LE PLAN SO­ROS POUR L’UKRAINE

Le 23 oc­tobre, La Tri­bune pu­bliait un en­tre­tien avec George So­ros, à la suite de la pu­bli­ca­tion de son es­sai « Wake Up Eu­rope ». Trois mois plus tard, le fi­nan­cier et phi­lan­thrope re­vient à la charge. Dans un nou­veau texte pu­blié par la New York Re­view o

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE -

Se­lon le fi­nan­cier et phi­lan­thrope, c’est l’Eu­rope qui dé­tient la clé d’un sau­ve­tage d’ur­gence.

Les sanc­tions im­po­sées à la Rus­sie par les États-Unis et par l’Eu­rope, qui vi­saient à in­ter­dire aux banques et aux en­tre­prises russes tout ac­cès aux mar­chés fi­nan­ciers in­ter­na­tio­naux, ont eu des ef­fets bien plus ra­pides et bien plus pré­ju­di­ciables à l’éco­no­mie du pays que qui­conque au­rait pu le pré­dire. Les dé­gâts se sont trou­vés en­core ac­cen­tués par la chute spec­ta­cu­laire des prix du pé­trole, sans la­quelle les sanc­tions se se­raient ré­vé­lées bien moins ef­fi­caces : le cours du ba­ril doit en ef­fet se si­tuer aux alen­tours de 100 dol­lars (contre 50 dol­lars en­vi­ron ces der­niers temps) pour que la Rus­sie puisse équi­li­brer son bud­get. La conju­gai­son de la baisse des cours du pé­trole et des sanc­tions oc­ci­den­tales a pré­ci­pi­té le pays dans une crise fi­nan­cière d’ores et dé­jà com­pa­rable, à cer­tains égards, à celle de 1998. Le rouble a fon­du de moi­tié, l’in­fla­tion s’ac­cé­lère et les taux d’in­té­rêt sont mon­tés à des ni­veaux de na­ture à faire bas­cu­ler l’éco­no­mie dans la ré­ces­sion. La Rus­sie d’au­jourd’hui pos­sède en­core de substantie­lles ré­serves de change, ce qui a per­mis à la banque cen­trale de faire re­mon­ter le rouble de 30% par rap­port à son point bas, en y consa­crant une cen­taine de mil­liards de dol­lars et en met­tant en place un contrat d’échange de de­vises de 24 mil­liards de dol­lars avec son ho­mo­logue chi­noise. Mais, sur l’en­semble des ré­serves exis­tantes, seu­le­ment 200 mil­liards de dol­lars en­vi­ron af­fichent une li­qui­di­té suf­fi­sante. Outre la fuite des ca­pi­taux, la Rus­sie doit rem­bour­ser plus de 120 mil­liards de dette ex­té­rieure en 2015. Bien que, con­trai­re­ment à 1998, l’es­sen­tiel de la dette russe soit le fait du sec­teur pri­vé, il ne se­rait pas sur­pre­nant que cette crise abou­tisse à un dé­faut de paie­ment. Ve­nant cou­ron­ner des pres­sions dé­fla­tion­nistes sen­sibles par­tout dans le monde, mais par­ti­cu­liè­re­ment dans la zone eu­ro, ain­si que la mon­tée des ten­sions mi­li­taires telles que le conflit avec l’ISIS, une dé­faillance russe pour­rait per­tur­ber consi­dé­ra­ble­ment le sys­tème fi­nan­cier mon­dial, et sur­tout la zone eu­ro, par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rable. SANC­TION­NER LA RUS­SIE, AI­DER L’UKRAINE Il est donc urgent de re­voir les po­li­tiques ac­tuelles de l’Union eu­ro­péenne à l’égard de la Rus­sie et de l’Ukraine. Je me suis ex­pri­mé en fa­veur d’une double ap­proche qui contre­ba­lan­ce­rait les sanc­tions à l’en­contre de la Rus­sie par une aide à l’Ukraine dans des pro­por­tions bien plus im­por­tantes. Il est né­ces­saire qu’un tel ré­équi­li­brage soit mis en place au pre­mier tri­mestre 2015, pour les rai­sons que je vais ten­ter d’ex­pli­quer. Les sanc­tions sont un mal né­ces­saire. Elles sont né­ces­saires parce que ni l’UE, ni les États-Unis ne veulent cou­rir le risque d’une guerre contre la Rus­sie et que les me­sures éco­no­miques consti­tuent la seule ma­nière de ré­sis­ter à l’agres­sion de cette der­nière. Elles sont un mal, parce qu’elles touchent non seu­le­ment le pays vi­sé, mais aus­si ceux qui im­posent ces me­sures. Or, le pré­ju­dice s’est avé­ré bien plus éten­du que qui­conque n’au­rait pu l’an­ti­ci­per : la Rus­sie se trouve au­jourd’hui au coeur d’une crise fi­nan­cière qui a contri­bué à faire de la me­nace dé­fla­tion­niste sur la zone eu­ro une réa­li­té. À l’in­verse, une aide à l’Ukraine n’au­rait que des consé­quences po­si­tives. En don­nant à ce pays les moyens de se dé­fendre par lui-même, l’Eu­rope se pré­ser­ve­rait aus­si elle-même in­di­rec­te­ment. En outre, l’en­voi d’une aide fi­nan­cière à l’Ukraine contri­bue­rait à sta­bi­li­ser son éco­no­mie tout en sti­mu­lant l’ac­ti­vi­té en Eu­rope, de ma­nière in­di­recte, en en­cou­ra­geant les ex­por­ta­tions et les in­ves­tis­se­ments à des­ti­na- tion de ce pays. On pour­rait alors es­pé­rer que les pro­blèmes de la Rus­sie et les pro­grès de l’Ukraine per­sua­de­raient le pré­sident Vla­di­mir Pou­tine d’aban­don­ner comme une cause per­due ses ten­ta­tives de dé­sta­bi­li­sa­tion de son voi­sin. L’IN­CONS­CIENCE DE L’UE FACE AU DAN­GER RUSSE Mal­heu­reu­se­ment, ni l’opi­nion pu­blique ni les di­ri­geants eu­ro­péens ne semblent ou­verts à de telles consi­dé­ra­tions. L’Eu­rope ap­pa­raît dan­ge­reu­se­ment in­cons­ciente de son ex­po­si­tion in­di­recte aux at­taques mi­li­taires de la Rus­sie et conti­nue de faire comme si de rien n’était. Elle traite l’Ukraine comme s’il s’agis­sait sim­ple­ment d’un nou­veau pays en quête d’aide fi­nan­cière, mais pas même comme une na­tion im­por­tante pour la sta­bi­li­té de l’eu­ro, telles la Grèce ou l’Ir­lande. Les maux de l’Ukraine ont été pré­sen­tés dans des termes tout à fait conven­tion­nels : l’Ukraine a be­soin d’une aide in­ter­na­tio­nale car le pays a su­bi des chocs ayant en­gen­dré une crise fi­nan­cière. Ces chocs sont tran­si­toires et, une fois que le pays s’en se­ra re­mis, il pour­ra rem­bour­ser ses créan­ciers. C’est pour­quoi le FMI a été char­gé d’ap­por­ter une aide fi­nan­cière à l’Ukraine. Étant don­né que l’Ukraine ne fait pas en­core par­tie de l’UE, les ins­ti­tu­tions com­mu­nau­taires (telles que la Com­mis­sion ou la Banque cen­trale eu­ro­péenne) n’ont joué qu’un rôle se­con­daire dans le dis­po­si­tif d’as­sis­tance. Le FMI a ap­pré­cié de pou­voir se pas­ser des com­pli­ca­tions liées à la sur­veillance d’une troï­ka dans la­quelle il au­rait été as­so­cié à l’UE et à la BCE, comme tel avait le cas au mo­ment de sta­tuer sur la Grèce et sur d’autres. Sa­chant que les pro­grammes d’aide dont l’Ukraine a dé­jà bé­né­fi­cié de la part du FMI n’ont pas exac­te­ment connu la réus­site es­comp­tée, les créan­ciers of­fi­ciels ont in­sis­té pour que le pays ne per­çoive une aide qu’en échange de ré­formes struc­tu­relles sé­rieuses avé­rées, et non comme une in­ci­ta­tion à prendre de telles me­sures. De ce point de vue conven­tion­nel, la ré­sis­tance cou­ron­née de suc­cès du gou­ver­ne­ment Ia­nou­ko­vitch sur le Maï­dan puis, plus tard, l’an­nexion de la Cri­mée par la Rus­sie et la for­ma­tion d’en­claves sé­pa­ra­tistes dans l’est de l’Ukraine, sont ac­ces­soires et consi­dé­rées comme de simples chocs ex­ternes tem­po­raires. Or, c’est un point de vue qu’il faut re­voir. La nais­sance d’une nouvelle Ukraine et l’agres­sion russe ne sont pas de simples chocs tem­po­raires, mais bien des évé­ne­ments his­to­riques. Au lieu de faire face aux ves­tiges d’une Union so­vié­tique mo­ri­bonde, l’Union eu­ro­péenne est confron­tée à une Rus­sie re­nais­sante qui, de par­te­naire stra­té­gique, s’est mue en op­po­sant stra­té­gique. À la place du com­mu­nisme, le pré­sident Pou­tine a fait se dé­ve­lop­per une idéo­lo­gie na­tio­na­liste re­po­sant sur des bases eth­niques, sur le conser­va­tisme so­cial et sur la foi re­li­gieuse - fra­ter­ni­té des peuples slaves, ho­mo­pho­bie et Sainte Rus­sie. Il a dé­si­gné ce qu’il ap­pelle la do­mi­na­tion an­glo-saxonne du monde comme l’en­ne­mi de la Rus­sie… et du reste de la pla­nète. POU­TINE, TSAR DE LA SAINTE RUS­SIE Vla­di­mir Pou­tine a ti­ré de nom­breuses le­çons de la guerre me­née contre la Géor­gie du pré­sident Mi­kheil Saa­ka­ch­vi­li en 2008, rem­por­tée par la Rus­sie sur le plan mi­li­taire mais moins ef­fi­cace sur le terrain de la pro­pa­gande. Vla­di­mir Pou­tine a mis au point une stra­té­gie en­tiè­re­ment nouvelle qui s’ap­puie dans une très large me­sure sur le re­cours à la fois aux forces spé­ciales et à la pro­pa­gande. L’am­bi­tion de Vla­di­mir Pou­tine de res­sus­ci­ter l’em­pire russe a contri­bué in­vo­lon­tai­re­ment à la créa­tion d’une nouvelle Ukraine, op­po­sée à la Rus­sie et qui vise à prendre le contre-pied de l’an­cienne Ukraine, avec sa cor­rup­tion en­dé­mique et son gou­ver­ne­ment in­ef­fi­cace. La nouvelle Ukraine est di­ri­gée par la crème de la so­cié­té ci­vile : des gens jeunes, dont beau­coup ont étu­dié à l’étran­ger et qui ont re­fu­sé de re­joindre le gou­ver­ne­ment comme le monde des af­faires à leur re­tour, les ju­geant aus­si ré­pu­gnants l’un que l’autre. Nombre de ces per­sonnes ont trou­vé leur place au sein de l’uni­ver­si­té, de groupes de ré­flexion ou d’or­ga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales. Un mou­ve­ment de vo­lon­taires à l’écho très large, d’une por­tée et d’une puis­sance sans pré­cé­dent dans les autres pays, a ai­dé l’Ukraine à ré­sis­ter à l’agres­sion russe. Les membres de ce mou­ve­ment étaient prêts à ris­quer leur vie sur le Maï­dan au

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