PERISCOPE, RÉ­SEAU POUR­RI… PAR LES PO­LÉ­MIQUES

Du scan­dale Serge Au­rier au sui­cide en di­rect d’une Fran­ci­lienne de 19 ans, en pas­sant par l’agres­sion d’un jeune Bor­de­lais, l’ap­pli­ca­tion Periscope bâ­tit sa no­to­rié­té sur des po­lé­miques. Bien loin de ses nobles am­bi­tions ori­gi­nelles. Mais si ces scan­dale

La Tribune Hebdomadaire - - TEMPS FORTS -

Scan­dale, agres­sion, sui­cide en di­rect… l’ap­pli­ca­tion Periscope bâ­tit sa no­to­rié­té sur des po­lé­miques. Bien loin de ses nobles am­bi­tions ori­gi­nelles.

Àquand un at­ten­tat ter­ro­riste sur Periscope‡? » Le titre, dé­li­bé­ré­ment pro­voc’, d’un ar­ticle du site Rue89, a le mé­rite de po­ser clai­re­ment le péril qui guette Periscope. Car cette ap­pli­ca­tion de vi­déo en di­rect, qui a fê­té le 26 mars son pre­mier an­ni­ver­saire, est de­puis quelques mois le théâtre vir­tuel d’une suc­ces­sion de scan­dales et de drames de plus en plus in­quié­tants. Jus­qu’au sui­cide en di­rect, mar­di 10 mai, d’une jeune femme de 19 ans. Du­rant tout l’après-mi­di, la Fran­ci­lienne avait aver­ti ses fol­lo­wers –¡per­sonnes abon­nées à son compte, et pou­vant com­men­ter en di­rect les vi­déos¡ –, qu’elle al­lait faire quelque chose de « cho­quant » pour « faire pas­ser un mes­sage à un mec » , qui au­rait abu­sé d’elle. « Tant qu’on ne tape pas dans la pro­voc’, les gens ne com­prennent pas » , ex­pli­quait-elle, vo­lon­tai­re­ment éva­sive. Elle s’est fi­na­le­ment je­tée sous une rame du RER C en gare d’Égly, dans l’Es­sonne.

L’AF­FAIRE AU­RIER PRO­PULSE PERISCOPE EN FRANCE

Cet évé­ne­ment est le point d’orgue d’une sé­rie de po­lé­miques qui se suc­cèdent de­puis quelques mois. Le cycle du bad buzz dé­bute le 13 fé­vrier der­nier, lorsque le foot­bal­leur Serge Au­rier, en plein live sui­vi par 4000 fans, qua­li­fie son en­traî­neur Laurent Blanc de « fiotte » . Ses pro­pos font le tour des mé­dias, re­lancent le dé­bat sur l’ho­mo­pho­bie et valent à l’in­té­res­sé une mise à l’écart tem­po­raire de son équipe. En cou­lisses, Periscope, qui ap­par­tient à Twit­ter, se frotte cer­tai­ne­ment les mains : ce scan­dale in­es­pé­ré pro­pulse l’ap­pli­ca­tion, jus­qu’alors très confi­den­tielle, sur le de­vant de la scène. Avec de nom­breux té­lé­char­ge­ments à la clé. « La France est dé­sor­mais l’un de nos plus gros pays, ce qui n’était pas le cas il y a en­core quelques se­maines » , se fé­li­cite, dé­but mars, Kay­von Beyk­pour, le co­fon­da­teur du ré­seau so­cial. Une dé­cla­ra­tion in­ter­pré­tée comme un re­mer­cie­ment dé­gui­sé au foot­bal­leur. Pro­blème : de­puis, les po­lé­miques s’en­chaînent à un rythme sou­te­nu, avec des consé­quences par­fois très graves. Le 17 fé­vrier, quatre jeunes hommes de Li­moges filment leur cam­brio­lage d’un gym­nase. Le 20 fé­vrier, un dé­te­nu de la pri­son de Bé­ziers dif­fuse son quo­ti­dien de­puis sa cel­lule, alors que les té­lé­phones sont interdits en pri­son. Sa peine est ral­lon­gée de six mois.

DÉ­RA­PAGE VERBAL ET MISE EN SCÈNE DE LA VIO­LENCE

Le 1er mars, l’Ély­sée dé­cide d’ex­pé­ri­men­ter ce nou­veau vec­teur de dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive en re­trans­met­tant en di­rect une vi­site de Fran­çois Hol­lande au­près des sa­la­riés de Sho­wroom­pri­vé, à Saint-De­nis (Seine-Saint-De­nis). Mais les in­ter­nautes se lâchent tel­le­ment dans les com­men­taires que le ser­vice com­mu­ni­ca­tion de l’Ély­sée, dé­bor­dé, stoppe le di­rect au bout de vingt-trois mi­nutes. Puis vient la vio­lence. Après les dé­ra­pages ver­baux, le 13 mars, d’un sup­por­ter auxer­rois contre ceux de l’AJ Ajac­cio, des sa­la­riés d’une bou­tique SFR mettent en scène, le 31 mars, la des­truc­tion du smart­phone d’un client qui leur « casse les couilles » . Ils ont été ren­voyés. Mais ce genre d’ini­tia­tives, re­layées par les mé­dias, poussent cer­tains uti­li­sa­teurs à vou­loir pro­vo­quer le buzz à tout prix. Le 23 avril, deux ado­les­cents bor­de­lais de 15 et 16 ans dé­cident de choi­sir au ha­sard un pas­sant dans la rue pour le ta­bas­ser en di­rect et af­fo­ler les comp­teurs de vues de l’ap­pli­ca­tion. Une dé­rive qui fait écho à l’ir­res­pon­sa­bi­li­té d’une jeune Amé­ri­caine, qui a fil­mé le viol de son amie au lieu de lui por­ter se­cours, en fé­vrier der­nier, car elle se se­rait « lais­sée em­por­ter » par le suc­cès de sa vi­déo. Ces actes heu­reu­se­ment iso­lés tendent néan­moins à de­ve­nir la marque de fa­brique de Periscope, qui dif­fuse l’équi­valent de cent dix an­nées de vi­déos chaque jour (plus de dix mil­lions de comptes ont été créés de­puis son lan­ce­ment). Pour­tant, Periscope est bel et bien une ap­pli­ca­tion ré­vo­lu­tion­naire, comme l’était Twit­ter avant elle. En pro­po­sant de l’in­for­ma­tion à chaud, en di­rect vi­déo et vi­sible par­tout dans le monde, Periscope ap­pa­raît comme un pro­lon­ge­ment de Twit­ter. En phase avec l’im­por­tance crois­sante que prend la vi­déo sur In­ter­net, por­tée par la dé­mo­cra­ti­sa­tion des smart­phones. Abo­lir les fron­tières, en­cou­ra­ger le par­tage, re­pous­ser les li­mites de la connais­sance, telle est l’am­bi­tion ori­gi­nelle de Periscope. « Et si vous pou­viez lit­té­ra­le­ment voir ce que voit un ma­ni­fes­tant en Ukraine‡? Re­gar­der le le­ver du so­leil de­puis une mont­gol­fière en Cap­pa­doce‡? Une pho­to vaut mille mots, mais la vi­déo en di­rect peut lit­té­ra­le­ment vous trans­por­ter quelque part, comme si vous y étiez », ex­plique l’ap­pli­ca­tion. Comme Twit­ter l’a été pour les ré­vo­lu­tions arabes, en 2011, Periscope in­carne une dis­rup­tion dans la ma­nière de don­ner et de re­ce­voir l’in­for­ma­tion. De nom­breux jour­na­listes l’uti­lisent pour dif­fu­ser leurs re­por­tages (Ma­shable, qui vient de se lan­cer en France, s’en fait une spé­cia­li­té). Pour le pu­blic, té­moi­gner d’un évé­ne­ment ex­tra­or­di­naire (scène de guerre, ma­ni­fes­ta­tion…) ou sim­ple­ment digne d’in­té­rêt, de­vient plus im­pac­tant. Quelques heures après le lan­ce­ment de l’ap­pli­ca­tion, le 26 mars 2015, des in­ter­nautes ont re­trans­mis en temps réel un in­cen­die spec­ta­cu­laire à New York, don­nant des images aux chaînes de té­lé­vi­sion pas en­core sur les lieux. Plus anec­do­tique, les mé­dias peuvent pro­fi­ter de Periscope pour dé­ve­lop­per leur re­la­tion avec le pu­blic. Ni­kos Alia­gas, le pré­sen­ta­teur de l’émis­sion de TF1 The Voice, a ain­si plu­sieurs fois pro­fi­té des cou­pures pu­bli­ci­taires pour em­me­ner les in­ter­nautes dans les cou­lisses du té­lé­cro­chet. UN NOU­VEAU VEC­TEUR DE COM­MU­NI­CA­TION Periscope est aus­si un fan­tas­tique ins­tru­ment de dé­cou­verte et de so­li­da­ri­té. Par­ta­ger une re­cette de cui­sine avec un in­ter­lo­cu­teur au bout du monde, vi­si­ter les rues de Syd­ney, de To­kyo ou de Bue­nos Aires comme si on y était… Pour les marques, les ar­tistes, les po­li­tiques et les ins­ti­tu­tions, l’ap­pli­ca­tion se trans­forme en un nou­veau vec­teur de com­mu­ni­ca­tion. De nom­breux ar­tistes en quête de no­to­rié­té se pro­duisent de­vant les in­ter­nautes, par­fois en chan­tant les chan­sons qu’ils de­mandent. L’Opé­ra de Pa­ris a re­trans­mis en di­rect cer­taines ré­pé­ti­tions. À l’ap­proche de l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2017, les live avec les can­di­dats à la pri­maire ou à l’Ely­sée de­vraient se mul­ti­plier… à moins que l’ex­pé­rience de Fran­çois Hol­lande n’ait re­froi­di les ar­deurs des plus té­mé­raires. Les marques, elles, peuvent y or­ga­ni­ser des « coups ». Le Guide Mi­che­lin, par exemple, a dé­voi­lé ses nou­veaux res­tau­rants trois étoiles en di­rect. Periscope a en­core du che­min à faire afin d’être re­con­nu pour ses qua­li­tés plu­tôt que ses po­lé­miques, dont il pro­fite par ailleurs pour ga­gner de nou­veaux uti­li­sa­teurs. D’où son si­lence as­sour­dis­sant après les scan­dales, le ser­vice se conten­tant de sup­pri­mer les vi­déos les plus graves et de ren­voyer aux condi­tions d’uti­li­sa­tion. Celles-ci sti­pulent que chaque uti­li­sa­teur est le seul res­pon­sable de ses conte­nus, et in­ter­disent la dif­fu­sion de vi­déos à ca­rac­tère sexuel, violent et ré­vé­lant des pra­tiques illé­gales. Les équipes der­rière Periscope doivent aus­si tra­vailler pour rendre l’ap­pli­ca­tion plus in­té­res­sante, plus fa­cile à uti­li­ser, et sé­lec­tion­ner le conte­nu per­ti­nent plu­tôt que les in­nom­brables vi­déos d’ano­nymes qui s’en­nuient. Des ré­formes in­dis­pen­sables en vue d’amé­lio­rer la fi­dé­li­té des uti­li­sa­teurs, l’un des ob­jec­tifs de l’ap­pli­ca­tion face à la concur­rence de Fa­ce­book Live. Ces jours-ci, ses di­ri­geants ont donc an­non­cé trois amé­lio­ra­tions. Les vi­déos, qui s’ef­fa­çaient au bout de vingt­quatre heures, se­ront dé­sor­mais sau­ve­gar­dées par dé­faut. Dans « quelques se­maines » , un mo­teur de re­cherche se­ra ajou­té pour trou­ver des vi­déos par thème, ce qui de­vrait aug­men­ter net­te­ment l’in­té­rêt de l’ap­pli­ca­tion, au­jourd’hui bor­dé­lique. En­fin, Periscope a si­gné un par­te­na­riat avec la marque de drones DJI, pour dif­fu­ser en di­rect les images fil­mées dans les airs. Twit­ter, pro­prié­taire de Periscope, tra­vaille éga­le­ment sur un al­go­rithme fonc­tion­nant grâce à l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, afin d’ana­ly­ser en temps réel le conte­nu des vi­déos. L’ob­jec­tif : mieux les in­dexer pour faire émer­ger les vi­déos les plus in­té­res­santes… et, il faut l’es­pé­rer, lais­ser moins de place aux plus dé­ran­geantes et aux plus dan­ge­reuses.¡

L’ap­pli­ca­tion Pe­ri­scope per­met de dif­fu­ser des vi­déos en di­rect via un smart­phone : le 15 fé­vrier, Serge Au­rier, foot­bal­leur du PSG, s’en est ser­vi pour in­sul­ter pu­bli­que­ment son en­traî­neur. ©AFP PHO­TO / LIO­NEL BO­NA­VEN­TURE

Ré­my Bui­sine, 25 ans, en train de réa­li­ser son en­re­gis­tre­ment di­rect sur l’ap­pli­ca­tion Pe­ri­scope, du­rant la qua­trième « Nuit De­bout », place de la Ré­pu­blique, à Pa­ris. Du­rant cette nuit du 3 avril, Ré­my Bui­sine a ras­sem­blé 80000 per­sonnes sur...

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