« Ah ! si tous les dé­ci­deurs fai­saient Com­pos­telle… »

La Tribune Hebdomadaire - - 30 VISIONS D’AVENIR -

Les le­çons qu’en­seigne le Che­min de Com­pos­telle sont in­nom­brables. Et pré­cieuses. Car il est une pa­ra­bole de la vie. Il confère à la so­li­tude une va­leur par­ti­cu­liè­re­ment éle­vée : elle de­vient un com­pa­gnon bien da­van­tage qu’un ad­ver­saire. On est face à soi, face à ses ques­tion­ne­ments, face à ses li­mites. Et on se rap­proche de soi. À l’avan­cée très lente de la marche s’ajoute la des­cente dans l’opi­nion qu’on a de soi et que les autres ont de vous. À me­sure qu’il se di­mi­nue, le pè­le­rin se sent plus fort et même presque in­vin­cible. La toute-puis­sance n’est ja­mais loin de la plus com­plète as­cèse. On prend conscience que l’in­féo­da­tion aux biens ma­té­riels est une ma­ni­fes­ta­tion de fai­blesse. Le dé­pouille­ment et l’hu­mi­li­té, dans les­quels on fi­nit par être to­ta­le­ment im­mer­gé, pro­duisent le sen­ti­ment ver­ti­gi­neux qu’en réa­li­té on n’a be­soin de presque rien pour vivre se­rei­ne­ment. Le des­sein est de s’af­fran­chir le plus pos­sible du monde afin de s’ap­pro­cher au plus près de soi. On met à dis­tance cer­taines de ses peurs. On ap­prend à hié­rar­chi­ser ses prio­ri­tés, à dis­tin­guer l’es­sen­tiel de la fu­ti­li­té, son dis­cer­ne­ment ré­pond à des cri­tères plus exi­geants, « vrais », et da­van­tage conformes à ce que l’on « est ». Le Che­min pré­pare à la li­ber­té parce qu’il in­vite à s’af­fran­chir des car­cans non seu­le­ment ma­té­riels, mais aus­si consti­tués des exi­gences so­ciales, des res­pon­sa­bi­li­tés pro­fes­sion­nelles qui font écran. Lorsque le Che­min a bien pré­pa­ré le pè­le­rin, lors­qu’il l’a bien « vi­dé », ce der­nier jouit comme ja­mais de la li­ber­té. Et une fois re­ve­nu dans le « monde réel » ne s’en dé­par­tit pas. Car il a cir­cons­crit, pour tou­jours, l’es­sen­tiel. Un pè­le­rin est un point à l’ho­ri­zon sur un mi­nus­cule che­min et au sein d’un es­pace im­mense. Il passe son temps à se voir de loin à tra­vers l’autre, car au contraire de son quo­ti­dien ha­bi­tuel qu’il tra­verse tel un myope se heur- « À me­sure qu’il se di­mi­nue, le pè­le­rin se sent presque in­vin­cible. La toute-puis­sance n’est ja­mais loin de la plus com­plète as­cèse. » tant à chaque obs­tacle for­mé par un mur, un bu­reau, un tra­fic, ou un in­ter­lo­cu­teur, le pè­le­rin sai­sit l’op­por­tu­ni­té de re­gar­der très loin de­vant lui et de ma­nière ex­trê­me­ment nette. Et ce qu’il voit en pre­mier lieu, c’est la place qu’il oc­cupe dans le monde contem­po­rain et dans l’his­toire du monde, c’est-àdire une place in­fi­ni­ment pe­tite et in­fi­ni­ment éphé­mère. Mais il éprouve aus­si un dé­li­cieux or­gueil à n’être rien, d’où il ex­trait a contra­rio un sen­ti­ment presque de puis­sance. Ain­si, de se re­tour­ner et d’aper­ce­voir, au loin, un col de mon­tagne que l’on a fran­chi deux jours plus tôt par la seule en­du­rance de ses jambes et de son men­tal, rend fort. L’in­fi­ni­ment petit de­vient ex­trê­me­ment grand… Le Che­min ré­vèle éga­le­ment que, peu à peu, le fonc­tion­ne­ment en­tier du corps de­vient conscient. Dans notre quo­ti­dien, on dé­jeune « parce que c’est l’heure »; sur le Che­min, « quand on a faim ». Ain­si dé­bar­ras­sé des codes so­ciaux et des condi­tion­ne­ments de toutes sortes, on re­vient à l’au­then­ti­ci­té du corps et de l’es­prit, dans le sillon de la­quelle on ré­ins­crit son rythme. L’ex­pé­rience ne dé­çoit ja­mais. « Le Che­min est tou­jours le plus fort » : ce sen­ti­ment de sou­mis­sion est agréable, car il ne ré­sulte pas d’un acte hié­rar­chique exer­cé par une au­to­ri­té hu­maine, mais émane d’un ap­pel mys­té­rieux qui étran­ge­ment in­vite le pè­le­rin à en­ga­ger avec le Che­min un dia­logue et une re­la­tion hors normes. Mal­gré tout ce qu’il char­rie d’en­traves phy­siques ou d’oc­ca­sions de dé­cou­ra­ge­ment et de re­non­ce­ment, le Che­min tient tou­jours ses pro­messes. L’homme prend aus­si conscience qu’il est lui-même un dé­chet. Le Che­min est à l’image de la vie : il tra­verse des en­droits ma­gni­fiques et d’autres sor­dides et mas­sa­crés. Cette confron­ta­tion aux dé­gâts du sys­tème éco­no­mique mon­dial et de la fo­lie fi­nan­cière ter­ri­fie. Bien sûr, ar­pen­ter le Che­min ne pro­pose pas de so­lu­tion. Mais il ex­pose à cet in­di­cible et offre de prendre conscience au­tre­ment, pro­fon­dé­ment, du­ra­ble­ment de ces dé­gâts… Tous les pè­le­rins n’épousent pas les mêmes convic­tions en ma­tière po­li­tique ou éco­no­mique; en re­vanche ils ne peuvent que par­ta­ger un constat com­mun, à par­tir du­quel cha­cun d’eux, en fonc­tion de ses ré­fé­rents idéo­lo­giques per­son­nels, pose un diag­nos­tic et une in­ter­pré­ta­tion. Pour toutes ces rai­sons, si l’en­semble des dé­ci­deurs – po­li­tiques, éco­no­miques – ac­com­plis­saient le Che­min, sans doute les fi­na­li­tés de l’éco­no­mie se­raien­telles moins vir­tuelles et da­van­tage hu­maines. »

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