PO­LI­TIQUE IN­DUS­TRIELLE

La mon­tée à 100 % dans Cloud­watt en­vi­sa­gée par Orange si­gni­fie-t-elle la fin du projet gou­ver­ne­men­tal de « cloud sou­ve­rain » ? Elle at­teste en tout cas d’un échec com­mer­cial. Et son concur­rent Nu­mer­gy, pi­lo­té par SFR et Bull, éga­le­ment sou­te­nu par l’État,

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - Mil­lions d’eu­ros. C’était la somme que l’État était prêt à dé­bour­ser en 2009 pour le « à la fran­çaise ».

Le projet éta­tique et stra­té­gique de « cloud à la fran­çaise », ou (en­core) l’his­toire d’un flop.

Game over » iro­nise Oc­tave Kla­ba, le fon­da­teur et di­rec­teur d’OVH, l e pr e mier hé­ber­geur fran­çais qui ex­ploite 17 centres de don­nées. L’an­nonce par Orange de dis­cus­sions en vue de ra­che­ter les parts de la Caisse des dé­pôts et de Thales dans sa co­en­tre­prise Cloud­watt est ana­ly­sée par de nom­breux ac­teurs du sec­teur comme l’en­ter­re­ment du projet éta­tique de « cloud à la fran­çaise », un nuage in­for­ma­tique sou­ve­rain made in France. Le projet, bap­ti­sé ini­tia­le­ment An­dro­mède, re­monte à 2009 : Fran­çois Fillon, alors Pre­mier mi­nistre avait ex­pli­qué vou­loir voir naître un grand partenaria­t pu­blic pri­vé dans le cloud com­pu­ting, l’in­for­ma­tique « en nuage » (à dis­tance et à la de­mande), sou­te­nu dans le cadre du Grand em­prunt : « Il faut ab­so­lu­ment que nous soyons ca­pables de dé­ve­lop­per une al­ter­na­tive fran­çaise et eu­ro­péenne dans ce do­maine, qui connaît un dé­ve­lop­pe­ment ex­po­nen­tiel et que les Nord-Amé­ri­cains do­minent ac­tuel­le­ment » , avait fait va­loir le Pre­mier mi­nistre de l’époque.

DES DÉ­BUTS CHAO­TIQUES… ET UN BI­LAN PEU GLO­RIEUX

Mê­lant sou­tien à la créa­tion d’une fi­lière et en­jeu stra­té­gique de lo­ca­li­sa­tion sur le ter­ri­toire des don­nées, en par­ti­cu­lier des plus sen­sibles (san­té, etc.), un ap­pel à ma­ni­fes­ta­tion d’in­té­rêt avait été alors lan­cé, l’État étant prêt à fi­nan­cer à hau­teur de 285 mil­lions d’eu­ros un fu­tur cham­pion fran­çais du cloud. Trois ac­teurs s’étaient d’abord as­so­ciés en dé­po­sant un dos­sier com­mun en mai 2011, Orange, Thales et Das­sault Sys­tèmes. Mais ce der­nier avait en­suite cla­qué la porte et re­joint un consor­tium concur­rent me­né par SFR et Bull, avant de fi­na­le­ment re­non­cer à y par­ti­ci­per. Ces dé­buts chao­tiques au­gu­raient peut-être de la dif­fi­cile gou­ver­nance à mettre en place entre des ac­teurs aux in­té­rêts par­fois di­ver­gents. L’État fran­çais avait fi­na­le­ment dé­ci­dé de ré­par­tir l’en­ve­loppe entre les deux pro­jets, Cloud­watt et Nu­mer­gy (SFR et Bull) évo­quant une saine ému­la­tion entre « deux lo­co­mo­tives pour l’éco­sys­tème du cloud » : « Le gou­ver­ne­ment a dé­ci­dé de sou­te­nir deux pro­jets cloud de taille cri­tique face à la concur­rence nord-amé­ri­caine. La vo­lon­té de l’État est de pri­vi­lé­gier l’ef­fet de le­vier plu­tôt que la con­cen­tra­tion des ef­forts sur un seul projet. L’ému­la­tion ne peut ap­por­ter que des bé­né­fices. Ce­la per­met aus­si de par­ta­ger le risque fi­nan­cier sur deux pro­jets » , avait jus­ti­fié la mi­nistre dé­lé­guée à l’Éco­no­mie nu­mé­rique, Fleur Pel­le­rin, en oc­tobre 2012, à la créa­tion de Cloud­watt. Plus de deux ans après la nais­sance de ces fu­tures « lo­co­mo­tives », le bi­lan n’est pas très glo­rieux. Le « tour­nant » sou­hai­té par Orange chez Cloud­watt, « l’ac­cé­lé­ra­tion com­mer­ciale » qu’il es­père im­pul­ser en de­ve­nant seul maître à bord, sont somme toute un aveu d’échec : la co­en­tre­prise, qui em­ploie en­vi­ron 90 per­sonnes, au­rait réa­li­sé un peu moins de 2 mil­lions d’eu­ros de chiffre d’af­faires en 2014, quand Cloud­watt am­bi­tion­nait à sa créa­tion d’en gé­né­rer 500 mil­lions d’eu­ros à l’ho­ri­zon 2017, avec 300 à 500 em­plois di­rects ! Ini­tia­le­ment, le projet An­dro­mède à trois ac­teurs (avec Das­sault) en­vi­sa­geait même 597 mil­lions d’eu­ros de chiffre d’af­faires cu­mu­lé en 2015 ! Nu­mer­gy fait à peine mieux : l’en­tre­prise dé­te­nue à 47% par SFR (dé­sor­mais in­té­gré à Numéricabl­e) a eu pour ob­jec­tif un chiffre d’af­faires de 6 mil­lions d’eu­ros en 2014, très loin des am­bi­tions ini­tiales, là aus­si. Le se­cond at­te­lage du « cloud à la fran­çaise » es­pé­rait en­gran­ger 400 mil­lions d’eu­ros de re­cettes en 2016, avec 400 em­plois, ce qui semble à ce stade hors de por­tée. « La prise de contrôle de Cloud­watt par Orange va for­cé­ment faire ré­flé­chir les ac­tion­naires de Nu­mer­gy » , es­time un spé­cia­liste du sec­teur. La piste d’une fu­sion avait même été en­vi­sa­gée et pous- sée par Ber­cy ces der­niers mois, mais les chan­ge­ments d’ac­tion­naires de SFR et de Bull (ra­che­té par Atos, lui-même ac­teur im­por­tant du cloud) ont com­pli­qué la donne. L’ob­jec­tif sem­blait louable de « res­tau­rer la sou­ve­rai­ne­té nu­mé­rique de la France » et de sou­te­nir le dé­ve­lop­pe­ment d’une fi­lière in­dus­trielle dans un do­maine por­teur. Mais dès le dé­part, l’ini­tia­tive a été mal com­prise et cri­ti­quée. Des so­cié­tés d’in­for­ma­tique en nuage fran­çaises exis­taient dé­jà, à l’image d’OVH, d’Ikou­la, de Gan­di ou d’Oo­drive, qui ont per­çu le sou­tien fi­nan­cier de l’État comme une concur­rence dé­loyale. L’ÉTAT ET LES EN­TRE­PRISES PAR­TIS LA FLEUR AU FU­SIL « Les clouds na­tio­naux exis­taient dé­jà : il y a donc un dé­faut ori­gi­nel » , es­time ain­si Olivier Rafal de Pierre Au­doin Consul­tants. Le sou­tien à deux pro­jets concur­rents n’al­lait « pas dans le sens de la con­cen­tra­tion et des éco­no­mies d’échelle » , re­le­vait de son cô­té le ca­bi­net Kurt Sal­mon, alors que la « taille cri­tique » est un fac­teur clé de suc­cès dans la « guerre du cloud IaaS » (IaaS pour in­fra­struc­ture as a ser­vice, c’es­tà-dire les ca­pa­ci­tés de sto­ckage ou de cal­cul in­for­ma­tiques à la de­mande). Peut-on pour au­tant conclure à l’en­ter­re­ment du projet éta­tique de « cloud sou­ve­rain » ? À l’ère post-Snow­den, les ré­vé­la­tions sur le pro­gramme Prism de sur­veillance de masse de l’agence amé­ri­caine de ren­sei­gne­ment (NSA) ont en fait ac­cru la de­mande de lo­ca­li­sa­tion des don­nées en France, un ar­gu­ment mis en avant y com­pris par l’amé­ri­cain Mi­cro­soft au­près de ses clients fran­çais, no­tam­ment les col­lec­ti­vi­tés et autres ins­ti­tu­tions pu­bliques. « Le concept de cloud sou­ve­rain est au contraire ren­for­cé puisque Cloud­watt se­ra ar­ri­mé à un groupe dont l’État fran­çais est un ac­tion­naire ma­jeur, fait va­loir un di­ri­geant d’Orange. Le le­vier de l’État a été im­por­tant, il a per­mis de ga­gner du temps et de fa­ci­li­ter le dé­ve­lop­pe­ment de la plate-forme open source [en code source ou­vert, ndlr]. L’État a joué son rôle d’ini­tia­teur, d’aide au dé­mar­rage. » Le PDG d’Orange, Stéphane Ri­chard, a lui-même ad­mis sans langue de bois cet in­suc­cès. « Ce n’était pas une mau­vaise idée en soi, [mais] il y avait peut-être trop d’am­bi­tion. Fi­nan­cer deux consor­tiums concur­rents, avec de l’ar­gent pu­blic, c’était un peu osé, un seul au­rait été plus rai­son­nable. On est par­ti la fleur au fu­sil, sans être sûr qu’il y ait un mo­dèle éco­no­mique et une de­mande des en­tre­prises pour une offre de cloud sou­ve­rain qui ne soit pas seu­le­ment sur le cri­tère du prix, par rap­port à tout ce qui existe dé­jà » , a confié le di­ri­geant lors de ses voeux à la presse. « Il ne faut pas re­non­cer pour au­tant. La lo­ca­li­sa­tion des don­nées est un su­jet im­por­tant. Mais il ne faut pas être trop dé­con­nec­té de la réa­li­té éco­no­mique. Ce se­ra plus fa­cile pour nous en étant seuls, nous al­lons in­té­grer Cloud­watt dans OBS [Orange Bu­si­ness Ser­vices] et ain­si en­ri­chir notre offre cloud » , a-t-il re­le­vé. Et le PDG d’Orange de conclure : « C’était un peu un pa­ri. On ne peut pas dire que les ré­sul­tats sont à la hau­teur des am­bi­tions, tant chez Cloud­watt que chez Nu­mer­gy… »

LE RE­TARD FRAN­ÇAIS DANS LE SEC­TEUR

Quant à l’éven­tuel gâ­chis d’ar­gent pu­blic, l’État de­vrait fi­na­le­ment en par­tie ar­rê­ter les frais puisque seule la moi­tié en­vi­ron des 75 mil­lions d’eu­ros qui de­vaient être in­ves­tis dans Cloud­watt au­rait été dé­pen­sée à ce stade. Les dis­cus­sions en cours doivent per­mettre d’abou­tir à un com­pro­mis sur l’éva­lua­tion des parts de la Caisse des dé­pôts (33,3 %) et de Thales (22,2 %). Stéphane Ri­chard s’est dé­cla­ré confiant. La CDC res­te­ra-t-elle à l’ave­nir au ca­pi­tal de Nu­mer­gy, qui de­vien­drait donc le seul cloud sou­ve­rain « of­fi­ciel » ? Des ex­perts du sec­teur re­lèvent que le mar­ché du cloud fran­çais dans son en­semble a pris du re­tard, en rai­son no­tam­ment du manque de ma­tu­ri­té des en­tre­prises hexa­go­nales dans leur trans­for­ma­tion nu­mé­rique. « Les choses bougent, la messe n’est pas dite » , veut croire l’un d’eux.

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