Et de droite et de gauche! (et vice ver­sa)

La Tribune Hebdomadaire - - TEMPS FORTS - PAR PHI­LIPPE MA­BILLE @phma­bille

Ni de droite, ni de gauche. Ou bien pas de droite, mais pas de gauche non plus. Le mou­ve­ment #EnMarche lan­cé par le mi­nistre de l’Éco­no­mie, Em­ma­nuel Ma­cron, n’en fi­nit plus de don­ner le tour­nis à la classe po­li­tique fran­çaise, il est vrai bien dé­bous­so­lée de­puis quelque temps. Comme le sou­ligne The Eco­no­mist, il est rare qu’un nou­veau ve­nu de moins de 40 ans par­vienne à « dis­rup­ter » ain­si la caste des po­li­ti­ciens tra­di­tion­nels qui captent de­puis trente ans l’at­ten­tion de l’opi­nion. Il convient donc – même si ce­la fait sou­rire les scep­tiques et grin­cer les dents de ses ad­ver­saires, in­quiets de sa po­pu­la­ri­té réelle dans le pays –, de sa­luer le buzz qui a en­tou­ré l’an­nonce, le 6 avril der­nier, de l’en­trée dans l’arène du jeune im­per­ti­nent. Ni de droite, ni de gauche… ou bien est-ce plu­tôt un mou­ve­ment et de droite et de gauche qui prend nais­sanceŽ? Em­ma­nuel Ma­cron re­ven­dique dé­jà plus de 13Ž000 « adhé­rents », sym­pa­thi­sants d’une cause plé­bis­ci­tée par l’opi­nion qui en a « ras-le-bol » , pour pa­ra­phra­ser quel­qu’une, de voir tou­jours les mêmes têtes et les mêmes idées, pas tou­jours très fraîches. La cris­pa­tion, pour ne pas dire la co­lère des Fran­çais, vient peut-être de là, de cette caste en­gluée dans un com­bat de pos­tures, aux pro­messes souvent dé­ma­go­giques et in­te­nables. Et dé­con­si­dé­rée, faute de ré­sul­tats. Or, c’est bien la so­cié­té ci­vile qui ré­clame ce re­tour du débat, par le bas. Le mou­ve­ment #NuitDe­bout, plu­tôt de gauche, qui ras­semble des jeunes et des moins jeunes place de la Ré­pu­blique, à Pa­ris, de­puis le 31 mars, porte cette éner­gie et beau­coup de po­li­tiques s’at­tachent d’ailleurs à ten­ter de le ré­cu­pé­rer. À gauche, avec Jean-Luc Mé­len­chon, qui voit ve­nir le Grand Soir et la grève gé­né­rale, comme à droite, avec Na­tha­lie Kos­cius­ko-Mo­ri­zet ou Bru­no Le­maire, cette #NuitDe­bout est re­gar­dée avec les yeux qui brillent, parce qu’elle est an­non­cia­trice d’un be­soin de pro­fond re­nou­vel­le­ment, que n’in­carnent pas vrai­ment ni François Hol­lande, ni Ni­co­las Sar­ko­zy, les can­di­dats de 2012. Et de droite, et de gauche, les Fran­çais ont mon­tré par­fois cette in­tel­li­gence po­li­tique, en im­po­sant trois co­ha­bi­ta­tions. La pre­mière, en 1986, a ame­né une droite li­bé­rale, à une époque où la Dame de fer Mar­ga­ret That­cher dé­ré­gle­men­tait à tout-va. Deux ans plus tard, les Fran­çais ra­me­naient vite au pou­voir « ton­ton » le pro­tec­teur des Fran­çais, et Mi­chel Ro­card Pre­mier mi­nistre réa­li­sa la plus im­por­tante ré­forme so­ciale de la gauche, avec la créa­tion du RMI, an­non­cia­teur de temps de chô­mage de masse. Re­tour à droite en 1993 avec Édouard Bal­la­dur, qui était lui et de droite et de droite, et pour cette deuxième co­ha­bi­ta­tion avec un pré­sident vieux et ma­lade, il pri­va­ti­sa à haute dose avant de tom­ber avec son Smic jeune, ou­vrant les portes de la pré­si­den­tielle de 1995 à Jacques Chi­rac, élu sur un pro­gramme de gauche, « La France pour tous » . Évi­dem­ment, il gou­ver­na à l’in­verse avec Alain Jup­pé, et se fra­cas­sa sur les grandes grèves de l’hi­ver 1995. La dis­so­lu­tion de 1997 ame­na la troi­sième co­ha­bi­ta­tion, la pre­mière de la gauche, avec Jos­pin, Au­bry et les 35 heures. Mal­gré un bon bi­lan éco­no­mique, en plein boom mon­dial, le 21 avril 2002 ra­me­na la droite au pou­voir en pa­ral­lèle avec la mon­tée inexo­rable du Front na­tio­nal. Une élec­tion vo­lée, dans une France qui bas­cu­lait à droite. Et c’est un pays de plus en plus cris­pé sur ses blo­cages et ses cor­po­ra­tismes qui re­fu­sa, sous Chi­rac et Sar­ko­zy, de faire les ré­formes, as­sis­tant pas­si­ve­ment à l’ex­plo­sion de la dette (plus de 2Ž000 mil­liards d’eu­ros). Nous voi­là donc re­ve­nus au prin­temps 2016. Face aux nom­breux dé­çus du slo­gan « LE chan­ge­ment, c’est main­te­nant » , Ma­cron, Valls, Le­maire, NKM, et de fa­çon contre-in­tui­tive même Jup­pé et Fillon, tous veulent in­car­ner le re­nou­veau et ras­sem­bler ceux des Fran­çais qui, de droite et de gauche (et du centre, mais en France, le centre reste un concept mou), ne se ré­signent pas et veulent s’en­ga­ger dans un pro­jet proeu­ro­péen, ré­pu­bli­cain et, osons le mot, «li­bé­ral » au sens de créa­teur de ri­chesse, le tout dans un temps où tout change à toute vitesse avec la mon­dia­li­sa­tion nu­mé­rique. Cette « nou­velle vague » po­li­tique comp­te­ra en 2017, alors que nous ve­nons de vivre, avec le débat sur la loi Tra­vail, l’avant-pre­mier tour de la cam­pagne pré­si­den­tielle. Un texte qui brouille lui aus­si les lignes, à des­sein, même si sa der­nière ver­sion n’a plus grand-chose à voir avec l’am­bi­tion de dé­part. Les « jeunes » main­tiennent d’ailleurs leur re­jet d’une loi pour eux sy­no­nyme de « pré­ca­ri­té », mal­gré le chèque de 500 mil­lions d’eu­ros qui leur a été oc­troyé par Ma­nuel Valls. Et le pa­tro­nat se sent du­pé, crai­gnant que la loi El Khom­ri re­vi­si­tée, et la taxa­tion an­non­cée des CDD, ne créent un en­vi­ron­ne­ment en­core pire pour l’em­bauche que la si­tua­tion qui pré­vaut au­jourd’hui. C’est l’ul­time pa­ra­doxe d’une ré­forme es­sen­tielle mais mal née, mal conçue et mal ven­due. De quoi don­ner du grain à moudre aux EnMar­chant et autres EnMar­chistes…

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