RO­DOLPHE SAA­DÉ

LE NOU­VEAU CA­PI­TAINE DE CMA CGM

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - LAU­RENCE BOTTERO À MAR­SEILLE @LaT­ri­bu­nePACA

C’était écrit, pré­pa­ré, mais la nou­velle de sa no­mi­na­tion en tant que di­rec­teur gé­né­ral n’en a pas moins été si­gni­fi­ca­tive. Et son an­nonce – faite ju­di­cieu­se­ment à l’oc­ca­sion des 80 ans de Jacques Saa­dé – de ve­nir ac­cré­di­ter le fait que le trans­port ma­ri­time est bien dans une phase de mu­ta­tion. Le pas­sage de gou­ver­nail entre le père et le fils n’est pas qu’une « simple » his­toire de pas­sa­tion, mais bien une trans­mis­sion très pré­ci­sé­ment an­ti­ci­pée et me­née de­puis des an­nées. An­ti­ci­pée, parce que na­tu­relle. Mais pas moins stra­té­gique. Dans la tra­di­tion mé­di­ter­ra­néenne, le tra­vail « en fa­mille » ne se dis­cute pas. Ce­la n’a ce­pen­dant pas em­pê­ché Ro­dolphe Saa­dé de pas­ser par la case en­tre­pre­neu­riat. Né au Li­ban en 1970, ce di­plô­mé de l’uni­ver­si­té Con­cor­dia de Mon­tréal, re­toure dans son pays na­tal en 1993 et y crée Dy­na­mic Concept, une en­tre­prise de re­froi­dis­seurs d’eau. Mais l’an­née sui­vante, cap vers l’en­tre­prise fa­mi­liale. Avec donc, dans ses ba­gages, cette pre­mière ex­pé­rience à l’in­ter­na­tio­nal. C’est d’ailleurs par là qu’il com­mence chez CMA CGM, d’abord aux États-Unis, à New York puis en Asie via Hong­kong. En­fin, c’est le re­tour au ber­cail, à Mar­seille, là où Jacques Saa­dé do­mine – dans tous les sens du terme – le port de la ci­té pho­céenne, par sa place de troi­sième ar­ma­teur mon­dial, mais aus­si de­puis sa tour, sorte de phare, haute de 147 mètres, et qui doit sa sil­houette disruptive, de style dé­cons­truc­ti­viste, à l’ar­chi

tecte Za­ha Ha­did.

LA PO­TION MA­GIQUE

Ain­si, Ro­dolphe Saa­dé est tom­bé dans le trans­port ma­ri­time dès son plus jeune âge. Et s’il ins­crit ses pas dans ceux de son père, pour te­nir la barre du nu­mé­ro 3 mon­dial, il faut de la tech­nique, de la vi­sion et… du sang­froid. Trois in­gré­dients, trois qua­li­tés dont l’hé­ri­tier Saa­dé ne semble pas man­quer. S’il a pu res­ter dans l’ombre d’un point de vue mé­dia­tique tout au long des an­nées, il n’en a pas moins ap­pris sur le tas. Sur le ter­rain des dif­fi­cul­tés. Et il y en a eu, des si­tua­tions dé­li­cates. La plus stres­sante a sans nul doute été la prise d’otage du Po­nant, alors fi­liale de la com­pa­gnie ma­ri­time, par des pi­rates so­ma­liens, en avril 2008. Les né­go­cia­tions alors, ce n’est pas Jacques Saa­dé qui les mène, mais Ro­dolphe. Un mo­ment dif­fi­cile qui va se ter­mi­ner sans ef­fu­sion de sang. Un pre­mier bap­tême du feu réus­si pour ce­lui qui ap­prend son mé­tier de fu­tur pa­tron de la com­pa­gnie. Et ce n’est pas fi­ni. Car c’est aus­si Ro­dolphe qui se re­trouve aux avant-postes lors de la re­struc­tu­ra­tion fi­nan­cière du groupe en 2009. On pour­rait dire qu’après avoir connu ce­la, l’homme est prêt. Pour­tant, les chal­lenges se pour­suivent. C’est que le sec­teur du trans­port ma­ri­time est en tran­si­tion. Les opé­ra­tions de crois­sance ex­terne, les ra­chats de com­pa­gnies plus mo­destes par celles plus consé­quentes s’of­fi­cia­lisent. En outre, il y a ses rap­pro­che­ments stra­té­giques avec des concur­rents. Une autre tâche à la­quelle s’at­telle Ro­dolphe Saa­dé.

L’HOMME DE LA SI­TUA­TION

En sep­tembre 2014, il di­rige les dis­cus­sions avec Chi­na Ship­ping Contai­ner Lines et Uni­ted Arab Ship­ping Com­pa­ny. Le deal si­gné concerne une com­bi­nai­son de contrats d’ex­ploi­ta­tion com­mune de ser­vices, d’échanges d’es­pace et d’achats d’es­pace sur les lignes ma­ri­times AsieEu­rope, Asie-Mé­di­ter­ra­née, Trans­pa­ci­fique et Asie-côte est des États-Unis. Ou comment ren­for­cer l’offre au client et la place de CMA CGM au ni­veau in­ter­na­tio­nal. Un an plus tard, c’est une nou­velle opé­ra­tion de crois­sance ex­terne, et non des moindres, qu’il pi­lote. En ef­fet, le ra­chat de Nep­tune Orient Lines (NOL) pour 80% du ca­pi­tal de la com­pa­gnie sin­ga­pou­rienne est stra­té­gique pour la place de l’ar­ma­teur dans la zone trans­pa­ci­fique. NOL est tout de

même la plus grande en­tre­prise de trans­port ma­ri­time d’Asie du Sud-Est. Sa branche de trans­port ma­ri­time de conte­neurs, APL, opère des lignes de trans­ports de mar­chan­dises à tra­vers l’Asie, l’Amé­rique du Nord et du Sud, l’Eu­rope, le Moyen-Orient, le sous-conti­nent in­dien et l’Aus­tra­lie. Outre les ser­vices de trans­port par conte­neurs et de ges­tion de ter­mi­naux, elle gère aus­si des so­lu­tions in­ter­mo­dales qui s’ap­puient sur des pla­te­formes IT et d’e-com­merce. Un angle in­no­vant qui est loin de dé­plaire à Ro­dolphe Saa­dé. Mais ses qua­li­tés de né­go­cia­teur sont vé­ri­ta­ble­ment mises en va­leur avec l’Ocean Al­liance, fi­na­li­sé en no­vembre der­nier. Un pro­jet noué avec les nu­mé­ros 4, 5 et 8 du sec­teur, à sa­voir les chi­nois Cos­co, Ever­green et OOCL. Il s’agit là de l’ac­cord le plus im­por­tant en ma­tière d’offre sur les prin­ci­pales routes mon­diales. « Du ja­mais-vu », af­firme Ro­dolphe Saa­dé lui-même, pas peu fier d’avoir réus­si ce rap­pro­che­ment qui per­met d’of­frir 40 ser­vices ma­ri­times, une flotte mu­tua­li­sée de 323 na­vires, des éco­no­mies d’échelle ain­si qu’un ren­for­ce­ment sur le trans­pa­ci­fique. Le lan­ce­ment com­mer­cial, pré­vu pour le mois d’avril, Ro­dolphe Saa­dé le sa­vou­re­ra dans son nou­veau cos­tume de di­rec­teur gé­né­ral.

LA « DI­GI­TAL AT­TI­TUDE »

Mais son autre « da­da », c’est l’in­no­va­tion. Une cu­rio­si­té plu­tôt saine et bien­veillante, dé­ve­lop­pée de­puis quelques an­nées dé­jà. Une cer­ti­tude sur ce que le numérique et la di­gi­ta­li­sa­tion peuvent – doivent – ame­ner au sec­teur. Une cer­ti­tude vi­sion­naire à rap­pro­cher de celle qu’avait eue en son temps Jacques Saa­dé sur le dé­ve­lop­pe­ment des trans­ports ma­ri­times. Avec la star­tup mar­seillaise Traxens, Ro­dolphe Saa­dé dé­ve­loppe les conte­neurs connec­tés. Avec Emyg En­vi­ron­ne­ment & Aqua­cul­ture, il crée Aqua­vi­va qui per­met, grâce à une in­no­va­tion de la PME, le trans­port de ho­mards vi­vants. Une pre­mière, en­core. Et ça ne s’ar­rête pas là. En juin der­nier, il convie une ving­taine de star­tups de la ré­gion, ve­nues du sec­teur des éner­gies, de la lo­gis­tique ou du da­ta, afin d’échan­ger avec les cadres du groupe et pour­quoi pas, nouer des liens de dé­ve­lop­pe­ment pour des pro­jets d’in­no­va­tion. Une di­ver­si­fi­ca­tion à l’ho­ri­zon? Plu­tôt un sou­tien à l’éco­sys­tème, dé­fend-on dans son en­tou­rage. Sans doute pas non plus un « one shot », mais une his­toire au long cours. Car le nou­veau pi­lote dans le na­vire ami­ral veut conti­nuer de sur­fer sur la vague de la com­pé­ti­ti­vi­té. In­dis­pen­sable pour ne pas som­brer! Et ça, ça de­mande beau­coup de vi­gi­lance, de cu­rio­si­té, un peu de re­mise en ques­tion et une vraie ca­pa­ci­té d’an­ti­ci­pa­tion. Des ap­ti­tudes de ca­pi­taine et… de chef d’en­tre­prise.

L’ac­cord Ocean Al­liance est du ja­mais-vu

Le « Bou­gain­ville » est l’un des su­per­na­vires de la com­pa­gnie ma­ri­time CMA CGM. En 2016, c’est un vo­lume de 18 mil­lions d’EVP (équi­valent vingt pieds) qui a été trans­por­té.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.