LYON CI­TY LIFE : QUAND LA VILLE DE­VIENT IN­CLU­SIVE

Pour Da­vid Kimelfeld, vice-pré­sident de la Mé­tro­pole de Lyon, char­gé du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique, les dé­fis qui at­tendent les grandes villes peuvent être ré­so­lus par l’in­no­va­tion so­ciale. C’est la rai­son pour la­quelle la col­lec­ti­vi­té en­tend dé­ve­lop­per l’a

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR RO­MAIN CHAR­BON­NIER @rchar­bon­nier

LA TRI­BUNE – La Mé­tro­pole s’est en­ga­gée à ré­pondre aux pro­blé­ma­tiques de so­cié­té et en­vi­ron­ne­men­tales du ter­ri­toire en sou­te­nant ac­ti­ve­ment l’in­no­va­tion so­ciale. Quel est le point de dé­part de cette dé­marche ? DA­VID KIMELFELD – Les métropoles sont au coeur de trois grands dé­fis. Dé­fi éco­no­mique : ce sont elles qui sont les atouts maîtres de notre pays dans une mon­dia­li­sa­tion où il faut tou­jours in­no­ver, avoir sans cesse un temps d’avance. Dé­fi so­cial : en France, la frac­ture so­ciale est avant tout spa­tiale, celle qui sé­pare, dans nos métropoles, les quar­tiers les plus ai­sés des quar­tiers re­grou­pant les po­pu­la­tions les plus pauvres, qui af­fichent 25% de taux de chô­mage et par­fois plus de 50 % chez les jeunes. Les grandes villes sont en­fin au coeur du dé­fi en­vi­ron­ne­men­tal, elles qui sont à l’ori­gine de 75 % des émis­sions de gaz à ef­fet de serre et des consommati­ons d’éner­gie, elles qui, quand elles font le choix de l’éta­le­ment ur­bain, sont res­pon­sables de l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion des sols et de l’éro­sion de la di­ver­si­té. Les métropoles concentren­t donc les pro­blèmes. En même temps, parce qu’elles re­groupent les res­sources hu­maines, scien­ti­fiques, or­ga­ni­sa­tion­nelles et fi­nan­cières, elles in­carnent aus­si l’es­poir, elles sont le lieu où peuvent s’in­ven­ter les so­lu­tions. Ces so­lu­tions, elles ne vien­dront plus seule­ment d’en haut comme ce­la a pu être le cas du­rant les Trente Glo­rieuses. Au contraire, l’in­no­va­tion est au­jourd’hui un pro­ces­sus ho­ri­zon­tal, col­la­bo­ra­tif, qui vient de la base. Voi­là pour­quoi, dans la Mé­tro­pole de Lyon, nous avons fait le choix de sou­te­nir l’in­no­va­tion so­ciale.

De quelle ma­nière fa­vo­ri­ser la mixi­té so­ciale et éco­no­mique ? Par quels moyens, ou­tils, dé­marches la Mé­tro­pole s’y em­ploie-t-elle ?

Il faut nuan­cer deux pro­blé­ma­tiques : la mixi­té des fonc­tions éco­no­miques d’une part, la mixi­té so­ciale d’autre part. S’agis­sant de la pre­mière, dans l’en­semble de nos pro­jets ur­bains, nous construi­sons des quar­tiers com­por­tant des lo­ge­ments, des com­merces et des bu­reaux, par le biais d'une mixi­té qui rompt avec la vi­sion fonc­tion­na­liste de la ville qui pou­vait avoir cours hier. Pour la se­conde, c’est un de mes grands com­bats. Il n’est pas ac­cep­table que, dans cer­tains quar­tiers, le taux de pau­vre­té soit trois ou quatre fois su­pé­rieurs à la moyenne na­tio­nale, il n’est pas pos­sible que dans cer­taines classes 80% des en­fants ont des pa­rents qui ne parlent pas fran­çais à la mai­son. Il faut donc à tout prix lut­ter contre la ten­dance au re­pli sur soi. Pour ce faire, nous me­nons de grandes po­li­tiques de ré­no­va­tion ur­baine dans les quar­tiers d’ha­bi­tat so­cial construits dans les an­nées 1960 : nous y ré­dui­sons le taux de lo­ge­ments so­ciaux, nous y ra­me­nons des couches moyennes. Pa­ral­lè­le­ment, nous construi­sons des lo­ge­ments so­ciaux dans le coeur de la ville : par exemple 25% de lo­ge­ments so­ciaux dans le quar­tier de la Con­fluence. C’est ain­si que l’on peut construire le vivre-en­semble.

La mé­tro­pole de de­main est une ville qui doit te­nir compte des di­men­sions en­vi­ron­ne­men­tale, éner­gé­tique, tech­no­lo­gique, etc. Pour­tant der­rière, c’est bien plus que ce­la. Il s’agit d’une ville in­clu­sive, une ville du bien vivre en­semble. L’in­no­va­tion so­ciale porte-t-elle l’en­semble de ces di­men­sions ?

Je crois que la ré­so­lu­tion des grands dé­fis passe pré­ci­sé­ment par l’in­no­va­tion so­ciale.

Pre­nez, par exemple, le dé­fi en­vi­ron­ne­men­tal. On peut y ré­pondre bien sûr par la tech­no­lo­gie : des voi­tures élec­triques, des ma­té­riaux re­cy­clables. On y ré­pond aus­si par la mo­bi­li­sa­tion de la so­cié­té, par la créa­tion de mi­cro­com­mu­nau­tés entre ci­toyens : c’est par exemple le boom du co­voi­tu­rage, qui per­met d’éco­no­mi­ser des mil­liers de tonnes de CO². Autre exemple : le dé­fi éner­gé­tique. Là en­core, hier, la ré­ponse ve­nait de so­lu­tions cen­tra­li­sées. Or, nous voyons au­jourd’hui de plus en plus que les so­lu­tions passent par une mo­bi­li­sa­tion des in­di­vi­dus qui doivent ré­gu­ler leurs consommati­ons à par­tir des tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion. Je re­pense sou­vent à la créa­tion des mu­tuelles au xixe siècle. C’est en s’au­to-or­ga­ni­sant que les ou­vriers d’alors ont ré­pon­du au dé­fi du chô­mage, de la ma­la­die, des ac­ci­dents du tra­vail. Les ­com­mu­nau­tés d’en­traide qui s’or­ga­nisent au­jourd’hui, no­tam­ment grâce aux ré­seaux so­ciaux, sont les mu­tuelles du xxie siècle ! Le prin­cipe est en ef­fet le même : se ras­sem­bler pour re­le­ver des dé­fis com­muns.

Pour les po­pu­la­tions plus mo­destes, il est au­jourd’hui de­ve­nu de plus en plus dif­fi­cile de de­meu­rer dans les centres-villes. S’ou­vrir à la ville in­clu­sive est-ce une prio­ri­té aus­si de la Mé­tro­pole ?

Nous sou­hai­tons qu’il y ait de la mixi­té so­ciale dans tous les quar­tiers. Nous vou­lons lut­ter contre le phé­no­mène de ghet­toï­sa­tion dans les zones clas­sées po­li­tique de la ville. Mais nous vou­lons aus­si frei­ner la ten­dance que l’on ob­serve no­tam­ment aux États-Unis à la créa­tion de ga­ted com­mu­ni­ties [ré­si­dences fer­mées, ndlr]. Voi­là pour­quoi, nous fai­sons en sorte de construire des lo­ge­ments so­ciaux au coeur de la ville. Ain­si, les plus mo­destes peuvent y avoir ac­cès.

Concrè­te­ment, que faites-vous pour que cer­tains pu­blics, pou­vant être loin des tech­no­lo­gies, ne soient pas les nou­veaux ex­clus de la ville pensée au­tre­ment ?

Le su­jet de la frac­ture nu­mé­rique est pour moi pri­mor­dial. J’aime beau­coup cette for­mule de la grande géo­graphe Sas­kia Sas­sen quand elle af­firme qu’il faut tou­jours « hu­ma­ni­ser les tech­no­lo­gies ». Quand nous tra­vaillons sur nos pro­jets smart ci­ty, nous de­man­dons donc tou­jours aux dif­fé­rents par­te­naires de prendre en compte cette di­men­sion. Ain­si testent-ils leurs ser­vices, leurs ap­pli­ca­tions au­près d’un pu­blic large, afin d’évi­ter qu’ils ap­pa­raissent comme ré­ser­vés aux seuls di­gi­tal na­tives.

En sou­te­nant l’in­no­va­tion so­ciale et l’éco­no­mie so­li­daire et so­ciale, la Mé­tro­pole sou­haite-t-elle don­ner éga­le­ment l’ac­cès à l’en­tre­pre­neu­riat à des po­pu­la­tions qui peuvent en être éloi­gnées ha­bi­tuel­le­ment ?

Dans ma concep­tion, l’en­tre­pre­neu­riat ne doit pas être ré­ser­vé à une élite. C’est même le contraire : créer son en­tre­prise est sou­vent le moyen pour quel­qu’un qui n’a pas eu ac­cès aux meilleures for­ma­tions de s’en sor­tir. Voi­là pour­quoi nous re­gar­dons avec bien­veillance une ini­tia­tive comme l’opé­ra­tion « En­tre­pre­neurs dans la ci­té » qui cherche à ac­com­pa­gner les per­sonnes les plus dé­fa­vo­ri­sées qui sou­haitent créer leur en­tre­prise. Notre sou­tien aux in­cu­ba­teurs dans le champ de l’éco­no­mie so­ciale et so­li­daire (Ro­nal­pia, Al­ter'In­cub) est aus­si un moyen d’agir en ce sens.

Comment créer des liens entre les entreprise­s clas­siques et celles de l’ESS ? Sur quels res­sorts vous ap­puyez-vous pour y par­ve­nir ?

Je suis en ef­fet convain­cu qu’il faut dé­cloi­son­ner, tra­vailler à créer un dia­logue entre les dif­fé­rentes formes d’éco­no­mie. Il existe d’ailleurs une vraie de­mande ! Nous avons dans l’ag­glo­mé­ra­tion lyon­naise de nom­breuses struc­tures d’in­ser­tion par l’ac­ti­vi­té éco­no­mique qui re­lèvent de l’ESS et qui sou­haitent ar­dem­ment tra­vailler avec les grands groupes im­plan­tés dans l’ag­glo­mé­ra­tion. C’est tout le sens de la créa­tion de la Mé­tro­pole que de créer des ponts entre ces deux mondes. Notre vo­ca­tion est de tis­ser des liens, fa­vo­ri­ser les ren­contres entre des uni­vers qui, hier, ne dia­lo­guaient pas en­semble.

La gare de la Part-Dieu ou en­core le quar­tier de La Con­fluence sont des ter­rains d’ex­pé­ri­men­ta­tion de la ville de de­main, peuvent-ils être éga­le­ment des mo­teurs dans le do­maine de l’in­no­va­tion so­ciale ? Conce­vez-vous la pos­si­bi­li­té d’une forme de mixi­té des dif­fé­rents éco­sys­tèmes sur ces lieux in­no­vants ?

On op­pose trop sou­vent in­no­va­tion tech­no­lo­gique à in­no­va­tion so­ciale. Or, pour moi, les deux vont en ef­fet de pair. Et c’est cette concep­tion que nous ap­pli­quons à la Con­fluence comme à la Part-Dieu. À La Con­fluence, quand nous tes­tons par exemple la na­vette au­to­nome Nav­ly, c’est aus­si une in­no­va­tion so­ciale qui est en germe, puisque les gens changent leurs usages, font mu­ter leurs com­por­te­ments. À la Part-Dieu, quand, au sein du living lab TU­BA, les usa­gers co-éla­borent des ap­pli­ca­tions qui ont pour ob­jec­tif de fa­ci­li­ter la vie quo­ti­dienne, c’est là en­core une in­no­va­tion so­ciale qui se joue. Donc, évi­dem­ment, nous cher­chons par­tout à créer des lieux où se croisent les dif­fé­rentes cultures, les dif­fé­rentes sphères ; des lieux de « mixi­té des éco­sys­tèmes ». Car c’est comme ce­la que s’in­vente l’ave­nir.

Quels sont les pro­jets de la Mé­tro­pole pour pen­ser la ville au­tre­ment ? Al­lez-vous créer des lieux, des fonds, des évé­ne­ments ?

Plus lar­ge­ment, nous fai­sons en sorte de créer dans notre ci­té de nom­breux es­paces où puissent s’ex­pri­mer la so­cié­té ci­vile et les ci­toyens. Der­nier exemple en date : la te­nue ré­cem­ment d’une ren­contre ap­pe­lée « le grand Ren­dez-vous » qui, or­ga­ni­sée à l’ini­tia­tive du Conseil de dé­ve­lop­pe­ment de la Mé­tro­pole, a réuni en­tre­pre­neurs, in­tel­lec­tuels, ac­teurs as­so­cia­tifs et ci­toyens pour pen­ser la ville de de­main.

Quelle est votre ville rê­vée, votre ville idéale ?

La ville, pour moi, c’est un état d’es­prit. C’est l’ou­ver­ture, la mixi­té, la ren­contre. C’est le lieu de tous les pos­sibles, là où tout peut se pas­ser. Je crois que la res­pon­sa­bi­li­té d’un maire est de fa­vo­ri­ser cette ur­ba­ni­té, de lut­ter contre les forces de frag­men­ta­tion pour faire en sorte que les dif­fé­rentes com­mu­nau­tés se ren­contrent, fassent des pro­jets en­semble.

On op­pose trop sou­vent l'in­no­va­tion tech­no­lo­gique à l'in­no­va­tion so­ciale. Or, les deux vont de pair.

Se­lon Da­vid Kimelfeld, la Mé­tro­pole de Lyon s'em­ploie à créer des lieux de « mixi­té des éco­sys­tèmes » où se croisent dif­fé­rentes cultures, dif­fé­rentes sphères.

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