« Ap­pre­nons à culti­ver les plai­sirs simples qui font le bon­heur vrai »

La Tribune Hebdomadaire - - 30 VISIONS D’AVENIR -

Les bon­heurs qui forment le « sel de la vie » ont en com­mun une ex­tra­or­di­naire sim­pli­ci­té. Les faits qui nous frappent et de­meurent en sou­ve­nir sont sou­vent in­car­nés par un dé­tail, qui de­vient le signe et le point d’an­crage de l’en­semble du sou­ve­nir que l’on fige sur une image. Ce peut être le bruit du bou­chon re­ti­ré de la bou­teille de vin qui concentre le mo­ment où, face au cou­cher de so­leil et dans la dou­ceur de l’été, on est ras­sem­blés entre amis au som­met d’une col­line dé­serte qu’on a at­teint après quelques heures de marche. C’est le prin­cipe de la fa­meuse ma­de­leine de « l’en­fant » Proust, sur le goût de la­quelle sont po­la­ri­sés toutes sortes d’autres évé­ne­ments et un fort contexte émo­tion­nel : le ri­tuel de la fin de jour­née, les marches de l’es­ca­lier qui grincent, le plai­sir de rendre vi­site à la grande-tante, la chambre qui sent le ren­fer­mé, la tasse de thé, l’odeur du tilleul, etc. Les « vrais » plai­sirs sont gra­tuits, in­times, simples, et ne sont pas ceux que la so­cié­té gra­ti­fie « so­cia­le­ment » ou va­lo­rise pé­cu­niai­re­ment. Est-il plus dif­fi­cile au­jourd’hui qu’hier de prendre conscience de ces bon­heurs simples? Les condi­tions de l’exis­tence se­raien­telles de­ve­nues si abru­tis­santes qu’elles obs­true­raient ces dis­po­si­tions? Je ne le pense pas. Tout, en réa­li­té, est ques­tion d’édu­ca­tion. On ré­colte ce que l’on sème. S’il est ex­pli­qué aux en­fants et aux ado­les­cents que l’ex­pres­sion ul­time de la joie est de pos­sé­der la der­nière ta­blette nu­mé­rique à la mode, ou qu’il suf­fit de dé­si­rer pour ob­te­nir, alors ef­fec­ti­ve­ment s’im­posent d’aus­si gro­tesques qu’épou­van­tables dés­illu­sions. Ap­prendre à re­pé­rer, à res­sen­tir, à goû­ter les émo­tions prend ra­cine à l’école et dans la fa­mille. Or les pa­rents ma­ni­festent une telle an­xié­té pour l’ave­nir de leurs en­fants qu’ils se fo­ca­lisent aveu­glé­ment sur l’ob­ten­tion des di­plômes au dé­tri­ment de l’es­sen­tiel : la per­son­na­li­té et le bien-être. Au point que l’ado­les­cent rê­veur ca­pable de se lais­ser dis­traire par un vol de pa­pillon est sys­té­ma­ti­que­ment ra­broué. Quant à l’école, et en dé­pit d’ini­tia­tives iso­lées qu’il faut sa­luer, elle n’est pas pro­gram­mée ni or­ga­ni­sée pour faire émer­ger de tels pro­fils. Le sys­tème sco­laire mais aus­si so­cial re­con­naît bien da­van­tage la fa­cul­té de ré­di­ger une co­pie sans fautes d’or­tho­graphe que l’ima­gi­na­tion cou­chée sur la feuille. Le « sel com­mun de la vie », c’est comme une grande et même vague sur l’écume de la­quelle de­puis les tré­fonds de l’His­toire cha­cun dé­pose son sub­strat in­time. Cette grande vague, qui fait avan­cer en com­mun l’hu­ma­ni­té, n’em­pêche pas cha­cune des in­fimes va­gue­lettes propres à l’in­té­rio­ri­té émo­tion­nelle de tout in­di­vi­du, d’être « elle », d’être « unique ». Cette va­gue­lette si per­son­nelle, qui nous fait naître et al­ler jus­qu’à notre mort, concentre tout ce que nous pos­sé­dons de conscience de nous-mêmes et tout ce que, de cette conscience de nous-mêmes, nous sommes dis­po­sés à ré­pandre et à par­ta­ger pour faire sens com­mun. Chaque in­di­vi­du dis­pose de la ca­pa­ci­té de per­ce­voir ce qui peut lui faire du bien, même im­per­cep­ti­ble­ment. Y com­pris ce­lui que l’on ima­gine dé­pos­sé­dé de cette fa­cul­té. Et même dans les mal­heurs les plus des­truc­teurs, il est pos­sible de trou­ver une éclair­cie. Pri­mo Le­vi n’écri­vit-il pas com­prendre le plai­sir in­fi­ni à dé­ro­ber un mor­ceau de pain lors­qu’on était dé­te­nu dans les camps de la mort? Vivre, fi­na­le­ment, c’est faire de chaque épi­sode de son exis­tence un tré­sor de beau­té et de grâce qui s’ac­croît sans cesse, tout seul, et où l’on peut se res­sour­cer chaque jour. »

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