CE QUI PEUT FAIRE ÉCHOUER MA­CRON

La Tribune Hebdomadaire - - EDITO - PHI­LIPPE MA­BILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉ­DAC­TION @phma­bille

On entre en­fin dans le dur. En cette der­nière se­maine de juin, à l’aube d’un été char­gé, le gou­ver­ne­ment Phi­lippe et Em­ma­nuel Ma­cron vont en­clen­cher la pre­mière avec une sé­quence qui se­ra dé­ter­mi­nante pour les pre­miers cent jours des ré­formes. Au­dit des fi­nances pu­bliques par la Cour des comptes, confir­mant le très grand re­tard de la France dans son ajus­te­ment bud­gé­taire et, par­tant, son ab­sence de marges de ma­noeuvre; sé­mi­naire gou­ver­ne­men­tal à Nancy pour pré­ci­ser les feuilles de route et le ca­len­drier de cha­cun des mi­nistres te­nus au col­lier par Ma­ti­gnon et sur­tout l’Ély­sée; pré­sen­ta­tion du projet de loi d’ha­bi­li­ta­tion à ré­for­mer le mar­ché du tra­vail par or­don­nances qui fe­ront l’ob­jet de concer­ta­tions jus­qu’au 20 sep­tembre; pré­pa­ra­tion des pro­jets de lois de fi­nances de l’État et de la Sé­cu pour mettre en oeuvre les prin­ci­pales pro­messes du can­di­dat Ma­cron : al­lé­ge­ment des charges so­ciales sa­la­riales contre hausse de la CSG, sup­pres­sion de la taxe d’ha­bi­ta­tion pour « 80% » des mé­nages, ré­forme de l’as­su­rance chô­mage… Le rythme va être sou­te­nu et de­vra l’être si le pré­sident veut pou­voir ap­por­ter aux Fran­çais des ré­sul­tats. Car pour l’heure, sur le front du chô­mage, le dé­but du quin­quen­nat Ma­cron res­semble à la fin de ce­lui de Hol­lande, avec une pour­suite de la hausse du nombre des de­man­deurs d’em­ploi en mai. Et même si la conjonc­ture de l’em­ploi de­vrait s’amé­lio­rer dans un cli­mat de re­prise dans la zone eu­ro, le si­gnal est lourd d’exi­gences pour le nou­veau pré­sident. Do­té d’une ma­jo­ri­té certes pré­sup­po­sée in­ex­pé­ri­men­tée, mais confor­table, la Ré­pu­blique en marche! réunit toutes les condi­tions fa­vo­rables pour agir. Il ne lui se­rait pas par­don­né de ne pas le faire, et en­core moins d’échouer à ap­por­ter des ré­ponses aux at­tentes de son élec­to­rat. L’ana­lyse so­cio­lo­gique de ce­lui-ci est claire : Em­ma­nuel Ma­cron a été por­té au pou­voir par une ré­volte des classes moyennes, une sorte de par­ti cen­tral ra­di­cal qui a vou­lu dé­ga­ger les po­li­tiques de droite et de gauche qui ont échoué au cours des vingt der­nières an­nées. C’est une France « qui se lève tôt », ha­bite les mé­tro­poles ou les ban­lieues ré­si­den­tielles, et a pour ca­rac­té­ris­tique une at­ten­tion par­ti­cu­lière à l’ascension so­ciale de ses en­fants, d’où l’im­por­tance ac­cor­dée aux ques­tions d’éducation, de for­ma­tion et d’adap­ta­tion à un monde du tra­vail qui change très vite. Et va chan­ger dans les dix pro­chaines an­nées en­core plus vite, créant une bulle d’in­cer­ti­tudes face à l’ave­nir. Ré­pondre à cette an­goisse est le vrai dé­fi qui at­tend Em­ma­nuel Ma­cron. Son élec­tion a d’ores et dé­jà ap­por­té un clair bé­né­fice à l’image du pays à l’ex­té­rieur. Il suf­fit de par­ler à un pa­tron amé­ri­cain pour en­tendre avec un brin de ja­lou­sie : « France has elec­ted a ve­ry good lea­der » , comme par contraste avec l’élec­tion de Do­nald Trump. Pour­tant, à bien y re­gar­der, l’élec­tion du po­pu­liste na­tio­na­liste Trump aux États-Unis et de l’eu­ro­phile Ma­cron en France pro­cède des mêmes res­sorts po­li­tiques (le « dé­ga­gisme ») et so­cio­lo­giques (la peur du dé­clas­se­ment des classes moyennes). Cette si­tua­tion po­li­tique oblige le pré­sident à une culture du ré­sul­tat, si pos­sible ra­pide et tan­gible. C’est pour ce­la que le trans­fert entre les co­ti­sa­tions sa­la­riales et la CSG est une bonne ré­ponse, car elle va per­mettre dès jan­vier 2018 d’aug­men­ter la feuille de paie de tous les sa­la­riés. C’est une me­sure gé­né­ra­tion­nelle, de trans­fert des re­trai­tés « ai­sés » vers leurs en­fants qui ga­lèrent et voient leurs re­ve­nus stag­ner de­puis vingt ans. C’est cette vo­lon­té de faire per­ce­voir un gain de pou­voir d’achat, qui d’ailleurs ex­plique la sus­pen­sion et pro­ba­ble­ment l’aban­don de la re­te­nue à la source de l’im­pôt sur le re­ve­nu, qui au­rait si­non adres­sé un si­gnal contraire en pré­le­vant l’im­pôt di­rec­te­ment sur la feuille de paie. Mais le vrai juge de paix de la réus­site ou de l’échec du pré­sident Ma­cron se­ra bien, comme pour ses pré­dé­ces­seurs, l’in­ver­sion de la courbe du chô­mage. Certes, la ré­forme du mar­ché du tra­vail peut avoir des ef­fets bé­né­fiques, à moyen terme, sur la créa­tion d’em­plois. Mais à court terme, plus de flexi­bi­li­té peut aus­si pro­vo­quer l’ef­fet in­verse, en créant un ef­fet d’au­baine pour les en­tre­prises ayant be­soin de s’ajus­ter. C’est là le sub­til équi­libre que va de­voir pi­lo­ter Em­ma­nuel Ma­cron dans le do­sage des ré­formes so­ciales. Cette ques­tion est d’au­tant plus sé­rieuse que la France n’en a pas fi­ni avec les re­struc­tu­ra­tions. Chaque pré­sident a eu son lot de dif­fi­cul­tés so­ciales : De Gaulle, Pom­pi­dou et Gis­card ont dû af­fron­ter la fer­me­ture des mines; Mit­ter­rand celle de la si­dé­rur­gie lor­raine; Chi­rac, Sar­ko­zy et Hol­lande ont pris de face le choc de la mon­dia­li­sa­tion et des dé­lo­ca­li­sa­tions in­dus­trielles. Em­ma­nuel Ma­cron le sait bien : à l’heure des grandes ré­vo­lu­tions tech­no­lo­giques, il risque bien d’être le pré­sident de la re­struc­tu­ra­tion des ser­vices. Alain Minc et Simon Nora l’avaient pré­dit, en se trom­pant de date, dans leur rap­port L’In­for­ma­ti­sa­tion de la so­cié­té (1978) : la banque se­ra la si­dé­rur­gie des an­nées 2000. Le monde des ser­vices pour­rait bien connaître dans les an­nées 2020 un choc de grande am­pleur, avec la mon­tée en puis­sance de la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique et de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Pré­pa­rer la France et les Fran­çais à ce ren­dez-vous iné­luc­table, voi­là le vrai en­jeu du quin­quen­nat qui com­mence… Son ho­ri­zon le dé­passe et concerne les quinze pro­chaines an­nées. Ne pas le faire condui­rait à l’échec pro­gram­mé du pré­sident Ma­cron, et rou­vri­rait la porte à la vic­toire d’un(e) po­pu­liste à la tête du pays.

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