Un conflit sans is­sue

La Tribune Hebdomadaire - - TEMPS FORTS -

Ma­nuel Valls vou­lait faire de la loi Tra­vail un le­vier pour faire évo­luer la gauche et pro­vo­quer une cla­ri­fi­ca­tion idéo­lo­gique au sein du par­ti so­cia­liste, entre « les mo­dernes » qui gou­vernent (et ré­forment) avec réa­lisme et ceux qui sont « res­tés blo­qués au e siècle » . Le voi­là ser­vi! Après la ré­volte brouillonn­e, et in­at­ten­due dans son am­pleur, de la gé­né­ra­tion Y pré­ca­ri­sée, après le ré­veil, mâ­ti­né de vio­lences in­ac­cep­tables, d’une gauche « ul­tra », can­ton­née au­pa­ra­vant à des com­bats « za­distes » lo­caux (Notre-Dame-des-Landes, bar­rage de Sir­vens), voi­ci ve­nu le temps de la confron­ta­tion so­ciale. Et c’est une par­tie au­tre­ment plus dif­fi­cile que de simples ma­ni­fes­ta­tions qui com­mence pour le Pre­mier mi­nistre comme pour Fran­çois Hol­lande, avec le risque d’un blo­cage du pays en plein Eu­ro de foot­ball. Une par­tie dont l’is­sue com­man­de­ra toute la fin du quin­quen­nat, si le gou­ver­ne­ment n’est pas em­por­té avant, dans une de ces ex­plo­sions so­ciales dont notre pays a le se­cret. Bref, on l’a com­pris, le spectre des grandes grèves de 1995 plane sur le mois de juin 2016, à coup de blo­cages de la dis­tri­bu­tion de car­bu­rant et d’ap­pels à des grèves re­con­duc­tibles dans tout le sec­teur pu­blic, pour­tant non concer­né par la loi El Khom­ri. En choi­sis­sant d’en­ga­ger une épreuve de force, la CGT ouvre une sé­quence dan­ge­reuse, dont on ne voit pas bien l’is­sue. Le re­trait de la loi El¡ Khom­ri a été fer­me­ment ex­clu par Ma­nuel Valls ( « Si­non, dans ce pays, on ne peut plus ré­for­mer » ) et le gou- ver­ne­ment est bien dé­ci­dé à em­ployer la force pour re­mettre les raf­fi­ne­ries au tra­vail (comme l’avaient fait Ni­co­las Sar­ko­zy et Fran­çois Fillon lors de la ré­forme des re­traites, à l’au­tomne 2010). Face à un mou­ve­ment qu’il juge mi­no­ri­taire, l’exé­cu­tif n’a pas d’autre choix que la fer­me­té, sauf à perdre toute au­to­ri­té, ter­rain sur le­quel il est dé­jà at­ta­qué par la droite, qui l’ac­cuse d’être im­puis­sant à ré­ta­blir l’ordre. La mon­tée en pre­mière ligne de la CGT, qui mo­bi­lise dans tous ses bas­tions (SNCF, RATP, Air France) tra­duit aus­si la crise pro­fonde du pre­mier syn­di­cat du pays, qui se re­trouve le dos au mur. Af­fai­blie par la mon­tée de syn­di­cats plus ra­di­caux en­core, comme Sud, et par la concur­rence de la CFDT qui pour­rait lui ra­vir l’an pro­chain son lea­der­ship, la CGT joue sa sur­vie. Dans ce contexte, la loi El Khom­ri, qui consacre la né­go­cia­tion d’en­tre­prise, au plus près du ter­rain, est un chif­fon rouge pour le mi­li­tant de base : elle me­nace de re­ti­rer à la CGT ce qui fait en­core au­jourd’hui son fonds de com­merce, être le prin­ci­pal syn­di­cat pro­tes­ta­taire, apte à construire des rap­ports de force au plan na­tio­nal, donc d’être un in­ter­lo­cu­teur écou­té et in­fluent, quitte à si­gner par­fois des ac­cords dans les branches, voire dans cer­taines en­tre­prises. C’est ce monde-là qui est aus­si en train de dis­pa­raître avec les mu­ta­tions éco­no­miques ac­tuelles, et la CGT a le plus grand mal à s’y adap­ter, comme l’a mon­tré le der­nier Con­grès, au cours du­quel l’ac­tuel Se­cré­taire gé­né­ral Phi­lippe Mar­ti­nez a consi­dé­ra­ble­ment dur­ci ses po­si­tions. En ne pre­nant pas suf­fi­sam­ment en consi­dé­ra­tion la vio- lente crise qui tra­verse le pre­mier syn­di­cat fran­çais, de­puis le dé­part de Ber­nard Thi­bault, le gou­ver­ne­ment a fait une grave er­reur d’ap­pré­cia­tion. Même si la loi fi­nit par pas­ser, le conflit so­cial qui vient de com­men­cer lais­se­ra des traces pro­fondes en ac­cen­tuant la frac­ture de la gauche et en éloi­gnant une bonne par­tie de ses élec­teurs qui se sentent tra­his par la po­li­tique éco­no­mique me­née de­puis 2012. C’est tout le pa­ra­doxe de cette ré­forme du mar­ché du tra­vail : elle veut ré­pondre à des en­jeux aux­quels le can­di­dat so­cia­liste, et même le par­ti so­cia­liste dans sa ma­jo­ri­té, n’étaient ab­so­lu­ment pas pré­pa­rés pen­dant la longue cure d’op­po­si­tion qui a sui­vi la dé­faite de Lio­nel Jos­pin, le 21 avril 2002. Le rap­port de force ins­tal­lé par la CGT ne pré­sage d’ailleurs rien de bon pour l’après 2017, alors que les té­nors de la pri­maire à droite pro­mettent tous d’al­ler beau­coup plus loin que Fran­çois Hol­lande sur la ré­forme du code et du mar­ché du tra­vail. Seule dif­fé­rence, de taille : alors que la gauche est ap­pe­lée à vo­ter une ré­forme contre-na­ture pour elle, dans la der­nière an­née du quin­quen­nat, l’op­po­si­tion de droite veut pou­voir s’ap­puyer sur l’élec­tion pré­si­den­tielle pour ob­te­nir des Fran­çais, en ex­pli­ci­tant les rai­sons de ces chan­ge­ments, un man­dat clair pour en­ga­ger ces ré­formes par or­don­nances, dans les pre­miers mois après les lé­gis­la­tives. Un man­dat clair, c’est fi­na­le­ment ce qui fait le plus dé­faut à Fran­çois Hol­lande, mais pour cette faute-là, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Comme l’a dit le car­di­nal de Retz, « On ne sort de l’am­bi­guï­té qu’à son propre dé­tri­ment » …

PAR PHI­LIPPE MA­BILLE @phma­bille

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