« Une France sclé­ro­sée, mais qui a des rai­sons d’es­pé­rer »

La Tribune Hebdomadaire - - 30 VISIONS D’AVENIR -

De quoi la so­cié­té fran­çaise souffre-telle? En pre­mier lieu – et de­puis dé­jà long­temps – de son en­fer­me­ment dans le « pré­sen­tisme ». Plus en­core que de dou­ter de leur ave­nir, les Fran­çais peinent à l’ima­gi­ner, à l’es­pé­rer, et si­mul­ta­né­ment à ti­rer les en­sei­gne­ments du pas­sé avec sa­ga­ci­té. Alors ils vivent dans l’ac­tua­li­té et se figent sur le pré­sent. La France est éga­le­ment or­phe­line des grandes idéo­lo­gies de gauche. Même la so­cial-dé­mo­cra­tie – les vio­lences ur­baines en Suède en mai 2013 le dé­montrent – est à bout de souffle, af­fai­blie par l’éro­sion de ses pi­liers : le mou­ve­ment ou­vrier, la puis­sance syn­di­cale, l’État-pro­vi­dence. Ce dé­li­te­ment s’ins­crit dans un phé­no­mène plus large : le dé­clin, par­fois la qua­si-dis­pa­ri­tion, des grandes mé­dia­tions du pas­sé, ac­cé­lé­rée par le dé­ve­lop­pe­ment ré­ti­cu­laire d’In­ter­net. Ci­tons la presse, en proie à une crise structurel­le pro­fonde, mais aus­si l’Église ca­tho­lique; non­obs­tant les ma­ni­fes­ta­tions de masse re­je­tant le prin­cipe du ma­riage pour tous, l’in­fluence de cette ins­ti­tu­tion his­to­ri­que­ment si om­ni­pré­sente dans le fonc­tion­ne­ment de la so­cié­té connaît en France une chute que je crois ir­ré­ver­sible. En Es­pagne, pour­tant frap­pée par une crise po­li­tique et éco­no­mique d’une tout autre am­pleur, la so­cié­té existe, ma­ni­feste, re­ven­dique. Elle « vit ». Tout comme dans cer­tains pays du Proche-Orient ou du Magh­reb, la ca­pa­ci­té d’in­di­gna­tion y est in­tacte, une part si­gni­fi­ca­tive des ci­toyens as­pi­rant à une dé­mo­cra­tie qui re­con­naisse l’in­di­vi­du dans sa per­sonne, mais aus­si dans sa contri­bu­tion à la col­lec­ti­vi­té. En France, la fa­cul­té de pro­duire des mou­ve­ments so­ciaux sus­cep­tibles de re­vi­ta­li­ser l’es­poir est ané­mique. Car la France est de moins en moins en si­tua­tion de dé­battre avec el­le­même. Les causes sont mul­ti­fac­to­rielles. L’une d’elle, pa­ra­doxa­le­ment, tient à la confiance, en­core vive, des Fran­çais pour leur sys­tème po­li­tique et ses par­tis. La foi dans l’État, la né­ces­si­té de l’État, « La France est de moins en moins en si­tua­tion de dé­battre avec elle-même. » le be­soin d’État, res­tent éle­vés au sein de la po­pu­la­tion, d’au­tant plus que l’ef­fa­ce­ment des mé­dia­tions in­ter­mé­diaires crée l’ap­pel à une re­la­tion di­recte avec l’État. Ils sont si éle­vés qu’en dé­fi­ni­tive l’État sur­plombe, au­jourd’hui comme hier, la so­cié­té elle-même, et qu’il en est at­ten­du qu’il la trans­forme, la re­fonde, la re­lance. Cette pré­émi­nence du rôle de l’État est une ca­rac­té­ris­tique très fran­çaise, en­ra­ci­née dans une longue his­toire. La cré­di­bi­li­té de l’État et du sys­tème po­li­tique fait l’ob­jet de forts doutes, mais ceux-ci sont loin d’avoir culmi­né et at­teint le point de non-re­tour. Même af­fai­blis, le tis­su po­li­tique et ce­lui des mé­dia­tions in­ter­mé­diaires as­surent le main­tien des concep­tions tra­di­tion­nelles de la dé­mo­cra­tie – quand bien même la mon­tée en puis­sance du Front na­tio­nal et la po­ro­si­té crois­sante de son idéo­lo­gie avec celle d’un pan en­tier de la droite clas­sique consti­tuent une dé­rive pré­oc­cu­pante. La ré­si­gna­tion conti­nue de do­mi­ner, même si l’on ob­serve des ma­ni­fes­ta­tions ex­trêmes et ra­di­cales de contes­ta­tion. L’es­pé­rance, même faible, de­meure plus forte que la dés­illu­sion. Mais cette si­tua­tion n’est pas sans consé­quence : lorsque la po­pu­la­tion pense État avant de pen­ser so­cié­té et que l’État est af­fai­bli voire me­na­cé, les ci­toyens font corps pour dé­fendre ce qui as­sure en­core leurs ac­quis. Un phé­no­mène qui concerne en pre­mier lieu les classes moyennes, car sou­vent elles ont ac­cé­dé à une si­tua­tion qu’elles ont plus que d’autres peur de de­voir aban­don­ner. Sur une pla­nète dé­sor­mais mul­ti­po­laire et qu’or­donne l’émer­gence de nou­veaux en­sembles et de nou­veaux rap­ports de force, la France et donc les Fran­çais peinent à se si­tuer dans les grands chan­ge­ments géo­po­li­tiques et géoé­co­no­miques du monde. Et ce constat, ag­gra­vé par le dé­clin re­la­tif de la langue fran­çaise, ac­cen­tue le double sen­ti­ment d’in­quié­tude et de pré­ca­ri­té. Nour­rir une pers­pec­tive d’ave­nir de­vient dif­fi­cile – et pour­tant né­ces­saire. Mais cette exi­gence n’est pas im­pos­sible : en dé­pit d’une bu­reau­cra­tie ex­ces­si­ve­ment pé­na­li­sante et d’une jeu­nesse de plus en plus désen­chan­tée, frac­tu­rée et scin­dée entre ceux qui sont tour­nés vers le monde et ceux qui, ne le com­pre­nant pas, s’en sentent ex­clus et se re­cro­que­villent, le pays dis­pose de grandes res­sources, il in­nove, il se dé­ve­loppe dans et mal­gré la crise. Les rai­sons de gar­der es­poir ne manquent pas. »

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