L'ES­PACE FE­RA PAR­TIE DE L’ÉCO­NO­MIE DE LA TERRE

Jean-Jacques Dordain se dit bluf­fé par les suc­cès tech­niques de Spa­ceX, mal­gré le ré­cent ac­ci­dent au dé­col­lage de Fal­con 9. Son grand pro­jet : at­ti­rer des in­dus­triels ma­jeurs dans le monde des ma­tières pre­mières, en vue d’ex­ploi­ter les ri­chesses de l’es­pa

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MI­CHEL CABIROL @mca­bi­rol

LA TRI­BUNE – Es­ti­mez-vous que le ré­cent ac­ci­dent du lan­ceur Fal­con 9 au­ra un im­pact sur le mo­dèle Spa­ceX ?

JEAN-JACQUES DORDAIN – Des ac­ci­dents de lan­ceurs, j’en ai connu beau­coup, mais heu­reu­se­ment bien plus de suc­cès. Spa­ceX en a eu un nou­veau, quinze mois après ce­lui de juin 2015. Mais cet ac­ci­dent n’au­ra pas d’im­pact sur le mo­dèle dé­ve­lop­pé par Spa­ceX. Ce­la va tout au plus re­tar­der le lan­ce­ment sui­vant et in­tro­duire un écart de temps dans l’ex­ploi­ta­tion de Fal­con 9. Les in­gé­nieurs de Spa­ceX sont des in­gé­nieurs sé­rieux. Ils vont étu­dier les causes de l’échec, les cor­ri­ger et, en­fin, re­par­tir. Je n’ai pas connais­sance d’un échec qui ait si­gni­fié la fin d’un pro­gramme, à l’ex­cep­tion des fa­meux lan­ceurs so­vié­tiques N dé­diés à la conquête de la Lune.

Les Eu­ro­péens peuvent-ils rat­tra­per une par­tie de leur re­tard sur Spa­ceX grâce à cet ac­ci­dent ?

Un échec dans l’es­pace n’est ja­mais une bonne nou­velle pour l’en­semble du sec­teur et il ne faut ja­mais es­sayer de bâ­tir des suc­cès sur les échecs des autres. Il faut que nous Eu­ro­péens, nous bâ­tis­sions nos suc­cès sur nos propres forces. Si on veut in­no­ver, il faut prendre des risques. Et si on prend des risques, on n’est pas à l’abri d’un échec. L’échec n’est pas un ar­rêt, il fait par­tie du pro­grès. On ap­prend tou­jours beau­coup d’un échec. Mais quoi qu’il ar­rive, il ne faut pas qu’Ariane 6 ar­rive en re­tard. Il faut même avoir Ariane 6 le plus vite pos­sible.

Que vous ins­pirent les ex­ploits de Spa­ceX en ma­tière de réuti­li­sa­tion ?

Ra­me­ner un étage sur une barge me bluffe. C’est spec­ta­cu­laire. Il faut en outre contrô­ler la tra­jec­toire de l’étage qui re­des­cend. C’est grand™!

Les Eu­ro­péens pour­raient-ils le faire ?

Oui. Il faut avoir des mo­teurs qui se ral­lument et que l’on puisse contrô­ler. En outre, il faut dé­ve­lop­per des ca­pa­ci­tés soft­ware pour pou­voir contrô­ler la tra­jec­toire du lan­ceur au mo­ment de la des­cente. Mais au fi­nal, il n’y a pas de vé­ri­tables rup­tures tech­no­lo­giques. Main­te­nant, est-ce qu’il faut le faire™? L’as­pect éco­no­mique est à prendre en compte. On ne fait pas un lan­ceur réuti­li­sable pour la beau­té tech­nique, on le fait pour qu’il coûte moins cher. Au­jourd’hui l’équa­tion éco­no­mique reste en dé­bat. Car il y a plu­sieurs fa­çons de di­mi­nuer les coûts d’un lan­ceur. La pre­mière est d’avoir une or­ga­ni­sa­tion ver­ti­cale, comme Spa­ceX. Ce n’est pas fa­cile à faire en Eu­rope où il y a des sites in­dus­triels qui sont dé­diés.La deuxième ma­nière, c’est par l’aug­men­ta­tion de la ca­dence de pro­duc­tion. Il est clair que plus vous pro­dui­sez des lan­ceurs, moins ils coûtent cher. En­fin, la troi­sième so­lu­tion, c’est la réuti­li­sa­tion.

C’est le choix de Spa­ceX…

Entre ca­dence de pro­duc­tion et réuti­li­sa­tion, ce­la se dis­cute. C’est le choix de Spa­ceX, mais je ne pense pas qu’il y ait une seule so­lu­tion pour di­mi­nuer les coûts.

De toute fa­çon, les opé­ra­teurs comme SES veulent trois lan­ceurs ‹ables. Est-ce ‹na­le­ment un faux dé­bat, puisque Aria­nes­pace ob­tien­dra tou­jours des lan­ce­ments ?

Quand je dis­cu­tais en tant que di­rec­teur gé­né­ral de l’ESA avec les uti­li­sa­teurs d’Ariane 5, ils avaient be­soin de deux lan­ceurs. Ils es­timent main­te­nant qu’il vaut mieux en avoir trois. Mais pour­quoi pas quatre, etc.™? Ce qui in­té­resse les opé­ra­teurs de té­lé­coms, c’est d’être sûr de trou­ver à tout mo­ment un lan­ceur fiable, et à bas prix. C’est leur seul ob­jec­tif. Mais pour avoir trois lan­ceurs à dis­po­si­tion, il faut ga­ran­tir leur exis­tence. Et un lan­ceur fiable n’existe que s’il est lan­cé suf­fi­sam­ment de fois par an. Qui prend alors la res­pon­sa­bi­li­té de main­te­nir un, deux ou trois lan­ceurs fiables et dis­po­nibles dans le monde™? Les opé­ra­teurs sont-ils prêts à as­su­rer ce­la™? La com­pé­ti­tion est tou­jours pré­fé­rable à condi­tion d’avoir les moyens de faire vivre les com­pé­ti­teurs. Con­trai­re­ment aux États-Unis, qui en­tre­tiennent quatre lan­ceurs (Del­ta, At­las, Fal­con 9 et An­tares), l’Eu­rope n’a pas le mar­ché suf­fi­sant pour main­te­nir au­tant de com­pé­ti­teurs.

Ariane 6 se­ra-t-elle à l’heure ?

Je reste per­sua­dé qu’il est pos­sible d’avoir un lan­ce­ment d’Ariane 6 en 2020. Il faut se rap­pe­ler qu’Ariane 1 a été dé­ci­dée en juillet 1973 et a vo­lé en 1979. Donc ce qu’on a été ca­pable de faire au §§ e siècle, on de­vrait pou­voir le réa­li­ser au §§¨ e siècle, puisque Ariane 6 a été dé­ci­dée en 2014. Vo­ler en 2020 me semble tout à fait réa­li­sable, sur la base de ce que j’ai connu sur Ariane 1.

D’au­tant plus que sur Ariane 6, il n’y a pas de rup­tures tech­no­lo­giques…

On uti­lise ef­fec­ti­ve­ment des mo­teurs exis­tants. Ariane« 6 est le meilleur lan­ceur que l’on pou­vait dé­ve­lop­per ra­pi­de­ment. Le ca­len­drier était un élé­ment es­sen­tiel. L’autre spé­ci­fi­ca­tion très forte sur Ariane 6 est de di­mi­nuer les coûts par deux. D’où le chan­ge­ment de gou­ver­nance. Dé­ve­lop­per un lan­ceur pour 2025 sans ré­duc­tion de coût, ce­la ne ser­vait à rien.

De fa­çon gé­né­rale, les in­dus­triels eu­ro­péens prennent de moins en moins de risques…

Mais il y a des in­dus­triels qui prennent des risques. Prendre des risques avec de l’ar­gent pu­blic est un pro­blème si au bout du compte il y a un échec. Vous êtes consi­dé­ré comme un cri­mi­nel parce que vous avez gas­pillé l’ar­gent du ci­toyen. En re­vanche, quand vous avez un échec avec de l’ar­gent pri­vé, vous êtes un hé­ros parce que vous avez osé. Elon Musk a pris des risques, il a su­bi des échecs mais il a in­no­vé. Air­bus in­vente éga­le­ment avec Air­bus In­no­va­tion, un fonds qui in­ves­tit dans des star­tups en Ca­li­for­nie.

L’Eu­rope n’a-t-elle pas trop peur de l’échec et le sanc­tionne-t-elle trop ?

In­no­ver est au­jourd’hui le verbe le plus po­pu­laire en Eu­rope, mais in­no­ver sans prendre de risque est an­ti­no­mique. Si l’Eu­rope veut être la pre­mière, il faut qu’elle in­nove. Pour in­no­ver, il faut prendre des risques. Avec l’ESA, l’Eu­rope a été la pre­mière à se po­ser sur Ti­tan et sur une co­mète, à don­ner la lu­mière fos­sile après le big-bang, etc. Il fal­lait prendre des risques. Il ne faut donc pas re­dou­ter l’échec, ce se­rait la pire des choses. En re­vanche, il faut tou­jours re­fu­ser de res­ter sur l’échec.

Mais pour­quoi aux États-Unis, tout est pos­sible ?

Il y a plu­sieurs ex­pli­ca­tions en­vi­sa­geables dans le do­maine spa­tial. Les in­ves­tis­se­ments pu­blics y sont qua­si­ment sept à huit fois su­pé­rieurs qu’en Eu­rope. Ce­la donne une source de mar­chés et une source tech­no­lo­gique qui per­met à l’in­ves­tis­seur pri­vé de ti­rer bé­né­fice des in­ves­tis­se­ments pu­blics. Le monde de l’In­ter­net, qui est es­sen­tiel­le­ment amé­ri­cain, s’in­té­resse à l’es­pace. Et puis, il y a un état d’es­prit hé­ri­té de l’his­toire des États-Unis. On en­tend dire que c’est tou­jours mieux aux États-Unis, en Ca­li­for­nie, mais il faut re­la­ti­vi­ser. Il se passe un tas de choses en Eu­rope. Je tra­vaille par exemple pour le Luxem­bourg sur une ini­tia­tive des res­sources spa­tiales qui at­tire les Amé­ri­cains. Bien sûr l’Eu­rope doit faire plus, mais elle se bouge.

Que faut-il faire pour que l’Eu­rope se bouge plus ? Est-ce un pro­blème de gou­ver­nance ?

Si l’Eu­rope est com­pé­ti­tive au­jourd’hui, c’est grâce aux in­ves­tis­se­ments réa­li­sés il y a cinq ou dix ans. C’est au­jourd’hui qu’il faut tra­vailler la com­pé­ti­ti­vi­té de de­main, et pour res­ter com­pé­ti­tif il faut constam­ment s’amé­lio­rer. L’Eu­rope est com­pli­quée avec l’em­pi­le­ment du cadre in­ter­gou­ver­ne­men­tal, du cadre com­mu­nau­taire, du cadre na­tio­nal, sans ou­blier le cadre ré­gio­nal. Mais quand j’étais di­rec­teur gé­né­ral de l’ESA, l’Agence spa­tiale eu­ro­péenne, j’es­ti­mais que c’était une perte de temps que de vou­loir la sim­pli­fier. Il va­lait mieux uti­li­ser sa com­plexi­té, qui peut avoir éga­le­ment ses avan­tages et ses ri­chesses. Le pay­sage in­dus­triel, qui bé­né­fi­cie en grande par­tie de l’in­ves­tis­se­ment pu­blic, est à l’image de la sphère spa­tiale pu­blique. Il y a bien sûr là aus­si ma­tière à amé­lio­ra­tion. Mais amé­lio­ra­tion ne se ré­sume pas à concen­tra­tion et ver­ti­ca­li­sa­tion. La com­pé­ti­tion in­tra-eu­ro­péenne est aus­si un fac­teur de com­pé­ti­ti­vi­té.

Où en est votre pro­jet d’at­ti­rer des ac­teurs non spa­tiaux dans l’es­pace ?

Ce pro­jet re­pré­sen­te­ra une amé­lio­ra­tion im­por­tante pour la fi­lière spa­tiale. Aux États-Unis, c’est sur­tout le monde de l’In­ter­net qui s’in­té­resse à l’es­pace. Mais il faut que les grands in­dus­triels du monde des ma­tières pre­mières et de leur trans­for­ma­tion s’in­té­ressent aux res­sources spa­tiales. Il ar­ri­ve­ra un jour où les Hommes au­ront épui­sé cer­taines ma­tières pre­mières sur Terre, où il se­ra de plus en plus dif­fi­cile de les ex­traire sans im­pact en­vi­ron­ne­men­tal. Il fau­dra al­ler cher­cher des res­sources dans l’es­pace et les ex­ploi­ter sur place. Je tra­vaille avec de grands in­dus­triels du monde des ma­tières pre­mières qui com­mencent à ex­pri­mer de l’in­té­rêt pour ce pro­jet. L’es­pace fe­ra par­tie de l’éco­no­mie de la Terre.

Quels sont les in­dus­triels avec les­quels vous dis­cu­tez ?

Tous les in­dus­triels qui dé­tectent et ex­traient les res­sources sur Terre, y com­pris en off­shore, et ceux qui trans­forment les ma­tières pre­mières. Au Luxem­bourg, il y a Ar­ce­lorMit­tal. L’ar­ri­vée de ces grands ac­teurs in­dus­triels peut mo­di­fier de fa­çon im­por­tante le pay­sage spa­tial. Ils sont in­té­res­sés. Mais il y a en­core une marge entre l’in­té­rêt qu’ils montrent et les in­ves­tis­se­ments pos­sibles. Il faut conti­nuer à tra­vailler. Il y a éga­le­ment des opé­ra­teurs fi­nan­ciers im­por­tants qui s’in­té­ressent à l’es­pace. Donc le pay­sage spa­tial va chan­ger en très peu de temps, vous ver­rez.

Avez-vous d’autres pro­jets ?

J’es­père bien contri­buer à faire tra­vailler en­semble Chi­nois et Amé­ri­cains sur des pro­jets spa­tiaux. Je m’y em­ploie. On y ar­ri­ve­ra sur quelques su­jets bien choi­sis. Car ils peuvent avoir des en­ne­mis com­muns. La meilleure fa­çon de co­opé­rer est d’avoir des en­ne­mis, c’est ce qui ci­mente les co­opé­ra­tions. Même les Amé­ri­cains et les Chi­nois ont des en­ne­mis com­muns, comme les as­té­roïdes ou les dé­bris spa­tiaux. Le jour où les Hommes man­que­ront de ma­tières pre­mières sur Terre, il fau­dra bien qu’Amé­ri­cains et Chi­nois unissent leurs forces.—

L’Agence spa­tiale eu­ro­péenne (ESA) a an­non­cé le 13 sep­tembre la conti­nua­tion du pro­gramme d’Ariane 6, avec un pre­mier lan­ce­ment en 2020. Ci-des­sous, une re­pré­sen­ta­tion des­si­née du fu­tur lan­ceur.

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