#NuitDe­bout : Ho­mo erec­tus ou Ho­mo ha­bi­lis?

La Tribune Hebdomadaire - - TEMPS FORTS - PAR PHI­LIPPE MA­BILLE @phma­bille

Le Me­def, qui re­joint la CGT comme prin­ci­pal op­po­sant à la loi Travail de My­riam El Khom­ri, dont la der­nière ver­sion pour­rait, se­lon Pierre Gat­taz, être en­core plus dé­fa­vo­rable à l’em­ploi que la si­tua­tion ac­tuelle­! Une mi­nistre du travail qui ne chôme pas pour ten­ter de faire pas­ser un texte que plus per­sonne ne dé­fend, tant il pa­raît éloi­gné des be­soins de l’éco­no­mie du ‡‡ˆ siècle. Un mou­ve­ment #NuitDe­bout, né spon­ta­né­ment place de la Ré­pu­blique à Pa­ris, pour de­man­der non seule­ment le re­trait de cette loi, mais aus­si pour ma­ni­fes­ter le dé­sir d’une autre forme de dé­bat ci­toyen. La France de ce prin­temps 2016 a des pe­tits airs ré­vo­lu­tion­naires, qui rap­pellent le prin­temps 1968, mais de loin. Du cô­té des points com­muns, quelques si­gnaux faibles : une af­fiche de la CGT contre les « vio­lences po­li­cières », qui fait po­lé­mique­; la peur du « pé­ril jeune » qui an­goisse tout gou­ver­ne­ment lorsque ly­céens et étu­diants sortent dans la rue. Les jeunes, tout comme l’in­fla­tion, c’est à l’image de la pâte den­ti­frice sor­tie du tube : plus fa­cile de l’en faire sor­tir que de l’y faire ren­trer. Ma­nuel Valls a eu beau lâ­cher 500 mil­lions d’eu­ros pour les bour­siers, les ap­pren­tis et les mu­tuelles étu­diantes, et évo­quer la piste d’un RSA pour les jeunes pré­caires entre 18 et 25 ans, la ré­volte est tou­jours là et semble par­tie pour du­rer, car c’est aus­si et sur­tout une an­goisse face à l’ave­nir du travail qui ras­semble ces jeunes de toutes ori­gines. « Qui sont ces voyous ? » , avait de­man­dé Hu­bert Beuve-Mé­ry, l’an­cien pa­tron du Monde, à l’un de ses jour­na­listes, en mai 1968 : « Ce sont nos en­fants, pa­tron ! », ­ lui avait-il été ré­pon­du. Certes, le gou­ver­ne­ment table sur l’es­souf­fle­ment du mou­ve­ment avec les va­cances sco­laires. On le vé­ri­fie­ra lors de la nou­velle ma­ni­fes­ta­tion, le 28 avril, et sur­tout le 1er mai, qui don­ne­ra cette an­née à la fête du Travail une ré­so­nance par­ti­cu­lière. Mais la co­lère qui gronde en France, en re­vanche, ne semble pas près de s’ar­rê­ter. Sage pen­dant quatre ans, la so­cié­té fran­çaise s’est ré­veillée. Ce mou­ve­ment bi­gar­ré n’est pas en­car­té dans un par­ti ni un syn­di­cat, mais a mu­té en un mé­lange d’Oc­cu­py Wall Street et de Po­de­mos à la fran­çaise. Il ne sait pas bien où il va, mais il an­nonce un dé­sir de re­nou­veau dé­mo­cra­tique qui in­ter­pelle les po­li­tiques de tous bords. Qu’il y ait, un an avant l’échéance pré­si­den­tielle, un sen­ti­ment de tra­hi­son chez les élec­teurs de Fran­çois Hol­lande, quoi de plus com­pré­hen­sible. Cette France n’avait pas vo­té pour cette po­li­tique-là, et elle le fait payer cash au pré­sident dont les scores d’im­po­pu­la­ri­té battent tous les re­cords. S’il conti­nue ain­si, il va fi­nir par trou­ver du pé­trole, pour pa­ra­phra­ser le mot du dé­pu­té An­dré San­ti­ni, à pro­pos d’Alain Jup­pé pen­dant les grandes grèves de l’hi­ver 1995. Vingt-et-un ans plus tard (!), Alain Jup­pé est le seul à être cré­di­té d’un score su­pé­rieur à ce­lui de Ma­rine le Pen au pre­mier tour, si l’élec­tion pré­si­den­tielle avait lieu au­jourd’hui. Comme quoi, en po­li­tique, on n’est ja­mais mort­! Alain Jup­pé le sait pour­tant : il doit en par­tie cette po­pu­la­ri­té au fait qu’il est de­ve­nu le re­cours des Fran­çais contre un match re­tour Hol­lande-Sar­ko­zy, en 2017. Que faut-il at­tendre de l’Ho­mo erec­tus qui s’est « as­sis de­bout » place de la Ré­pu­blique à Pa­ris­? Son dis­cours pseu­do-ré­vo­lu­tion­naire –·ce jeu­di 21 avril, nous sommes le 51 mars…·– ne donne guère d’in­di­ca­tion. An­ti­ca­pi­ta­listes et anarchiste­s cô­toient des gens, jeunes et moins jeunes, qui ont juste en­vie d’échan­ger, de s’ex­pri­mer, de cher­cher d’autres voies. La fa­çon dont une par­tie de la foule a hué l’in­tel­lec­tuel Alain Fin­kiel­kraut a ce­pen­dant des­ser­vi l’image dé­mo­cra­tique d’un mou­ve­ment qui dit tout et rien à la fois. Le mou­ve­ment En Marche d’Em­ma­nuel Ma­cron connaît lui aus­si ses pre­miers ra­tés, la couverture avec son couple ex­hi­bé dans Pa­ris Match ayant des­ser­vi ce­lui qui af­firme vou­loir faire de la po­li­tique au­tre­ment. #NuitDe­bout, En marche ou simple ci­toyen, il reste à es­pé­rer que l’Ho­mo po­li­ti­cus du prin­temps 2016 de­vienne aus­si Ho­mo ha­bi­lis, qu’il de­vienne ca­pable de fa­bri­quer les nou­veaux ou­tils qui lui per­met­tront de ré­pa­rer une dé­mo­cra­tie en panne. Avec In­ter­net, les ré­seaux so­ciaux, et même la fa­meuse « blo­ck­chain » –·que l’on dit apte à ga­ran­tir le vote élec­tro­nique sé­cu­ri­sé·–, les nou­velles tech­no­lo­gies pour­raient ve­nir au se­cours de cette dé­mo­cra­tie 2.0 nais­sante. Le pou­voir ap­par­tien­dra peut-être à ce­lui ou celle qui sau­ra s’en ap­pro­prier les usages. Et trou­ver dans l’in­tel­li­gence de la mul­ti­tude la di­rec­tion vers où al­ler. Pour l’heure, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a de la fri­ture sur la ligne…

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