d’amé­na­geur pour ac­cé­lé­rer le pro­ces­sus. Ce n’est pas son mé­tier, mais le temps presse. Hu­ma­ni­ci­té veut ac­cueillir des éta­blis­se­ments de san­té. Pour cha­cun d’entre eux, il faut au préa­lable ob­te­nir l’au­to­ri­sa­tion de l’Agence ré­gio­nale de la san­té et dé­mar­rer les tra­vaux dans les trois ans qui suivent. Si­non les au­to­ri­sa­tions de­viennent ca­duques.

, rap­pelle Thé­rèse Le Brun. Elle est alors rec- teur de La Ca­tho. Si­tué au pied du mé­tro Saint-Phi­li­bert, à quelques mètres du centre com­mer­cial Car­re­four et de Ki­né­po­lis Lomme, le plus grand com­plexe ci­né­ma­to­gra­phique de Lille, l’éco­quar­tier Hu­ma­ni­ci­té voit ses pre­miers ha­bi­tants ar­ri­ver en jan­vier 2013. Il y en a un mil­lier au­jourd’hui. Ils se­ront plus de 2000 d’ici à la fin 2016. De quoi at­ti­rer les com­merces de proxi­mi­té. Dé­jà plus de 1200 per­sonnes y tra­vaillent et 600 étu­diants s’y forment aux mé­tiers de la san­té. Il y a un Ehpad, un foyer d’ac­cueil mé­di­ca­li­sé, une mai­son de soins pal­lia­tifs, un ser­vice d’ac­com­pa­gne­ment d’adultes han­di­ca­pées, un ins­ti­tut mé­di­co-édu­ca­tif pour en­fants et un foyer d’ac­cueil de per­sonnes souf­frant de trau­ma­tismes crâ­niens. « Il s’agis­sait de créer un ur­ba­nisme vec­teur de liens, ré­pondre à l’exi­gence de den­si­té dic­tée par la loi à proxi­mi­té d’une sta­tion de mé­tro, ima­gi­ner un quar­tier à l’échelle des pié­tons, of­frir une ac­ces­si­bi­li­té à tous et mu­tua­li­ser les équi­pe­ments comme les par­kings », dé­taille Hu­bert Maes, l’ur­ba­niste concep­teur de ce nou­veau quar­tier. Un ré­seau de chauf­fage ur­bain ali­men­té par une chau­dière bio­masse ali­mente tout le site. Lieu d’échanges, les Ate­liers Hu­ma­ni­ci­té réunissent les per­sonnes qui ha­bitent sur le site et celles qui y tra­vaillent pour qu’en­semble elles amé­liorent leur cadre de vie. « Ces ren­contres ont don­né lieu à un chan­ge­ment de sens de cir­cu­la­tion des routes. Nous cher­chons main­te­nant à amé­lio­rer la ges­tion des dé­chets » , in­dique Fré­dé­ric Soyer, di­rec­teur des Ate­liers. Cet ou­til donne à Hu­ma­ni­ci­té une di­men­sion de li­ving lab grâce au­quel des ser­vices in­no­vants pour­ront être mis en oeuvre en ma­tière de transports, de chauf­fage, de sé­cu­ri­té, et pour­quoi pas d’échanges in­ter­gé­né­ra­tion­nels. « Hu­ma­ni­ci­té est un la­bo­ra­toire ex­tra­or­di­naire pour faire du coa­ching éner­gé­tique. Il nous offre l’oc­ca­sion de re­cueillir des in­for­ma­tions au­près d’un pa­nel éten­du d’usa­gers au pro­fil mul­tiple. Nous avons ac­cès à un hô­pi­tal, des par­ti­cu­liers, des syn­dics de pro­prié­tés, des en­tre­prises et des com­mer­çants. Le com­por­te­ment des usa­gers étant es­sen­tiel à la maî­trise éner­gé­tique, être en me­sure de sen- si­bi­li­ser tous ces pu­blics, à l’échelle d’un quar­tier, c’est rare » , ex­plique Fran­çoise Via­latte, di­rec­trice gé­né­rale dé­lé­guée du Cam­pus Dal­kia Nord Eu­rope. Lieu de for­ma­tion dé­dié aux mé­tiers de l’en­vi­ron­ne­ment, ce cam­pus est si­tué à deux pas d’Hu­ma­ni­ci­té. Ou­vert en 2011 par Veo­lia avant la re­prise par EDF des ac­ti­vi­tés du groupe Dal­kia en France, il forme plus de 4000 per­sonnes par an aux mé­tiers de la ges­tion de l’éner­gie, de l’eau, des dé­chets et des transports. UNE COM­MUNE COU­PÉE EN DEUX Tout semble al­ler pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais ce n’est pas l’avis de Ch­ris­tian Ma­thon, maire de Ca­pin­ghem. « L’édi­fi­ca­tion de ce nou­veau quar­tier a sé­pa­ré en deux ma com­mune. La ma­jo­ri­té des ha­bi­tants d’Hu­ma­ni­ci­té sont do­mi­ci­liés sur Ca­pin­ghem mais au­cune route ne leur donne ac­cès au vil­lage. Au­cun équi­pe­ment pu­blic n’est pré­vu pour eux, et nous n’avons pas les moyens de les fi­nan­cer » , ré­sume-t-il. Un projet de voie douce d’en­vi­ron un ki­lo­mètre pour pié­tons et vé­los est à l’étude. L’école ne se­rait plus qu’à dix mi­nutes de marche. Les pa­rents n’au­raient plus à prendre leur voi­ture et à faire un dé­tour de plu­sieurs ki­lo­mètres pour y dé­po­ser leurs en­fants. « Mais la nouvelle ré­gle­men­ta­tion pour­rait nous im­po­ser la réa­li­sa­tion d’une étude d’im­pact. Ce­ci re­por­te­rait l’ou­ver­ture de cette liai­son de la fin 2015 à la fin 2016 » , sou­ligne Ch­ris­tian Ma­thon. Élu pour mettre un frein à la den­si­fi­ca­tion ur­baine pré­vue par Lille Mé­tro­pole sur le site de Tour­ne­bride, au coeur du­quel s’ins­crit Hu­ma­ni­ci­té, le maire de Ca­pin­ghem dé­nonce le manque de mixi­té so­ciale de ce nou­veau quar­tier. En sep­tembre 2013, les pre­miers lo­ge­ments en ac­ces­sion à la pro­prié­té pri­vée ont été inau­gu­rés. Mais les pro­prié­taires n’y vivent pas. Ils se sont em­pres­sés de les louer. Ceux des ap­par­te­ments à li­vrer à la fin 2016 sur le der­nier îlot en construc­tion fe­ront sans doute de même, sa­chant que ces lo­ge­ments s’ins­crivent dans le cadre de la loi de dé­fis­ca­li­sa­tion Pi­nel. La Ca­tho rê­vait de construire un quar­tier de mixi­té et d’in­no­va­tion so­ciales. La mixi­té so­ciale des per­sonnes qui y ha­bitent n’est mal­heu­reu­se­ment pas au ren­dez­vous. Les per­sonnes à haut re­ve­nu boudent ce nou­veau quar­tier. L’obli­ga­tion de den­si­fi­ca­tion des zones ur­baines y se­rait-elle pour quelque chose?

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.